mardi 11 décembre 2012

Les 600 ans de Terreur de l’ancien régime…

Jules Michelet - Histoire de la Révolution Française - Tome 1

"600 de terreur de l'ancien régime", extrait de l'introduction.

"Le pacte de la famine", extrait du chapitre II.


(C'est votre serviteur qui a donné ces titres à ces deux extraits).


Je suis parfois bien triste de n’entendre parler que de la Terreur, lorsqu’est évoquée la Révolution Française. Raison pour laquelle je ne puis résister à faire appel une fois de plus à Michelet, pour répondre à mes concitoyens si ingrats.

Ces pauvres gens pleurent sur les malheurs de Marie Antoinette, comme ils ont pleuré sur ceux de Lady Diana, et ils oublient que leurs malheureux ancêtres criaient famine et misère, avant que n’explose ladite Révolution. Mais les vrais coupables de cette absurdité sont les nostalgiques de l’ancien régime qui n’ont jamais cessé de réécrire l’histoire de la Révolution, à l’encre amère de leur ressentiment.

Il faut lire la terrible description que Michelet fait de la France et de son malheureux peuple à la veille de la Révolution, on rougit alors de honte en repensant aux horreurs que de véritables révisionnistes ne cessent de proférer.

Les Français formaient un peuple souffrant, affamé de justice, qui malgré la faim et la misère aima son roi aussi longtemps qu’il le put. Et cette misère, cette souffrance, cette injustice, duraient depuis des siècles et des siècles !
Cette Révolution ne fut pas seulement l'œuvre de la bourgeoisie de l'époque, comme l'ont écrit d'autres historiens après Michelet. Celle-ci bien sûr, y voyait aussi son intérêt, (peut-être même est-ce cet "intérêt" qui perdit la Révolution), mais non vraiment, ce fut tout un peuple qui se révolta, une Nation.

Michelet, lui, ne méprisait pas le peuple, et il faut le lire admirant la dignité de ces pauvres gens dans les pires moments.

Pourquoi est-il plus facile de s’apitoyer sur une bedonnante marquise croulant sous les bijoux, que sur une famille de pauvres paysans, criant famine ? De quel côté était réellement l'avidité, la vulgarité ?

Comment peut-on continuer de pleurer sur les prétendus "malheurs" des aristocrates des temps modernes, et rester le cœur sec devant les miséreux qui le soir fouillent les poubelles pour se nourrir ?

Les adversaires de la Révolution ont gagné, pour le moment…

Lisez ces deux extraits du premier tome de l'Histoire de la Révolution Française, de Jules Michelet.


Merci,


"Les 600 ans de terreur de l'ancien régime"
(Extrait de l'introduction)


Que la Terreur révolutionnaire se garde bien se comparer à l'Inquisition. Qu'elle ne se vante jamais d'avoir, dans ses deux ou trois ans, rendu au vieux système, ce qu'il nous fit six cents ans !... Combien l'Inquisition aurait droit de rire !...
Qu'est-ce que c'est les seize mille guillotinés de l'une devant ces millions d'hommes égorgés, perdus, rompus, ce pyramidal bûcher, ces masses de chairs brûlées, que l'autre a montées jusqu'au ciel ? La seule Inquisition d'une des provinces d'Espagne établit, dans un monument authentique, qu'en seize années, elle brûla vingt mille hommes... Mais pourquoi parler de l'Espagne, plutôt que des Albigeois, plutôt que des Vaudois des Alpes, plutôt que des beggards de Flandre, que des protestants de France, plutôt que de l'épouvante croisade des hussites, et de tant de peuples que le pape livrait à l'épée ?

L'histoire dira que, dans son moment féroce, implacable, la Révolution craignait d'aggraver la mort, qu'elle adoucit les supplices, éloigna la main de l'homme, inventa une machine pour abréger la douleur.

Et elle dira aussi que l'Église du moyen âge s'épuisa en inventions pour augmenter la souffrance, pour la rendre poignante, pénétrante, qu'elle trouva des arts exquis de torture, des moyens pour faire que, sans mourir, on savourât longtemps la mort..., et qu'arrêtée dans cette route par l'inflexible nature qui, à tel degré de douleur, fait grâce en donnant la mort, elle pleura de ne pouvoir en faire endurer davantage.

Je ne puis, je ne veux pas remuer d'ici cette mer de sang. Si Dieu me donne d'y toucher un jour, il reprendra, ce sang, sa vie bouillonnante, il roulera en torrents, pour noyer la fausse histoire, les flatteurs gagés du meurtre, pour emplir leur bouche menteuse...

Je sais bien que la meilleure partie de ces grandes destructions ne peut plus être racontée. Ils ont brûlé les livres, brûlé les hommes, rebrûlé les os calcinés, jeté la cendre... Quand retrouverai-je l'histoire des Vaudois, des Albigeois, par exemple ? Le jour où j'aurai l'histoire de l'étoile que j'ai vue filer cette nuit... Un monde, un monde tout entier, a péri, sombré, corps et biens. On a retrouvé un poème, on a retrouvé des ossements au fond des cavernes, mais point de nom, point de signes... Est-ce avec ces tristes restes que je puis refaire cette histoire ?... Qu'ils triomphent, nos ennemis, de l'impuissance qu'ils ont faite, et d'avoir été si barbares qu'on ne peut avec certitude raconter leurs barbaries !... Tout au moins le désert raconte, et le désert du Languedoc, et les solitudes des Alpes, et les montagnes dépeuplées la Bohême, tant d'autres lieux, où l'homme a disparu, où la terre est devenue à jamais stérile, où la Nature, après l'homme, semble exterminée elle-même.

Mais une chose crie plus haut que toutes les destructions (chose authentique, celle-là), c'est que le système qui tuait au nom d'un principe, au nom d'une loi, se servit indifféremment de deux principes opposés, de la tyrannie des rois, de l'aveugle anarchie des peuples. En un siècle seulement, au seizième, Rome change trois fois ; elle se jette à droite, à gauche, sans pudeur, sans ménagement. D'abord, elle se donne aux rois ; puis, elle jette au peuple ; puis encore, retourne aux rois. Trois politiques, un seul but, comment atteint ? il n'importe. Quel but ? La mort de la pensée.

Un écrivain a trouvé que le nonce du pape n'a pas su d'avance la Saint-Barthélemy. Et moi, j'ai trouvé que le pape l'avait préparée, travaillée dix ans.

Bagatelle, dit un autre, simple affaire municipale, une vengeance de Paris.

Malgré le dégoût profond, le mépris, le vomissement que me donnent ces théories, je les ai confrontées aux monuments de l'Histoire, aux actes irrécusables. Et j'ai retrouvé de proche en proche la trace rouge du massacre.
J'ai vérifié que, du jour où Paris proposa (1561) la vente générale des biens du Clergé, du jour où l'Église vit le Roi incertain, et tenté de cette proie, elle se tournera vivement, violemment vers le peuple, employant tous les moyens de prédication, d'aumône, d'influence diverse, son immense clientèle, ses couvents, ses marchands, ses mendiants, à organiser le meurtre.

Affaire populaire, dites-vous. C'est Vrai. Mais dites donc aussi par quelle ruse diabolique, quelle persévérance infernale, vous avez travaillé dix ans à pervertir le sens du peuple, à troubler, le rendre fol.

Esprit de ruse et de meurtre, j'ai vécu trop de siècles en face de toi, pendant tout le moyen âge, pour que tu m'abuse. Après avoir nié si longtemps la Justice et la Liberté, tu pris leur nom pour cri de guerre. En leur nom, tu as exploité une riche mine de haine, l'éternelle tristesse que l'inégalité met au cœur de l'homme, l'envie du pauvre pour le riche... Tu as, sans hésitation, toi, tyran, roi, propriétaire, et le plus absorbant du monde, embrassé tout à coup et passé d'un bond, les impraticables théories des niveleurs.

