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mardi 15 décembre 2015

Victor Hugo : Quatrevingt-treize


Victor Hugo

Quatrevingt-treize...
(Orthographié comme l'a écrit Victor Hugo)


"Qutrevingt-treize" est le dernier roman écrit par Victor Hugo. Il devait constituer le dernier volume d'une trilogie consacrée à la Révolution Française, dont "l'homme qui rit" constituait le premier volet.

"Quatrevingt-treize" et "l'homme qui rit" sont les deux romans de Victor Hugo que je préfère. Je vous propose de lire les premières pages de ce formidable livre. Il m'arrive parfois de citer un extrait de ce premier chapitre lorsque j'ai à défendre la Révolution Française contre ses nombreux ennemis (Voir ci-dessous).

1793, pour certains, c'est la Terreur. Pour moi, c'est l'an 2 de la République. C'est le moment terrible de notre histoire où toutes les armées d'Europe attaquent la France pour étouffer l'esprit de liberté de la révolution. C'est aussi le moment où la République est attaquée sur ses arrières par les Chouans de Vendée et de Bretagne.

Les bonnes âmes qui crient à l'horreur lorsqu'elles évoquent la Terreur Révolutionnaire, se gardent bien de comparer celle-ci avec la terreur de l'ancien régime qui dura des siècles. Je n'ai pas l'intention de tenir une comptabilité de l'horreur, ni de justifier la violence, mais voici juste un exemple. Durant les 17 mois que dura la Terreur, le tribunal révolutionnaire ordonna à Paris 2627 condamnations à mort. C'est moins que le nombre de victimes tuées en une seule nuit lors du massacre de la Saint Barthelemy ordonné par le roi Charles IX.

Demandez-vous pourquoi la violence révolutionnaire ne trouve aucune excuse à ces bonnes âmes qui veulent tout ignorer de la violence de l'ancien régime.

Demandez-vous comment aurait réagi le gouvernement français, si pendant la guerre de 1914 - 1918, une province de France avait refusé de défendre les frontières et s'était révoltée ?

Si vous vous intéressez vraiment à la Révolution Française et que vous cherchez à comprendre les raisons de la guerre de Vendée, peut-être comprendrez-vous mieux la réaction de ce grenadier du bataillon du bonnet rouge, lorsqu'il s'exclame :
"C'est que c'est tout de même un véritable massacrement pour l'entendement d'un honnête homme, - , que de voir des iroquois de la Chine qui ont eu leur beau−père estropié par le seigneur, leur grand−père galérien par le curé et leur père pendu par le roi, et qui se battent, nom d'un petit bonhomme ! et qui se fichent en révolte et qui se font écrabouiller pour le seigneur, le curé et le roi !


Voici donc le premier chapitre de ce formidable roman du grand Victor Hugo.



LE BOIS DE LA SAUDRAIE



    Dans les derniers jours de mai 1793, un des bataillons parisiens amenés en Bretagne par Santerre fouillait le redoutable bois de la Saudraie en Astillé. On n'était pas plus de trois cents, car le bataillon était décimé par cette rude guerre. C'était l'époque où, après l'Argonne, Jemmapes et Valmy, du premier bataillon de Paris, qui était de six cents volontaires, il restait vingt−sept hommes, du deuxième trente−trois, et du troisième cinquante−sept. Temps des luttes épiques.

Les bataillons envoyés de Paris en Vendée comptaient neuf cent douze hommes. Chaque bataillon avait trois pièces de canon. Ils avaient été rapidement mis sur pied. Le 25 avril, Gohier étant ministre de la justice et Bouchotte étant ministre de la guerre, la section du Bon−Conseil avait proposé d'envoyer des bataillons de volontaires en Vendée ; le membre de la commune Lubin avait fait le rapport ; le Ier mai, Santerre était prêt à faire partir douze mille soldats, trente pièces de campagne et un bataillon de canonniers.

Ces bataillons, faits si vite, furent si bien faits, qu'ils servent aujourd'hui de modèles ; c'est d'après leur mode de composition qu'on forme les compagnies de ligne ; ils ont changé l'ancienne proportion entre le nombre des soldats et le nombre des sous−officiers.