Avant la Saint-Barthélemy, le Clergé disait au peuple, pour l'animer au massacre : Les protestants sont des nobles, des gentilshommes de provinces. Cela était vrai ; le Clergé ayant déjà exterminé, comprimé le protestantisme des villes. Les châteaux, étant fermés, pouvaient être protestants. Mais lisez les premiers martyrs ; c'étaient des hommes des villes, petits marchands, ouvriers. Ces croyances qu'on désignait à la haine du peuple, comme celles de l'aristocratie étaient sorties du peuple même. Et qui ne sait que Calvin fut le fils d'un tonnelier ?

Il me serait trop facile de montrer comment tout ceci a été embrouillé de nos jours par les écrivains valets du Clergé, puis copié légèrement. J'ai voulu seulement montrer par un exemple la féroce adresse avec laquelle le Clergé poussa le peuple, et se fit une arme mortelle de la jalousie sociale. Le détail serait curieux ; je regrette de l'ajourner. Il faudrait dire comment, pour perdre un homme, une classe d'hommes, la calomnie élaborée par une Presse spéciale, lentement manipulée aux écoles, aux séminaires, surtout aux parloirs des couvents, directement confiée (pour être répandue plus vite) aux pénitentes, aux marchands attitrés des curés et des chanoines, s'en allait grondant dans le peuple ; comment elle s'exaltait dans les mangeries, buveries, qu'on appelait confréries, à qui on livrait, en autres choses, les grands biens des hôpitaux...

Détails bas, mesquins, misérables, mais sans lesquels on ne comprend jamais les grandes  exécutions de la démagogie catholique.

Parfois, s'il fallait perdre un homme en renom, on ajoutait à ces moyens un art supérieur. On trouvait, par argent, par crainte, quelque écrivain de talent qu'on lançait sur lui. Ainsi le confesseur du Roi, pour parvenir à brûler Vallée, fit écrire contre lui Ronsard. Ainsi, pour perdre Théophile, le confesseur poussa Balzac, qui ne pouvait pardonner Théophile d'avoir tiré l'épée pour lui, et de lui avoir sauvé des coups de bâton.

De nos jours, j'ai pu observer dans le petit, dans le bas, dans le ruisseau de la rue, comment on travaille ecclésiastiquement la haine et l'émeute. J'ai vu dans une ville de l'Ouest un jeune professeur de philosophie qu'on voulait chasser de sa chaire, suivi, montré dans la rue par des femmes ameutées. Que savaient-elles des questions ? Rien que ce qu'on leur apprenait dans le confessionnal. Elles n'étaient pas moins furieuses, se mettaient toutes sur la porte, le montraient, criaient : Le voilà !

Dans une grande ville de l'Est, j'ai vu un autre spectacle peut-être plus odieux. Un vieux pasteur protestant, presque aveugle, qui tous les jours, souvent plusieurs fois par jour, insulté par les enfants d'une école, qui le tiraient par derrière, et voulaient le faire tomber.

Voilà comme les choses commencent, par des agents innocents, contre lesquels vous ne pouvez vous défendre, des petits enfants, des femmes... Dans des temps plus favorables, dans des pays d'ignorance et d'exaltation facile, l'homme se met de la partie. Le maître qui tient l'Église, comme membre de confrérie, comme marchand, comme locataire, crie, gronde, cabale, ameute. Le compagnon, le valet, s'enivrent pour faire un mauvais coup ; l'apprenti les suit, les dépasse, frappe, sans savoir pourquoi ; l'enfant parfois assassine.

Puis, arrivent les esprits faux, les théoriciens ineptes, pour baptiser pieux assassinat du nom de justice du peuple, pour canoniser le crime élaboré par les tyrans, au nom de la liberté.

C'est ainsi qu'en un même jouer, on trouva moyen d'égorger d'un coup tout ce qui honorait la France, le premier philosophe du temps, le premier sculpteur et le premier musicien, Ramu, Jean Goujon, Goudimel. Combien plus eût-on égorgé notre grand jurisconsulte, l'ennemi de Rome et des Jésuites, le génie du Droit, Dumoulin !...

Heureusement, il était à l'abri ; il leur avait sauvé un crime, réfugié sa noble vie en Dieu... Mais auparavant, il avait vu l'émeute organisée quatre fois par le Clergé contre lui et sa maison. Cette sainte maison d'étude, quatre fois forcée, pillée ; ses livres profanés, dispersés ; ses manuscrits irréparables, patrimoine du genre humain, traînés au ruisseau, détruits.... Ils n'ont pas détruit la Justice; le vivant esprit enfermé dans ces livres s'émancipa par la flamme, s'épandit et remplit tout ; il pénétra l'atmosphère en sorte que, grâce aux fureurs meurtrières du fanatisme, on y put respirer d'air que celui de l'équité.





"Le pacte de la famine"
(Extrait du chapitre II "Jugements populaires")



Personne ne croyait à la justice sinon à celle du peuple.

Les légistes spécialement méprisaient la loi, le droit d'alors ; en contradiction avec toutes les idées du siècle. Ils connaissaient les tribunaux et savaient que la Révolution n'avait pas d'adversaires plus passionnés que le Parlement, le Châtelet, les juges en général.

Un tel juge, c'était l'ennemi. Remettre le jugement de l'ennemi à l'ennemi, le charger de décider entre la Révolution et les contre-révolutionnaires, c'était absoudre ceux-ci, les rendre plus fiers et plus forts, les envoyer aux armées commencer la guerre civile. Le pouvaient-ils ? Oui, malgré l'élan de Paris et la prise de la Bastille. Ils avaient des troupes étrangères, ils avaient tous les officiers, ils avaient spécialement un corps formidable, qui faisait alors la gloire militaire de la France, les officiers de la marine.

Le peuple seul, dans cette crise rapide pouvait saisir et frapper des coupables si puissants. Mais si le peuple se trompe ?... L'objection n'embarrassait pas les amis de la violence. Ils récriminaient. Combien de fois, répondaient-ils, le Parlement, le Châtelet, ne se sont-ils pas trompés ? Ils citaient les fameuses méprises des Calas et des Sirven ; ils rappelaient le terrible Mémoire de Dupaty pour trois hommes condamnés à la roue, ce Mémoire brûlé par le Parlement, qui ne pouvait y répondre.

Quels jugements populaires, disaient-ils encore, seront jamais plus barbares que les procédures des tribunaux réguliers comme elles sont encore en 1789 ?... Procédures secrètes, faites tout entières sur pièces que l'accusé ne voit pas ; les pièces non communiquées, les témoins non confrontés, sauf ce dernier petit moment où l'accusé, sorti à peine de la nuit, de son cachot, effaré du jour, vient sur la sellette, répond ou ne répond pas, voit ses juges pendant deux minutes pour s'entendre condamner ? 1...

1 Voir le jugement de Duvald'Espreménil, raconté par C. Desmoulins dans ses lettres.

Barbares procédures, jugements plus barbares. On n'ose rappeler Damiens, écartelé, tenaillé, arrosé de plomb fondu... Peu avant la Révolution, on brûla un homme à Strasbourg. Le 11 août 1789, le Parlement de Paris, qui meurt lui-même, condamne encore un homme à expirer sur la roue. De tels supplices, qui pour le spectateur même étaient des supplices, troublaient les âmes à fond, les effarouchaient, les rendaient folles, brouillaient toute idée de justice, tournaient la justice à rebours, le coupable qui souffrait tant ne paraissait plus coupable ; le coupable, c'était le juge ; des montagnes de malédictions s'entassaient sur lui... La sensibilité s'exaltait jusqu'à la fureur, la pitié devenait féroce. L'histoire offre plusieurs exemples de cette sensibilité furieuse qui souvent- mettait le peuple hors de tout respect, de toute crainte, et lui faisait rouer, brûler les officiers de justice en place du criminel.

C'est un fait trop peu remarqué, mais qui fait comprendre bien des choses plusieurs de nos terroristes furent des hommes d'une sensibilité exaltée, maladive, qui ressentirent cruellement les maux du peuple, et dont la pitié tourna en fureur.

Ce remarquable phénomène se présentait principalement chez les hommes nerveux, d'une imagination faible et irritable, chez les artistes en tous genres ; l'artiste est un homme-femme 2. Le peuple, dont les nerfs sont plus forts, suivit cet entraînement ; mais jamais, dans les premiers temps, il ne donnait l'impulsion. Les violences partaient du Palais-Royal, où dominaient les bourgeois, les avocats, les artistes et gens de lettres.

La responsabilité, même entre ceux-ci, n'était entière à personne. Un Camille Desmoulins levait le lièvre, ouvrait la chasse ; un Danton la poussait à mort... en paroles, bien entendu. Mais il ne manquait pas de muets pour exécuter, d'hommes pâles et furieux pour porter la chose à la Grève, où elle était poussée par des Dantons inférieurs. Dans la foule misérable qui environnait ceux-ci, il y avait d'étranges figures comme échappées de l'autre monde ; des hommes à face de spectres, mais exaltés par la faim, ivres de jeûne, et qui n'étaient plus des hommes... On affirmait que plusieurs, au 20 juillet, ne mangeaient pas depuis trois jours. Parfois ils se résignaient, mouraient sans faire mal à personne. Les femmes ne se résignaient pas, elles avaient des enfants. Elles erraient comme des lionnes. En toute émeute, elles étaient les plus âpres, les plus furieuses ; elles poussaient des cris frénétiques, faisaient honte aux hommes de leurs lenteurs ; les jugements sommaires de la Grève étaient toujours trop longs pour elles. Elles pendaient tout d'abord 3.

L'Angleterre a eu en ce siècle la poésie de la faim 4. Qui donnera son histoire en France ?... Terrible histoire au dernier siècle, négligée des historiens, qui ont gardé leur pitié pour les artisans de la, famine... J'ai essayé d'y descendre, dans les cercles de cet enfer, guidé de proche en proche par de profonds cris de douleur. J'ai montré la terre de plus en plus stérile, à mesure que le fisc saisit, détruit le bétail, et que la terre, sans engrais, est condamnée à un jeûne perpétuel.

1 Passage vraiment éloquent de Dupaty, Mémoire Pour trois hommes condamnés à la roue, p.117 (1786, in-4°).
2 Je veux dire un homme complet, qui, ayant les deux sexes de l'esprit, est fécond, toutefois presque toujours avec prédominance de la sensibilité irritable et colérique.
3 Elles pendirent ainsi le 5 octobre le brave abbé Lefebvre, l'un des héros du 14 juillet. Heureusement on coupa la corde.
4 Ebenezer Elliot, Cornlaws rhymes (Manchester, 1834), etc.

J'ai montré comment les nobles, les exempts d'impôts se multipliant, l'impôt allait pesant sur une terre toujours plus pauvre. Je n'ai pas assez, montré comment l'aliment devient, par sa rareté même, l'objet d'un trafic éminemment productif. Les profits en sont si clairs que le roi veut aussi en être. Le monde voit avec étonnement un roi qui trafique de la vie de ses sujets, un roi qui spécule sur la disette et la mort, un roi assassin du peuple. La famine n'est plus seulement le, résultat, des saisons, un phénomène naturel ; ce n'est ni la pluie ni la grêle.

C'est un fait d'ordre civil on a faim de par le roi.

Le roi ici, c'est le système. On eut faim sous Louis XV, on a faim sous Louis XVI.

La famine est alors une science, un art compliqué d'administration, de commerce. Elle a son père et sa mère, le fisc, l'accaparement. Elle engendre une race à part, race bâtarde de fournisseurs, banquiers, financiers, fermiers généraux, intendants, conseillers, ministres. Un mot profond sur l'alliance des spéculateurs et des politiques sortit des entrailles du peuple : Pacte de famine.

Foulon était spéculateur, financier ; traitant d'une part, de l'autre membre du Conseil, qui seul jugeait les traitants. Il comptait bien être ministre. Il serait mort de chagrin, si la banqueroute s'était faite par un autre que par lui. Les lauriers de l'abbé Terray ne le laissaient pas dormir. Il avait le tort de prêcher trop haut son système, sa langue travaillait contre lui et le rendait impossible. La cour goûtait fort l'idée de ne pas payer, mais elle voulait emprunter, et, pour allécher les prêteurs, il ne fallait pas appeler au ministère l'apôtre de la banqueroute.

On lui attribuait une parole cruelle : S'ils ont faim, qu'ils broutent l'herbe... Patience ! Que je sois ministre, je leur ferai manger du foin ; mes chevaux en mangent... » On lui imputait encore ce mot terrible : Il faut faucher la France...

Foulon avait un gendre selon son cœur, un homme capable, mais dur, de l'aveu des royalistes 1, Berthier, intendant de Paris. Il savait bien qu'il était détesté des Parisiens, et fut trop heureux de trouver l'occasion de leur faire la guerre. Avec le vieux Foulon, il était l'âme du ministère de trois jours. Le maréchal de Broglie n'en augurait rien de bon, il obéissait 2. Mais Foulon, mais Berthier, étaient très ardents. Celui-ci montra une activité diabolique à rassembler tout, armes, troupes, à fabriquer des cartouches. Si Paris ne fut point mis à feu et à sang, ce ne fut nullement sa faute.

On s'étonne que des gens si riches, si parfaitement informés, mûrs d'ailleurs et d'expérience, se soient jetés dans ces folies. C'est que les grands spéculateurs financiers participent tous du joueur ; ils en ont les tentations. Or l'affaire la plus lucrative qu'ils pouvaient trouver jamais, c'était d'être ainsi chargés de faire la banqueroute par exécution militaire. Cela était hasardeux. Mais quelle grande affaire sans hasard ? On gagne sur la tempête, on gagne sur l'incendie ; pourquoi pas sur la guerre et la famine ? Qui ne risque rien n'a rien.

La famine et la guerre, je veux dire Foulon et Berthier, qui croyaient tenir Paris, se trouvèrent déconcertés par la prise de la Bastille.


1 La famille a vivement réclamé. Un examen sérieux nous prouve que les écrivains royalistes (Beaulieu, etc.) sont aussi sévères pour Foulon et Berthier que les révolutionnaires. C'est ce qu'a trouvé aussi M. Louis Blanc en faisant le même examen. Si la famille a trouvé aux Archives ou ailleurs des pièces contraires à l'opinion générale des contemporains, elle devrait les publier.
2 Alex. de Lameth, Histoire de l'Assemblée constituante, I, 67.


Le soir du 13, Berthier essaya de rassurer Louis XVI ; s'il en tirait un petit mot, il pouvait encore lancer ses Allemands sur Paris.

Louis XVI ne dit rien, ne fit rien. Les deux hommes, dès ce moment, sentirent bien qu'ils étaient morts. Berthier s'enfuit vers le Nord, filant la nuit d'un lieu à l'autre ; il passa quatre nuits sans dormir, sans s'arrêter, et n'alla pas plus loin que Soissons. Foulon n'essaya pas de fuir ; d'abord, il fit dire partout qu'il n'avait pas voulu du ministère, puis qu'il était frappé d'une apoplexie, puis il fit le mort. Il s'enterra lui-même magnifiquement (un de ses domestiques venait fort à point de mourir). Cela fait, il alla, tout doucement chez son digne ami Sartines, l'ancien lieutenant de police.

Il avait sujet d'avoir peur. Le mouvement était terrible. Remontons un peu plus haut.

Dès le mois de mai, la famine avait chassé des populationsentières, les poussait l'une sur l'autre. Caen et Rouen, Orléans, Lyon, Nancy, avaient eu des combats à soutenir pour les grains. Marseille avait vu à ses portes une bande de huit mille affamés qui devaient piller ou mourir ; toute la ville, malgré le gouvernement, malgré le parlement d'Aix, avait pris les armes et restait armée.

Le mouvement se ralentit un moment en juin ; la France entière, les yeux fixés sur l'Assemblée, attendait qu'elle vainquit ; nul autre espoir de salut. Les, plus extrêmes souffrances se turent un moment ; une pensée dominait tout...