Le 28 avril, la commune de Paris avait donné aux volontaires de Santerre cette consigne: Point de grâce, point de quartier. A la fin de mai, sur les douze mille partis de Paris, huit mille étaient morts.

Le bataillon engagé dans le bois de la Saudraie se tenait sur ses gardes. On se ne hâtait point. On regardait à la fois à droite et à gauche, devant soi et derrière soi ; Kléber a dit: Le soldat a un oeil dans le dos. Il y avait longtemps qu'on marchait. Quelle heure pouvait−il être? à quel moment du jour en était−on? Il eût été difficile de le dire, car il y a toujours une sorte de soir dans de si sauvages halliers, et il ne fait jamais clair dans ce bois−là.

Le bois de la Saudraie était tragique. C'était dans ce taillis que, dès le mois de novembre 1792, la guerre civile avait commencé ses crimes ; Mousqueton, le boiteux féroce, était sorti de ces épaisseurs funestes ; la quantité de meurtres qui s'étaient commis là faisait dresser les cheveux. Pas de lieu plus épouvantable.

Les soldats s'y enfonçaient avec précaution. Tout était plein de fleurs ; on avait autour de soi une tremblante muraille de branches d'où tombait la charmante fraîcheur des feuilles ; des rayons de soleil trouaient çà et là ces ténèbres vertes ; à terre, le glaïeul, la flambe des marais, le narcisse des prés, la gênotte, cette petite fleur qui annonce le beau temps, le safran printanier, brodaient et passementaient un profond tapis de végétation où fourmillaient toutes les formes de la mousse, depuis celle qui ressemble à la chenille jusqu'à celle qui ressemble à l'étoile. Les soldats avançaient pas à pas, en silence, en écartant doucement les broussailles. Les oiseaux gazouillaient au−dessus des bayonnettes.

La Saudraie était un de ces halliers où jadis, dans les temps paisibles, on avait fait la Houiche−ba, qui est la chasse aux oiseaux pendant la nuit ; maintenant on y faisait la chasse aux hommes.

Le taillis était tout de bouleaux, de hêtres et de chênes ; le sol plat ; la mousse et l'herbe épaisse amortissaient le bruit des hommes en marche ; aucun sentier, ou des sentiers tout de suite perdus ; des houx, des prunelliers sauvages, des fougères, des haies d'arrête−boeufs, de hautes ronces ; impossibilité de voir un homme à dix pas.

Par instants passait dans le branchage un héron ou une poule d'eau indiquant le voisinage des marais. On marchait. On allait à l'aventure, avec inquiétude et en craignant de trouver ce qu'on cherchait.

De temps en temps on rencontrait des traces de campements, des places brûlées, des herbes foulées, des bâtons en croix, des branches sanglantes. Là on avait fait la soupe, là on avait dit la messe, là on avait pansé des blessés. Mais ceux qui avaient passé avaient disparu. Où étaient−ils? bien loin peut−être. Peut−être là tout près, cachés, l'espingole au poing. Le bois semblait désert. Le bataillon redoublait de prudence. Solitude, donc défiance. On ne voyait personne ; raison de plus pour redouter quelqu'un. On avait affaire à une forêt mal famée.

Une embuscade était probable.
Trente grenadiers, détachés en éclaireurs et commandés par un sergent, marchaient en avant à une assez grande distance du gros de la troupe. La vivandière du bataillon les accompagnait. Les vivandières se joignent volontiers aux avant−gardes. On court des dangers, mais on va voir quelque chose. La curiosité est une des formes de la bravoure féminine.

Tout à coup les soldats de cette petite troupe d'avant−garde eurent ce tressaillement connu des chasseurs qui indique qu'on touche au gîte. On avait entendu comme un souffle au centre d'un fourré, et il semblait qu'on venait de voir un mouvement dans les feuilles. Les soldats se firent signe.

Dans l'espèce de guet et de quête confiée aux éclaireurs, les officiers n'ont pas besoin de s'en mêler ; ce qui doit être fait se fait de soi−même.
En moins d'une minute le point où l'on avait remué fut cerné ; un cercle de fusils braqués l'entoura ; le centre obscur du hallier fut couché en joue de tous les côtés à la fois, et les soldats, le doigt sur la détente, l'œil sur le lieu suspect, n'attendirent plus pour le mitrailler que le commandement du sergent.