Qui peut dire la rage, l'horreur de l'espoir trompé, à la nouvelle du renvoi de Necker ? Necker n'était pas un politique ; il était, comme on a vu, timide, vaniteux, ridicule. Mais, dans l'affaire des subsistances, il fut, on lui doit cette justice, il fut administrateur, infatigable, ingénieux, plein d'industrie et de ressources1. Il s'y montra, ce qui est bien plus, plein de coeur, bon et sensible ; personne ne voulant prêter à l'État, il emprunta en son nom, il engagea son crédit, jusqu'à deux millions, la moitié de sa fortune. Renvoyé, il ne retira pas sa garantie ; il écrivit aux prêteurs qu'il la maintenait. Pour tout dire, s'il ne sut pas gouverner, il nourrit le peuple, le nourrit de son argent.

Le mot Necker, le mot subsistance, cela sonnait du même son à l'oreille du peuple. Renvoi de Necker, et famine, la famine sans espoir et sans remède, voilà ce que sentit la France, au moment du 12 juillet.

Les bastilles de province, celle de Caen, celle de Bordeaux, furent forcées ou se livrèrent, pendant qu'on prenait celle de Paris. A Renne, à Saint-Malo, à Strasbourg, les troupes fraternisèrent avec le peuple. Caen, il y eut lutte entre les soldats. Quelques hommes du régiment d'Artois portaient des insignes patriotiques ; ceux du régiment de Bourbon, profitant de ce qu'ils étaient sans armes, les leur arrachèrent. On crut que le major Belzunce les avait payés pour faire cette insulte à leurs camarades. Belzunce était un joli officier et spirituel, mais impertinent, violent, hautain. Il faisait bruit de son mépris pour l'Assemblée nationale, pour le peuple, la canaille ; il se promenait dans la ville, armé jusqu'aux dents, avec un domestique d'une mine féroce 1. Ses regards étaient provocants. Le peuple perdit patience, menaça, assiégea la caserne ; un officier eut l'imprudence de tirer, et alors la foule alla chercher du canon ; Belzunce se livra ou fut livré pour être conduit en prison ; il ne put y arriver ; il fut tué à coups de fusil, son corps déchiré ; une femme mangea son cœur.


1 Voir Necker, Œuvres, VI, 298-324.

Il y eut du sang à Rouen, à Lyon ; à Saint-Germain, un meunier fut décapité ; un boulanger accapareur faillit périr à Poissy ; il ne fut sauvé que par une députation de l'Assemblée, qui se montra admirable de courage et d'humanité, risqua sa vie, n'emmena l'homme qu'après l'avoir demandé au peuple, à genoux.

Foulon eût peut-être passé ce moment d'orage, s'il n'eût été haï que de toute la France. Son malheur était de l'être de ceux qui le connaissaient le mieux ; de ses vassaux et serviteurs. Ils ne le perdaient pas de vue, ils n'avaient pas été dupes du prétendu enterrement. Ils suivirent, ils trouvèrent le mort, qui se promenait bien portant dans le parc de M. de Sartines : Tu voulais nous donner du foin, c'est toi qui en mangeras ! On lui met une botte de foin sur le dos, un bouquet d'orties, collier de chardons. On le mène à pied à Paris, à l'Hôtel de Ville, on demande son jugement à la, seule autorité qui restât, aux électeurs.

Ceux-ci durent alors regretter de n'avoir pas hâté davantage la décision populaire qui allait créer un véritable pouvoir municipal, leur donner des successeurs et finir leur royauté. Royauté est le mot propre ; les Gardes françaises ne montaient la garde à Versailles, près du roi, qu'en prenant l'ordre (chose étrange) des électeurs de Paris.

Ce pouvoir illégal, invoqué pour tout, impuissant pour tout, affaibli encore dans son association fortuite avec les anciens échevins, n'ayant pour tête que le bonhomme Bailly, le nouveau maire, n'ayant pour bras que La Fayette, commandant d'une garde nationale qui s'organisait à peine, allait se trouver en face d'une nécessité terrible.

Ils apprirent presque à la fois qu'on avait arrêté Berthier à Compiègne et qu'on amenait Foulon. Pour le premier, ils prirent une responsabilité grave, hardie (la peur l'est parfois), celle de dire aux gens de Compiègne qu'il n'existait aucune raison de détenir M. Berthier. Ceux-ci répondirent qu'il serait alors tué sûrement à Compiègne, qu'on ne pouvait le sauver qu'en l'amenant à Paris.

Quant à Foulon, on décida que désormais les accusés de ce genre seraient déposés à l'Abbaye, et qu'on inscrirait ces mots sur la porte : Prisonniers mis sous la main de la nation. Cette mesure générale, prise dans l'intérêt d'un homme, assurait à l'ex-conseiller d'être jugé par ses amis et collègues, les anciens magistrats, seuls juges qui fussent alors.

Tout cela était trop clair ; mais aussi, fort surveillé par des gens bien clairvoyants, les procureurs et la basoche, par les rentiers, ennemis du ministre de la banqueroute, par beaucoup d'hommes enfui qui avaient des effets publics et que ruinait la baisse. Un procureur fit passer une note à la charge de Berthier, sur ses dépôts de fusils. La basoche soutenait qu'il avait encore un de ces dépôts chez l'abbesse de Montmartre, et força d'y envoyer. La Grève était pleine d'hommes étrangers au peuple, d'un extérieur décent ; quelques-uns fort bien, vêtus. La Bourse était à la Grève.

1 Mémoires de Dumouriez, II, 53.



..."Parfois ils se résignaient, mouraient sans faire mal à personne"...
Voilà ce que les nostalgiques de l'ancien régime auraient souhaité pour nos ancêtres !

Si vous souhaitez vous faire une idée du niveau du révisionnisme ambiant, je vous conseille de faire des recherches sur internet à propos de Messieurs Foulon et Berthier. Vous allez tomber de votre chaise !

Je vous souhaite le bonheur de lire ce formidable ouvrage de Michelet. Le tome 1 de l'Histoire de la Révolution Française est téléchargeable ici :
http://www.mediterranee-antique.info/Fichiers_PdF/MNO/Michelet/HR_T1.pdf


P.S. : Pour le moment, tout ce qui reste de la Révolution Française, c'est une devise oubliée, sur nos édifices publics, une République malade, une démocratie à l'agonie.




dimanche 25 novembre 2012

Jules Michelet - Histoire de la Révolution Française « De la religion du moyen âge »


Jules Michelet - Histoire de la Révolution Française - Tome 1 – Introduction - Première partie : « De la religion du moyen âge ».

Je sais que je vous ai déjà donné à lire un extrait de la Révolution Française, à l’occasion de l’anniversaire de la bataille de Valmy. Mais je ne résiste pas à vous proposer un nouvel extrait. Vous découvrirez ainsi que Michelet n’est pas seulement un excellent narrateur au style évocateur, mais que c’est aussi un penseur.

L’histoire de la Révolution Française, commence en effet par une étonnante question formulée dès l’introduction : « La Loi, telle qu'elle apparut dans la Révolution, est-elle conforme, ou contraire, à la loi religieuse qui la précéda ? Autrement dit La Révolution est-elle chrétienne, antichrétienne ? ».

Michelet écrit en première phrase de son introduction : « JE définis la Révolution, l'avènement de la Loi, la résurrection du Droit, la réaction de la Justice. »

En lisant le texte qui suit, on réalise à quel point l’idée de justice est incompatible avec le dogme chrétien et l’on comprend peu à peu que dans une société où la religion règne encore dans les esprits, la justice ne peut s’accomplir.

Mon idée n’est pas de sonner une énième charge inutile contre la ou les religions. Je sais à quel point c'est vain. La religion est selon moi une sorte de bug de la pensée, hérité de notre longue évolution, une sorte de mise en veille ou de programme de sauvegarde, qui intervient lorsque l’esprit se fatigue de penser. (Lisez le formidable livre de Pascal Boyer "L'homme créa les dieux").
Tout irait pour le mieux si chacun se satisfaisait de son propre « bug » et ne cherchait pas à l’imposer aux autres. Libre à vous de croire ou de ne pas croire que des lutins célestes déversent la pluie avec des arrosoirs depuis les nuages, ou qu’un dieu jaloux et vengeur vous guide vers un nouveau pays de cocagne ou vous oblige à vous tailler les oreilles en pointes. Je souhaite seulement que la lecture de ce texte vous fera réfléchir sur l’idée de justice et que peut-être, il vous donnera aussi l’envie de lire cette histoire de la Révolution Française, malheureuse Révolution dont la bénéfique lumière disparaît peu à peu, masquée par les vapeurs délétères du ressentiment et du révisionnisme.

Je vous conseille également de lire les grands textes des pères fondateurs de l’église, Saint-Paul ou Saint Augustin par exemple. Peut-être vous rendrez-vous compte, si vous avez un peu d’humanité, que ces hommes étaient de grands tourmentés, voir de grands malades, comme ce triste Saint Augustin qui a inventé l’idée que nous naissions tous coupables afin de justifier la souffrance des enfants innocents (en réponse à une question de Saint Jérome).

Si l’on y réfléchit bien, qu’y a-t-il de plus insupportable en ce monde que l’injustice ?

Je remercie une fois de plus le site Méditerrannée-antique.info, sur lequel vous pourrez trouver ce texte, ainsi que de nombreux autres.



§ II

Plusieurs esprits éminents, dans une louable pensée de conciliation et de paix, ont affirmé de nos jours que la Révolution n'était que l'accomplissement du Christianisme, qu'elle venait le continuer, le réaliser, tenir tout ce qu'il a promis.

Si cette assertion est fondée, le dix-huitième siècle, les philosophes, les précurseurs, les maîtres de la Révolution, se sont trompés : ils ont fait tout autre choix que ce qu'ils ont voulu faire. Généralement, ils ont un tout autre but que l'accomplissement du Christianisme.

Si la Révolution était cela, rien de plus, elle ne serait pas distincte du Christianisme : elle en serait un âge ; elle serait son âge viril, son âge de raison.
Elle ne serai rien en elle-même. En ce cas, il n'y aurait pas deux acteurs, mais un seul, le christianisme. S'il n'y a qu'un acteur, il n'y a point de drame, point de crise ; la lutte que nous croyons voire est une pure illusion ; le monde paraît s'agiter, en réalité il est immobile.

Mais non, il n'en est pas ainsi. La lutte n'est que trop réelle. Ce n'est pas ici un combat simulé entre le même et le même. Il y a deux combattants.

Et il ne faut pas dire non plus que le principe nouveau n'est qu'une critique de l'ancien, un doute, une pure négation. — Qui a vu une négation ? Qu'est-ce qu'une négation vivante, une négation qui agi, qui enfante, comme celle-ci ?

Un monde est né d'elle hier... Non, pour produire, il faut être.

Donc il y a deux chose, et non pas une, nous ne pouvons le méconnaître, deux principes, deux esprits, l'ancien, le nouveau.

En vain le jeune, sûr de vivre et d'autant plus pacifique, dirait doucement à l'ancien : Je viens accomplir, et rien abolir... L'ancien ne soucie nullement accompli. Ce mot a pour lui quelque chose de funèbre et de sinistre, il repousse cette bénédiction finale, ne veut ni pleurs, ni prières, il écarte le rameau qu'on vient secouer sur lui.

Il faut sortir des malentendus si l'on veut savoir où l'on va.

La Révolution continue le Christianisme, et elle le contredit. Elle en est à la fois l'héritière et l'adversaire.

Dans ce qu'ils ont de général et d'humain, dans le sentiment, les deux principes s'accordent. Dans ce qui fait la vie propre et spéciale, dans l'idée mère de chacun d'eux, ils répugnent et se contrarient.

Ils s'accordent dans le sentiment de la fraternité humaine. Ce sentiment, né avec l'homme, avec le monde, commun à toute société, n'eu pas moins été étendu, a approfondi par le Christianisme. A son tour, la Révolution, fille du Christianisme, l'a enseignée pour le monde, pour toute race, toute religion qu'éclaire le soleil.

Voilà toute la ressemblance. Et voici la différence.

La Révolution fonde la fraternité sur l'amour de l'homme pour l'homme, sur le devoir mutuel, sur le Droit et la Justice. Cette base est fondamentale, et n'a besoin de nulle autre.

Elle n'a point cherché à ce principe certain un douteux principe historique. Elle n'a point motivé la fraternité par une parenté commune, une filiation qui, du père aux enfants, transmettrait avec le sang la solidarité du crime.

Ce principe charnel, matériel, qui met la justice et l'injustice dans le sang, qui les fait circuler, avec le flux de la vie, d'une génération à l'autre, contredit violemment la notion spirituelle de la Justice qui est au fond de l'âme humaine.
Non, la Justice n'est pas un fluide qui se transmette avec la génération. La volonté seule est juste ou injuste, le coeur seul se sent responsable ; la Justice est toute en l'âme ; le corps n'a rien à voir ici.

Ce point de départ, barbare et matériel, étonne dans une religion qui a poussé plus loin qu'aucune autre la subtilité du dogme. Il imprime à tout le système un caractère profond d'arbitraire, dont aucune subtilité ne le tirera. L'arbitraire atteint, pénètre les développements du dogme, toutes les institutions religieuses qui en dérivent, et enfin l'ordre civil, qui lui-même au moyen âge dérive de ces institutions, en imite les formes, en subit l'esprit.

Donnons-nous ce grand spectacle.

I. Le point du départ est celui-ci : Le crime vient d'un seul, le salut d'un seul ;
Adam a perdu, le Christ a sauvé.

Il a sauvé, pourquoi ? parce qu'il a voulu sauver.

Nul autre motif. Nulle vertu, nulle œuvre de l'homme, nul mérite humain ne peut mériter ce prodigieux sacrifice d'un Dieu qui s'immole. Il se donne, mais pour rien ; c'est là le miracle d'amour ; il ne demande à l'homme nulle œuvre, nul mérite antérieur.

II. Que demande-t-il, en retour de ce sacrifice immense ? Une seule chose : qu'on y croie, qu'on se croie en effet sauvé par le sang de Jésus-Christ. La foi est la condition du salut, non les œuvres de justice. Nulle justice hors de la Foi. Qui ne croit pas, est injuste. La Justice, sans la foi, sert-elle à quelque chose ? A rien.

Saint Paul, en posant ce principe du salut par la foi seule, a mis la Justice hors de cour. Elle n'est désormais tout au plus qu'un accessoire, une suite, un des effets de la foi.

III. Sortis une fois de la Justice, il nous faut aller toujours, descendre dans l'arbitraire.

Croire, ou périr !... La question posée ainsi, on découvre avec terreur qu'on périra, que le salut est attaché à une condition indépendante de la volonté. On ne croit pas comme on veut.

Saint Paul avait établi que l'homme ne peut rien par ses œuvres de justice, qu'il ne peut que la foi. Saint Augustin démontre son impuissance lui même. Dieu seul la donne, la donne gratuitement, sans rien exiger, ni foi, ni justice. Ce don gratuit, cette grâce, est la seule cause de salut. Dieu fait grâce à qui il veut.
Saint Augustin a dit : Je crois, parce que c'est absurde. Il pouvait dire en ce système : Je crois, parce que c'est injuste.

L'arbitraire ne va pas plus loin. Le système est consommé. Dieu aime, nulle autre explication, il aime qui lui plais, le dernier de tous, le pécheur, le moins méritant.
L'amour est sa raison à lui-même ; il n'exige aucun mérite.

Que serait donc le mérite, si nous pouvions encore employer ce mot ? Être aimé, élu de Dieu, prédestiné au salut.

Et le démérite, la damnation !... Être haï de Dieu, condamné d'avance, crée pour la damnation.