Cependant la vivandière s'était hasardée à regarder à travers les broussailles, et au moment où le sergent allait crier: Feu! cette femme cria: Halte!

Et se tournant vers les soldats: − Ne tirez pas, camarades!

Et elle se précipita dans le taillis. On l'y suivit.

Il y avait quelqu'un là en effet.


    Au plus épais du fourré, au bord d'une de ces petites clairières rondes que font dans les bois les fourneaux à charbon en brûlant les racines des arbres, dans une sorte de trou de branches, espèce de chambre de feuillage, entr'ouverte comme une alcôve, une femme était assise sur la mousse, ayant au sein un enfant qui tétait et sur ses genoux les deux têtes blondes de deux enfants endormis.

 C'était là l'embuscade.

- Qu'est−ce que vous faites ici, vous? cria la vivandière.

La femme leva la tête.

La vivandière ajouta furieuse: 

- Êtes-vous jolie d'être là!

Et elle reprit:

- Un peu plus, vous étiez exterminée!

Et, s'adressant aux soldats, la vivandière ajouta: C'est une femme.

Pardine, nous le voyons bien! dit un grenadier. La vivandière poursuivit:

- Venir dans les bois se faire massacrer! a−t−on idée de faire des bêtises comme ça!

La femme stupéfaite, effarée, pétrifiée, regardait autour d'elle, comme à travers un rêve, ces fusils, ces sabres, ces bayonnettes, ces faces farouches.

Les deux enfants s'éveillèrent et crièrent.

- J'ai faim, dit l'un.

- J'ai peur, dit l'autre.

Le petit continuait de téter.

La vivandière lui adressa la parole.

- C'est toi qui as raison, lui dit−elle.

La mère était muette d'effroi.

Le sergent lui cria:

- N'ayez pas peur, nous sommes le bataillon du Bonnet−Rouge.

La femme trembla de la tête aux pieds. Elle regarda le sergent, rude visage dont on ne voyait que les sourcils, les moustaches et deux braises qui étaient les deux yeux.

- Le bataillon de la ci−devant Croix−Rouge, ajouta la vivandière.

Et le sergent continua:

 - Qui es−tu, madame?

La femme le considérait, terrifiée. Elle était maigre, jeune, pâle, en haillons ; elle avait le gros capuchon des paysannes bretonnes et la couverture de laine rattachée au cou avec une ficelle. Elle laissait voir son sein nu avec une indifférence de femelle. Ses pieds, sans bas ni souliers, saignaient.

 C'est une pauvre, dit le sergent.

Et la vivandière reprit de sa voix soldatesque et féminine, douce en dessous: 

- Comment vous appelez−vous?

La femme murmura dans un bégaiement presque indistinct:

- Michelle Fléchard.

Cependant la vivandière caressait avec sa grosse main la petite tête du nourrisson.

- Quel âge a ce môme? demanda−t−elle.

La mère ne comprit pas. La vivandière insista.

- Je vous demande l'âge de ça.

- Ah! dit la mère, dix−huit mois.

- C'est vieux, dit la vivandière. Ça ne doit plus téter. Il faudra me sevrer ça. Nous lui donnerons de la soupe.

La mère commençait à se rassurer. Les deux petits qui s'étaient réveillés étaient plus curieux qu'effrayés. Ils admiraient les plumets.

- Ah! dit la mère, ils ont bien faim.

Et elle ajouta:

 -Je n'ai plus de lait.

On leur donnera à manger, cria le sergent, et à toi aussi. Mais ce n'est pas tout ça. Quelles sont tes opinions politiques?

La femme regarda le sergent et ne répondit pas.

- Entends−tu ma question?

Elle balbutia:

- J'ai été mise au couvent toute jeune, mais je me suis mariée, je ne suis pas religieuse. Les sœurs m'ont appris à parler français. On a mis le feu au village. Nous nous sommes sauvés si vite que je n'ai pas eu le temps de mettre des souliers.