Hélas ! nous avions cru tout à l'heure que l'humanité était sauvée. Le sacrifice d'un Dieu semblait avoir effacé les péchés du monde ; plus de jugement, plus de Justice. Aveugles ! nous nous réjouissions, croyant la Justice noyée dans le sang de Jésus-Christ.... Et voilà que le jugement reparait plus dur, un jugement sans justice, ou du moins dont la justice nous sera toujours cachée. L'élu de Dieu, ce favori, reçoit de lui, avec le don de la foi, le don de faire des œuvres justes, le don du salut... Que la Justice soit un don !.... Nous, nous l'avions crue active, l'acte même de la volonté. Et voilà qu'elle est passive, qu'elle se transmet en présent, de Dieu à l'élu de son coeur.

Cette doctrine, formulée durement par les protestants, n'en est pas moins celle du monde catholique, telle que la reconnait le concile de Trente. Si la Grâce, dit-il avec l'apôtre, n'était pas gratuite, comme son nom même l'indique, si elle devait être méritée par des œuvres de justice, elle serait la Justice, et ne serait plus la Grâce (Conc. Trid. sess. VI, cap. VIII).

Telle a été, dit le concile, la croyance permanente de l'Église. Et il fallait bien qu'il en fût ainsi ; c'est le fond du Christianisme ; hors de là, il y a philosophie, et non plus religion. Celle-ci, c'est la religion de la Grâce, du salut gratuit, arbitraire, et du bon-plaisir de Dieu.

L'embarras fut grand, lorsque le Christianisme avec cette doctrine opposée à la Justice, fut appelé à gouverner, à juger le monde, lorsque la jurisprudence descendit de son prétoire, et dit à la nouvelle foi : Jugez à ma place.

On put voir alors, au fond de cette doctrine qui semblait suffire au monde, un abîme d'insuffisance, d'incertitude, de découragement.

Si l'on restait fidèle au principe que le salut est un don, et non le prix de la Justice, l'homme se croisait les bras, s'asseyait et attendait ; il savait bien que ses œuvres ne pouvaient rien pour son sort. Toute activité morale cessait en ce monde.

Et la vie civile, l'ordre, la justice humaine, comment les maintiendrait-on ? Dieu aime et ne juge plus. Comment l'homme jugera-t-il ? Tout jugement religieux ou politique est une contradiction flagrante dans une religion uniquement fondée sur un dogme étranger à la Justice.

On ne vit pas sans justice. Donc, il faut que le monde chrétien subisse la contradiction. Cela met dans beaucoup de choses du faux et du louche ; on ne se tire de cette double position que par des formules hypocrites. L'Église juge et ne juge pas, tue et ne tue pas. Elle a horreur de verser le sang ; voilà pourquoi elle brûle... Elle ne brûle pas. Elle remet le coupable à celui qui brûlera, et elle ajoute encore une petite prière, comme pour intercéder... Comédie terrible, où la justice, la fausse et cruelle justice, prend le masque de la Grâce.

Étrange punition de l'ambition extraordinaire qui voulut plus que la Justice, et la mépris ! Cette Église est restée incapable de justice. Quand elle voit, au moyen âge, celle-ci qui se relève, elle voudrait s'en rapprocher. Elle essaye de dire comme elle, de prendre sa langue, cale avoue que l'homme peut quelque chose pour son salut par les œuvres de justice. Vains efforts ! Le Christianisme ne peut se réconcilier avec Papinien, qu'en s'éloignant de saint Paul, en quittant sa propre base, s'inclinant hors de lui-même, au risque de perdre l'équilibre et de chavirer.

Parti de l'Arbitraire, ce système doit rester dans l'arbitraire, il n'en peut sortir d'un pas (1).

(1) Aujourd'hui, on a désespéré de concilier les deux points de vue. On n'essaie plus de faire la paix du dogme avec la Justice. On s'y prend mieux. Tour à tour, on le montre ou on le cache. Aux simples et confiantes personnes, aux femmes, aux enfants, qu'on tient dociles et courbés, on enseigne la vieille doctrine qui place un arbitraire terrible en Dieu et en l'homme de Dieu, qui livre sans défense au prêtre la tremblante créature ; cette terreur est toujours pour celle-ci la foi et la loi ; le glaive reste toujours affilé pour ces pauvres cœurs.
Au contraire, si l'on parle aux forts, aux raisonneurs, aux politiques, ça devient tout à coup facile : Le Christianisme, après tout, est-il ailleurs qu'en l'Évangile? La foi, la philosophie, sont-elles si loin de s'entendre ? La vieille dispute de la Grâce et de la Justice (c'est-à-dire la question de savoir si le Christianisme est juste) est tout à fait surannée.
Cette politique double a deux effets, et tous deux funestes. Elle pèse sur la femme, sur l'enfant, sur la famille où elle crée la discorde, maintenant en opposition deux autorités contraires, deux pères de famille.
Elle pèse sur le monde par une force négative, qui fait peu, mais qui entrave, par la facilité surtout de montrer d'une ou l'autre face : aux uns, la moralité élastique de l'Évangile ; aux autres, l'immuable fatalité, parée du nom de la Grâce. De là, bien des malentendus. De là, la tentation pour plusieurs de rattacher la foi moderne, celle de la Révolution et de la Justice, au dogme de l'injustice antique..


Tous les mélanges bâtards par lesquels les scolastiques, et d'autres depuis, ont vainement essayé de faire un dogme raisonnable, un christianisme philosophe et juriste, ces mélanges doivent être écartés. Ils n'ont ni vertu, ni force. On a été obligé de les laisser de côté ; on les a fait rentrer dans l'oubli et le silence. Il faut voir le système en lui, dans sa pureté terrible, qui a fait toute sa force, il faut le suivre dans son règne du moyen âge, le voir partir surtout à l'époque où, fixé enfin, complet, armé, inflexible, il prend possession du monde.



Sombre doctrine, qui, dans la destruction de l'empire romain, lorsque l'ordre civil périt, et que la justice humaine est comme effacée, ferme le recours du tribunal suprême, et, pour mille ans, voile la face de la Justice éternelle.

L'iniquité de la conquête, confirmée par arrêt de Dieu, s'autorise, et se croit juste. Les vainqueurs sont les élus ; les vaincus, les réprouvés. Damnation sans appel. De longs siècles peuvent se passer, la conquête s'oublier. Mais le ciel vide de justice n'en pinera pas moins sur la terre, la formant à son image. L'arbitraire, qui fait le fond de cette théologie, se retrouvera partout, avec une fidélité désespérante, dans les institutions politiques, dans celles même où l'homme avait cru bâtir un asile à la Justice. La monarchie divine, la monarchie humaine, gouvernent pour leurs élus.

Où donc se réfugiera l'homme ? La Grâce règne seule au ciel, et la faveur ici-bas.

Pour que la Justice, deux fois proscrite et bannie, se hasarde à relever la tête, il faut une chose difficile (tant le sens humain est étouffé sous la pesanteur des maux et la pesanteur des siècles), il faut que la Justice recommence à se croire juste, qu'elle s'éveille, se souvienne d'elle-même, reprenne conscience du Droit.

Cette conscience, éveillée lentement pendant six cents de tentatives religieuses, elle éclate en 89 dans le monde politique et social.

La Révolution n'est autre chose que la réaction tardive de la Justice contre le gouvernement de la faveur et la religion de la Grâce.


dimanche 18 novembre 2012

Baltasar Gracian : L’homme de cours


Baltasar Gracian : L’homme de cours

Baltasar Gracian est l’un des plus grands essayistes du 17ème siècle espagnol, que l’on peut comparer à Montaigne et à La Rochefoucauld. Ce jésuite peu ordinaire a réuni dans un petit manuel trois cents maximes, dans le but de proposer un art de vivre à la cour comme à la ville, en sauvant son honneur et son monde intérieur. Vaste programme…

Pourquoi de nos jours lire ce discret ouvrage, plutôt que le dernier best seller d’un gourou à la mode ou un manuel de management pour les nuls ? Tout dépend de l’idée que vous vous faites de vous et de vos contemporains, serais-je tenté de répondre. Il y est question de sagesse, mais aussi de noblesse de cœur.

Les conseils prodigués dans ce petit livre sont intemporels. Vous pourriez en retrouver une bonne partie dans des ouvrages d’auteurs d’autres époques ou cultures. 
Peut-être n’êtes-vous pas encore au bon moment de votre vie pour le lire, mais dans ce cas vous aurez connaissance de son existence et vous le lirez le moment venu.