- Je te demande quelles sont tes opinions politiques?

- Je ne sais pas ça.

Le sergent poursuivit:

- C'est qu'il y a des espionnes. Ça se fusille, les espionnes. Voyons. Parle. Tu n'es pas bohémienne? Quelle est ta patrie?

Elle continua de le regarder comme ne comprenant pas. Le sergent répéta:

- Quelle est ta patrie?

Je ne sais pas, dit−elle. Comment, tu ne sais pas quel est ton pays?

- Ah! mon pays. Si fait.

- Eh bien, quel est ton pays?

La femme répondit:

- C'est la métairie de Siscoignard, dans la paroisse d'Azé.

Ce fut le tour du sergent d'être stupéfait, il demeura un moment pensif, puis il reprit:

- Tu dis?

- Siscoignard.

- Ce n'est pas une patrie, ça.

- C'est mon pays.

Et la femme, après un instant de réflexion, ajouta:

- Je comprends, monsieur. Vous êtes de France, moi je suis de Bretagne.

- Eh bien?

- Ce n'est pas le même pays.

- Mais c'est la même patrie! cria le sergent.

La femme se borna à répondre:

- Je suis de Siscoignard.

- Va pour Siscoignard, repartit le sergent. C'est de là qu'est ta famille?

- Oui.

- Que fait−elle?

- Elle est toute morte. Je n'ai plus personne.

Le sergent, qui était un peu beau parleur, continua l'interrogatoire.

- On a des parents, que diable! ou on en a eu. Qui es−tu? Parle.

La femme écouta, ahurie, cet - ou on en a eu - qui ressemblait plus à un cri de bête qu'à une parole humaine.

La vivandière sentit le besoin d'intervenir. Elle se remit à caresser l'enfant qui tétait, et donna une tape sur la joue aux deux autres.

- Comment s'appelle la téteuse? demanda−t−elle ; car c'est une fille, ça.

La mère répondit: Georgette.

- Et l'aîné? car c'est un homme, ce polisson−là.

- René−Jean.

- Et le cadet? car lui aussi, il est un homme, et joufflu encore !

- Gros−Alain, dit la mère.

- Ils sont gentils, ces petits, dit la vivandière ; ça vous a déjà des airs d'être des personnes.

Cependant le sergent insistait.

- Parle donc, madame. As−tu une maison?

- J'en avais une.

- Où ça?

- A Azé.

- Pourquoi n'es−tu pas dans ta maison?

- Parce qu'on l'a brûlée.

- Qui ça?

- Je ne sais pas. Une bataille.

- D'où viens−tu?

- De là.

- Où vas−tu?

- Je ne sais pas.

- Arrive au fait. Qui es−tu?

- Je ne sais pas.

- Tu ne sais pas qui tu es?

- Nous sommes des gens qui nous sauvons.

- De quel parti es−tu?

- Je ne sais pas.

- Es−tu des bleus? Es−tu des blancs? Avec qui es−tu?

- Je suis avec mes enfants. Il y eut une pause. La vivandière dit:

- Moi, je n'ai pas eu d'enfants. Je n'ai pas eu le temps.

Le sergent recommença.

- Mais tes parents! Voyons, madame, mets−nous au fait de tes parents. Moi, je m'appelle Radoub ; je suis sergent, je suis de la rue du Cherche−Midi, mon père et ma mère en étaient, je peux parler de mes parents. Parle−nous des tiens. Dis−nous ce que c'était que tes parents.

- C'étaient les Fléchard. Voilà tout.

- Oui, les Fléchard sont les Fléchard, comme les Radoub sont les Radoub. Mais on a un état. Quel était l'état de tes parents? Qu'est−ce qu'ils faisaient? Qu'est−ce qu'ils font? Qu'est−ce qu'ils fléchardaient, tes Fléchard?

- C'étaient des laboureurs. Mon père était infirme et ne pouvait travailler à cause qu'il avait reçu des coups de bâton que le seigneur, son seigneur, notre seigneur, lui avait fait donner, ce qui était une bonté, parce que mon père avait pris un lapin, pour le fait de quoi on était jugé à mort ; mais le seigneur avait fait grâce et avait dit: Donnez−lui seulement cent coups de bâton ; et mon père était demeuré estropié.

- Et puis?

- Mon grand−père était huguenot. Monsieur le curé l'a fait envoyer aux galères.
J'étais toute petite.

- Et puis?

- Le père de mon mari était un faux−saulnier. Le roi l'a fait pendre.

- Et ton mari, qu'est−ce qu'il fait?

- Ces jours−ci, il se battait.

- Pour qui?

- Pour le roi.

- Et puis?

- Dame, pour son seigneur.

- Et puis?

- Dame, pour monsieur le curé.

- Sacré mille noms de noms de brutes! cria un grenadier.
La femme eut un soubresaut d'épouvante.

- Vous voyez, madame, nous sommes des Parisiens, dit gracieusement la vivandière.
La femme joignit les mains et cria:

- O mon Dieu seigneur Jésus!

- Pas de superstitions, reprit le sergent.

La vivandière s'assit à côté de la femme et attira entre ses genoux l'aîné des enfants, qui se laissa faire. Les enfants sont rassurés comme ils sont effarouchés, sans qu'on sache pourquoi. Ils ont on ne sait quels avertissements intérieurs.

- Ma pauvre bonne femme de ce pays−ci, vous avez de jolis mioches, c'est toujours ça. On devine leur âge.

    Le grand a quatre ans, son frère a trois ans. Par exemple, la momignarde qui tette est fameusement gouliafre. Ah! la monstre! Veux−tu bien ne pas manger ta mère comme ça! Voyez−vous, madame, ne craignez rien. Vous devriez entrer dans le bataillon. Vous feriez comme moi. Je m'appelle Houzarde ; c'est un sobriquet. Mais j'aime mieux m'appeler Houzarde que mamzelle Bicorneau, comme ma mère. Je suis la cantinière, comme qui dirait celle qui donne à boire quand on se mitraille et qu'on s'assassine. Le diable et son train. Nous avons à peu près le même pied, je vous donnerai des souliers à moi. J'étais à Paris le 10 août. J'ai donné à boire à Westermann. Ça a marché. J'ai vu guillotiner Louis XVI, Louis Capet, qu'on appelle. Il ne voulait pas. Dame, écoutez donc. Dire que le 13 janvier il faisait cuire des marrons et qu'il riait avec sa famille!

    Quand on l'a couché de force sur la bascule, qu'on appelle, il n'avait plus ni habit ni souliers ; il n'avait que sa chemise, une veste piquée, une culotte de drap gris et des bas de soie gris. J'ai vu ça, moi. Le fiacre où on l'a amené était peint en vert. Voyez−vous, venez avec nous, on est des bons garçons dans le bataillon ; vous serez la cantinière numéro deux ; je vous montrerai l'état. Oh! c'est bien simple! on a son bidon et sa clochette, on s'en va dans le vacarme, dans les feux de peloton, dans les coups de canon, dans le hourvari, en criant: Qui est−ce qui veut boire un coup, les enfants? Ce n'est pas plus malaisé que ça. Moi, je verse à boire à tout le monde. Ma foi oui.

    Aux blancs comme aux bleus, quoique je sois une bleue. Et même une bonne bleue. Mais je donne à boire à tous. Les blessés, ça a soif. On meurt sans distinction d'opinion. Les gens qui meurent, ça devrait se serrer la main. Comme c'est godiche de se battre! Venez avec nous. Si je suis tuée, vous aurez ma survivance. Voyez−vous, j'ai l'air comme ça ; mais je suis une bonne femme et un brave homme. Ne craignez rien.

Quand la vivandière eut cessé de parler, la femme murmura:

- Notre voisine s'appelait Marie−Jeanne et notre servante s'appelait Marie−Claude.

Cependant le sergent Radoub admonestait le grenadier.
- Tais−toi. Tu as fait peur à madame. On ne jure pas devant les dames.

- C'est que c'est tout de même un véritable massacrement pour l'entendement d'un honnête homme, répliqua le grenadier, que de voir des iroquois de la Chine qui ont eu leur beau-père estropié par le seigneur, leur grand−père galérien par le curé et leur père pendu par le roi, et qui se battent, nom d'un petit bonhomme! et qui se fichent en révolte et qui se font écrabouiller pour le seigneur, le curé et le roi!