Selon la formule de mon modeste blog, je vous propose ci-dessous quelques extraits, et comme c’est souvent le cas pour la littérature classique vous pouvez télécharger l’ouvrage complet par les quelques liens que je vous propose en bas de page.

Je vous conseille cependant, si le cœur vous en dit, d’acheter l’exemplaire publié par Folio classique, car il comprend une longue introduction très érudite de Marc Fumaroli ainsi que des notes très utiles.

Voici les quelques aphorismes que j'ai choisis pour vous, au hasard ?


LXXXVII
Cultiver et embellir.

L’homme naît barbare, il ne se rachète de la condition des bêtes que par la culture ; plus il est cultivé, plus il devient homme. C’est à l’égard de l’éducation que la Grèce a eu droit d’appeler barbare tout le reste du monde. Il n’y a rien de si grossier que l’ignorance ; ni rien qui rende si poli que le savoir. Mais la science même est grossière, si elle est sans art. Ce n’est pas assez que l’entendement soit éclairé, il faut aussi que la volonté soit réglée, et encore plus la manière de converser. Il y a des hommes naturellement polis, soit pour la conception, ou pour le parler ; pour les avantages du corps, qui sont comme l’écorce ; ou pour ceux de l’esprit, qui sont comme les fruits. Il y en a d’autres, au contraire, si grossiers que toutes leurs actions, et quelquefois même de riches talents qu’ils ont sont défigurés par la rusticité de leur humeur.


LXXXIX
Connaître parfaitement son génie, son esprit, son coeur, et ses passions.

L’on ne saurait être maître de soi-même que l’on ne se connaisse à fond. Il y a des miroirs pour le visage, mais il n’y en a point pour l’esprit. Il y faut donc suppléer par une sérieuse réflexion sur soi-même. Quand l’image extérieure s’échappera, que l’intérieure la retienne et la corrige. Mesure tes forces et ton adresse avant que de rien entreprendre ; connais ton activité pour t’engager ; sonde ton fonds, et sache où peut aller ta capacité pour toutes choses.


XC
Le moyen de vivre longtemps.

C’est de vivre bien. Il y a deux choses qui abrègent la vie : la folie et la méchanceté. Les uns l’ont perdue pour n’avoir pas su la conserver ; les autres pour ne l’avoir pas voulu. Comme la vertu est elle-même sa récompense, le vice est lui-même son bourreau. Quiconque vit à la hâte dans le vice meurt bientôt, et en deux manières ; au lieu que ceux qui vivent à la hâte dans la vertu ne meurent jamais. L’intégrité de l’esprit se communique au corps, et la bonne vie est toujours longue, non seulement dans l’intension, mais même dans l’extension.


XCIX
La réalité et l’apparence.

Les choses ne passent point pour ce qu’elles sont, mais pour ce dont elles ont l’apparence. Il n’y a guère de gens qui voient jusqu’au-dedans, presque tout le monde se contente des apparences. Il ne suffit pas d’avoir bonne intention, si l’action a mauvaise apparence.


C
L’homme désabusé. Le chrétien sage. Le courtisan philosophe.

Il faut l’être, mais ne le pas paraître, encore moins affecter de passer pour tel. Quoique le plus digne exercice des sages soit de philosopher, il n’est plus aujourd’hui en crédit. La science des habiles gens est méprisée. Après que Sénèque l’eut introduite à Rome, elle fut quelque temps en estime à la cour, et maintenant elle y passe pour folie ; mais la prudence et le bon esprit ne se repaissent pas de prévention.


CI
Une partie du monde se moque de l’autre, et l’une et l’autre rient de leur folie commune.

Tout est bon ou mauvais, selon le caprice des gens ; ce qui plaît à l’un déplaît à l’autre. C’est un insupportable fou que celui qui veut que tout aille à sa fantaisie. Les perfections ne dépendent pas d’une seule approbation. Il y a autant de goûts que de visages, et autant de différence entre les uns qu’entre les autres. Nul défaut n’est sans partisan, et il ne faut point te décourager si ce que tu fais ne plaît pas à quelques-uns, attendu qu’il y en aura toujours d’autres qui en feront cas. Mais ne t’enorgueillis point de l’approbation de ceux-ci, d’autant que les autres ne laisseront pas de te censurer. La règle pour connaître ce qui est digne d’estime, c’est l’approbation des gens de mérite et des personnes reconnues capables d’être bons juges de la chose. La vie civile ne roule pas sur un seul avis, ni sur un seul usage.


CIII
Conserver la majesté propre à son état.

Que toutes tes actions soient, sinon d’un roi, du moins dignes d’un roi, à proportion de ton état : c’est-à-dire procède royalement, autant que ta fortune te le peut permettre. De la grandeur à tes actions, de l’élévation à tes pensées, afin que, si tu n’es pas roi en effet, tu le sois en mérite ; car la vraie royauté consiste en la vertu. Celui-là n’aura pas lieu d’envier la grandeur, qui pourra en être le modèle. Mais il importe principalement à ceux qui sont sur le trône, ou qui en approchent, de faire quelque provision de la vraie supériorité, c’est-à-dire des perfections de la majesté, plutôt que de se repaître des cérémonies que la vanité et le luxe ont introduites. Ils doivent préférer le solide de la substance au vide de l’ostentation.
Le plus court chemin pour devenir grand personnage est de savoir choisir son monde.
La conversation est d’un grand poids. Les moeurs, les humeurs, les goûts et l’esprit même se communiquent insensiblement. Ainsi l’homme prompt en doit fréquenter un paisible, et chacun son contraire ; par où l’on arrivera sans peine au tempérament requis. C’est beaucoup que de savoir se modérer. La diversité alternative des saisons fait la beauté et la durée de l’univers. Si l’harmonie des choses naturelles vient de leur propre contrariété, l’harmonie de la société civile devient plus belle par la différence des moeurs. La prudence doit user de cette politique dans le choix des amis et des domestiques, et, de cette communication des contraires, il en naîtra un tempérament très agréable.


CIX
N’être point répréhensif.

Il y a des hommes rudes qui font des crimes de tout, non pas par passion, mais par naturel. Ils condamnent tout : dans les uns ce qu’ils ont fait, dans les autres ce qu’ils veulent faire ; ils exagèrent tout si fort que des atomes ils en font des poutres à crever les yeux. Leur humeur, pire que cruelle, serait capable de convertir les Champs élyséens en galère. Mais si la passion s’en mêle, c’est alors qu’ils jugent à toute rigueur. Au contraire, l’ingénuité interprète tout favorablement, sinon l’intention, du moins l’inadvertance.


CXV
Se faire aux humeurs de ceux avec qui l’on a à vivre.

L’on s’accoutume bien à voir de laids visages, on peut donc s’accoutumer aussi à de méchantes humeurs. Il y a des esprits revêches, avec qui, ni sans qui l’on ne saurait vivre. C’est donc prudence que de s’y accoutumer, comme l’on fait à la laideur, pour n’en être pas surpris ni épouvanté dans l’occasion. La première fois ils font peur, mais l’on s’y fait peu à peu, la réflexion prévenant ce qu’il y a de rude en eux, ou du moins aidant à le tolérer.


CXIX
Ne pas faire le revêche.

Il ne faut jamais provoquer l’aversion ; elle vient assez sans qu’on la cherche. Il y a beaucoup de gens qui haïssent gratuitement, sans savoir ni comment, ni pourquoi. La haine est plus prompte que la bienveillance ; l’humeur est plus portée à nuire qu’à servir. Quelques-uns affectent d’être mal avec tout le monde, soit par esprit de contradiction, ou par dégoût ; dès que la haine s’empare de leur coeur, il est aussi difficile de l’en ôter que de les désabuser. Les gens d’esprit sont craints ; les médisants sont haïs ; les présomptueux sont méprisés ; les railleurs sont en horreur ; et les singuliers sont abandonnés de tout le monde. Il faut donc estimer pour être estimé. Celui qui veut faire sa fortune, fait cas de tout.