Le sergent cria:

- Silence dans les rangs!
- On se tait, sergent, reprit le grenadier ; mais ça n'empêche pas que c'est ennuyeux qu'une jolie femme comme ça s'expose à se faire casser la gueule pour les beaux yeux d'un calotin.

- Grenadier, dit le sergent, nous ne sommes pas ici au club de la section des Piques. Pas d'éloquence.
Et il se tourna vers la femme.

- Et ton mari, madame ? que fait−il ? Qu'est−ce qu'il est devenu ?

- Il est devenu rien, puisqu'on l'a tué.

- Où ça ?

- Dans la haie.

- Quand ça ?

- Il y a trois jours.

- Qui ça ?

- Je ne sais pas.

- Comment, tu ne sais pas qui a tué ton mari ?

- Non.

- Est−ce un bleu ? Est−ce un blanc ?

- C'est un coup de fusil.

- Et il y a trois jours ?

- Oui.

- De quel côté ?

- Du côté d'Ernée. Mon mari est tombé. Voilà.

- Et depuis que ton mari est mort, qu'est−ce que tu fais ?

- J'emporte mes petits.

- Où les emportes−tu ?

- Devant moi.

- Où couches−tu ?

- Par terre.

- Qu'est−ce que tu manges ?

- Rien.

Le sergent eut cette moue militaire qui fait toucher le nez par les moustaches.
- Rien?

- C'est−à−dire des prunelles, des mûres dans les ronces, quand il y en a de reste de l'an passé, des graines de myrtille, des pousses de fougère.

- Oui. Autant dire rien.

L'aîné des enfants, qui semblait comprendre, dit: J'ai faim.

Le sergent tira de sa poche un morceau de pain de munition et le tendit à la mère. La mère rompit le pain en deux morceaux et les donna aux enfants. Les petits mordirent avidement.

- Elle n'en a pas gardé pour elle, grommela le sergent.

- C'est qu'elle n'a pas faim, dit un soldat.

- C'est qu'elle est la mère, dit le sergent.

Les enfants s'interrompirent.

- A boire, dit l'un.

- A boire, répéta l'autre.

- Il n'y a pas de ruisseau dans ce bois du diable ? dit le sergent.

    La vivandière prit le gobelet de cuivre qui pendait à sa ceinture à côté de sa clochette, tourna le robinet du bidon qu'elle avait en bandoulière, versa quelques gouttes dans le gobelet et approcha le gobelet des lèvres des enfants.
Le premier but et fit la grimace.
Le second but et cracha.

- C'est pourtant bon, dit la vivandière.

- C'est du coupe−figure ? demanda le sergent.

- Oui, et du meilleur. Mais ce sont des paysans.

Et elle essuya son gobelet.

Le sergent reprit:
- Et comme ça, madame, tu te sauves ?

- Il faut bien.

- A travers champs, va comme je te pousse ?

- Je cours de toutes mes forces, et puis je marche, et puis je tombe.

- Pauvre paroissienne! dit la vivandière.

- Les gens se battent, balbutia la femme. Je suis toute entourée de coups de fusil. Je ne sais pas ce qu'on se veut.
On m'a tué mon mari. Je n'ai compris que ça.
Le sergent fit sonner à terre la crosse de son fusil, et cria:

- Quelle bête de guerre ! nom d'une bourrique !

La femme continua:
- La nuit passée, nous avons couché dans une émousse.

- Tous les quatre ?

- Tous les quatre.

- Couché ?

- Couché.

Alors, dit le sergent, couché debout
 Et il se tourna vers les soldats:

- Camarades, un gros vieux arbre creux et mort où un homme peut se fourrer comme dans une gaine, ces sauvages appellent ça une émousse. Qu'est−ce que vous voulez ? Ils ne sont pas forcés d'être de Paris.

- Coucher dans le creux d'un arbre! dit la vivandière, et avec trois enfants !