CXX
S’accommoder au temps.

Le savoir même doit être à la mode, et c’est être bien habile que de faire l’ignorant où il n’y a point de savoir. Le goût et le langage changent de temps en temps. Il ne faut point parler à la vieille mode, le goût doit se faire à la nouvelle. Le goût des bonnes têtes sert de règle aux autres, dans chaque profession ; et, par conséquent, il faut s’y conformer et tâcher de se perfectionner. Que l’homme prudent s’accommode au présent, soit pour le corps, ou pour l’esprit, quand même le passé lui semblerait meilleur. Il n’y a que pour les moeurs que cette règle n’est pas à garder, attendu que la vertu doit se pratiquer en tous temps. On ne sait déjà plus ce que c’est que de dire la vérité, que de tenir sa parole. Si quelques-uns le font, ils passent pour des gens du vieux temps ; de sorte que personne ne les imite, bien que chacun les aime. Malheureux siècle, où la vertu passe pour étrangère, et la malice pour une mode courante ! Que le sage vive donc comme il pourra, s’il ne le peut pas comme il voudrait. Qu’il se tienne content de ce que le sort lui a donné, comme s’il valait mieux que ce qu’il lui a refusé.


CXXI
Ne point faire une affaire de ce qui n’en est pas une.

Comme il y a des gens qui ne s’embarrassent de rien, d’autres s’embarrassent de tout, ils parlent toujours en ministres d’État. Ils prennent tout au pied de la lettre ou au mystérieux. Des choses qui donnent du chagrin, il y en a peu dont il faille faire cas ; autrement on se tourmente bien en vain. C’est faire à contresens que de prendre à coeur ce qu’il faut jeter derrière le dos. Beaucoup de choses, qui étaient de quelque conséquence, n’ont rien été, parce que l’on ne s’en est pas mis en peine ; et d’autres, qui n’étaient rien, sont devenues choses d’importance, pour en avoir fait grand cas. Du commencement, il est aisé de venir à bout de tout ; après cela, non. Très souvent le mal vient du remède même. Ce n’est donc pas la pire règle de la vie que de laisser aller les choses.


CXXVII

C’est la vie des grandes qualités, le souffle des paroles, l’âme des actions, le lustre de toutes les beautés. Les autres perfections sont l’ornement de la nature, le Je-ne-sais-quoi est celui des perfections. Il se fait remarquer jusque dans la manière de raisonner ; il tient beaucoup plus du privilège que de l’étude, car il est même au-dessus de toute discipline. Il ne s’en tient pas à la facilité, il passe jusqu’à la plus fine galanterie. Il suppose un esprit libre et dégagé, et à ce dégagement il ajoute le dernier trait de la perfection. Sans lui toute beauté est morte, toute grâce est sans grâce. Il l’emporte sur la valeur, sur la discrétion, sur la prudence, sur la majesté même. C’est une route politique, par où l’on expédie bientôt les affaires ; et enfin l’art de se retirer galamment de tout embarras.


CXXXIII
Être plutôt fou avec tous, que sage tout seul.

Car si tous le sont, il n’y a rien à perdre, disent les politiques ; au lieu que si la sagesse est toute seule, elle passera pour folie. Il faut donc suivre l’usage. Quelquefois le plus grand savoir est de ne rien savoir, ou du moins d’en faire semblant. L’on a besoin de vivre avec les autres, et les ignorants font le grand nombre. Pour vivre seul, il faut tenir beaucoup de la nature de Dieu, ou être tout à fait de celle des bêtes. Mais, pour modifier l’aphorisme, je dirais : Plutôt sage avec les autres que fou sans compagnon. Quelques-uns affectent d’être singuliers en chimères.


CXLVIII
Savoir l’art de converser.

C’est par où l’homme montre ce qu’il vaut. Dans toutes les actions de l’homme, rien ne demande plus de circonspection, attendu que c’est le plus ordinaire exercice de la vie. Il y va de gagner ou de perdre beaucoup de réputation. S’il faut du jugement pour écrire une lettre, qui est une conversation par écrit, et méditée, il en faut bien davantage dans la conversation ordinaire, où il se fait un examen subit du mérite des gens. Les maîtres de l’art tâtent le pouls de l’esprit par la langue, conformément au dire du sage : Parle, si tu veux que je te connaisse. Quelques-uns tiennent que le véritable art de converser est de le faire sans art ; et que la conversation doit être aisée comme le vêtement, si c’est entre bons amis. Car, lorsque c’en est une de
cérémonie et de respect, il y doit entrer plus de retenue, pour montrer que l’on a beaucoup de savoir-vivre. Le moyen d’y bien réussir est de s’accommoder au caractère d’esprit de ceux qui sont comme les arbitres de l’entretien. Garde-toi de t’ériger en censeur des paroles, ce qui te ferait passer pour un grammairien ; ni en contrôleur des raisons, car chacun te fuirait. Parler à propos est plus nécessaire que parler éloquemment.


CCXVI
Parler net.

Cela montre non seulement du dégagement, mais encore de la vivacité d’esprit. Quelques-uns conçoivent bien, et enfantent mal ; car, sans la clarté, les enfants de l’âme, c’est-à-dire les pensées et les expressions, ne sauraient venir au jour. Il en est de certaines gens comme de ces pots qui tiennent beaucoup et donnent peu : au contraire, d’autres en disent encore plus qu’ils n’en savent. Ce que la résolution est dans la volonté, l’expression l’est dans l’entendement ; ce sont deux grandes perfections. Les esprits nets sont plausibles ; souvent les esprits confus ont été admirés pour n’avoir pas été entendus. Quelquefois l’obscurité sied bien pour se distinguer du vulgaire. Mais comment les autres jugeront-ils de ce qu’ils écoutent, si ceux qui parlent ne conçoivent pas eux-mêmes ce qu’ils disent ?


CCXVII
Il ne faut ni aimer, ni haïr pour toujours.

Vis aujourd’hui avec tes amis comme avec ceux qui peuvent être demain tes pires ennemis. Puisque cela se voit par l’expérience, il est bien juste de donner dans la prévention. Garde-toi de donner des armes aux transfuges de l’amitié, d’autant qu’ils t’en font la plus cruelle guerre. Au contraire, à l’égard de tes ennemis, laisse toujours une porte ouverte à la réconciliation, c’est-à-dire celle de la galanterie, qui est la plus sûre. Quelquefois la vengeance d’auparavant a été la cause du regret d’après, et le plaisir pris à faire du mal s’est tourné en déplaisir de l’avoir fait.


CCXLVII
Savoir un peu plus, et vivre un peu moins.

D’autres, au contraire, disent qu’un loisir honnête vaut mieux que beaucoup d’affaires. Nous n’avons rien à nous que le temps, dont jouissent ceux mêmes qui n’ont point de demeure. C’est un malheur égal d’employer le précieux temps de la vie en des exercices mécaniques, ou dans l’embarras des grandes affaires. Il ne se faut charger ni d’occupations, ni d’envie ; c’est vivre en foule et s’étouffer. Quelques-uns étendent même ce précepte jusqu’à la science. Ce n’est pas vivre que de ne pas savoir.


CCLIII
Ne se rendre pas trop intelligible.

La plupart n’estiment pas ce qu’ils comprennent, et admirent ce qu’ils n’entendent pas. Il faut que les choses coûtent pour être estimées. On passera pour habile, quand on ne sera pas entendu. Il faut toujours se montrer plus prudent et plus intelligent qu’il n’est besoin avec celui à qui l’on parle, mais avec proportion plutôt qu’avec excès. Et bien que le bon sens soit de grand poids parmi les habiles gens, le sublime est nécessaire pour plaire à la plupart du monde. Il faut leur ôter le moyen de censurer, en occupant tout leur esprit à concevoir. Plusieurs louent ce dont ils ne sauraient rendre raison quand on la leur demande, parce qu’ils respectent comme un mystère tout ce qui est difficile à comprendre, et l’exaltent à cause qu’ils l’entendent exalter.




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