- Et, reprit le sergent, quand les petits gueulaient, pour les gens qui passaient et qui ne voyaient rien du tout, ça devait être drôle d'entendre un arbre crier: Papa, maman!

- Heureusement c'est l'été, soupira la femme.

Elle regardait la terre, résignée, ayant dans les yeux l'étonnement des catastrophes.

Les soldats silencieux faisaient cercle autour de cette misère.

    Une veuve, trois orphelins, la fuite, l'abandon, la solitude, la guerre grondant tout autour de l'horizon, la faim, la Soif, pas d'autre nourriture que l'herbe, pas d'autre toit que le ciel.
Le sergent s'approcha de la femme et fixa ses yeux sur l'enfant qui tétait. La petite quitta le sein, tourna doucement la tête, regarda avec ses belles prunelles bleues l'effrayante face velue, hérissée et fauve qui se penchait sur elle, et se mit à sourire.

    Le sergent se redressa et l'on vit une grosse larme rouler sur sa joue et s'arrêter au bout de sa moustache comme une perle.
Il éleva la voix.

- Camarades, de tout ça je conclus que le bataillon va devenir père. Est−ce convenu? Nous adoptons ces trois enfants−là.

- Vive la République! crièrent les grenadiers.

- C'est dit, fit le sergent.

Et il étendit les deux mains au−dessus de la mère et des enfants.
- Voilà, dit−il, les enfants du bataillon du Bonnet−Rouge.

La vivandière sauta de joie.

- Trois têtes dans un bonnet, cria−t−elle.

Puis elle éclata en sanglots, embrassa éperdument la pauvre veuve et lui dit:

- Comme la petite a déjà l'air gamine!

- Vive la République! répétèrent les soldats.

Et le sergent dit à la mère:

- Venez, citoyenne.







Vous avez envie de lire la suite ? Comme je vous comprends !

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mardi 11 décembre 2012

Les 600 ans de Terreur de l’ancien régime…

Jules Michelet - Histoire de la Révolution Française - Tome 1

"600 de terreur de l'ancien régime", extrait de l'introduction.

"Le pacte de la famine", extrait du chapitre II.


(C'est votre serviteur qui a donné ces titres à ces deux extraits).


Je suis parfois bien triste de n’entendre parler que de la Terreur, lorsqu’est évoquée la Révolution Française. Raison pour laquelle je ne puis résister à faire appel une fois de plus à Michelet, pour répondre à mes concitoyens si ingrats.

Ces pauvres gens pleurent sur les malheurs de Marie Antoinette, comme ils ont pleuré sur ceux de Lady Diana, et ils oublient que leurs malheureux ancêtres criaient famine et misère, avant que n’explose ladite Révolution. Mais les vrais coupables de cette absurdité sont les nostalgiques de l’ancien régime qui n’ont jamais cessé de réécrire l’histoire de la Révolution, à l’encre amère de leur ressentiment.

Il faut lire la terrible description que Michelet fait de la France et de son malheureux peuple à la veille de la Révolution, on rougit alors de honte en repensant aux horreurs que de véritables révisionnistes ne cessent de proférer.

Les Français formaient un peuple souffrant, affamé de justice, qui malgré la faim et la misère aima son roi aussi longtemps qu’il le put. Et cette misère, cette souffrance, cette injustice, duraient depuis des siècles et des siècles !
Cette Révolution ne fut pas seulement l'œuvre de la bourgeoisie de l'époque, comme l'ont écrit d'autres historiens après Michelet. Celle-ci bien sûr, y voyait aussi son intérêt, (peut-être même est-ce cet "intérêt" qui perdit la Révolution), mais non vraiment, ce fut tout un peuple qui se révolta, une Nation.

Michelet, lui, ne méprisait pas le peuple, et il faut le lire admirant la dignité de ces pauvres gens dans les pires moments.

Pourquoi est-il plus facile de s’apitoyer sur une bedonnante marquise croulant sous les bijoux, que sur une famille de pauvres paysans, criant famine ? De quel côté était réellement l'avidité, la vulgarité ?

Comment peut-on continuer de pleurer sur les prétendus "malheurs" des aristocrates des temps modernes, et rester le cœur sec devant les miséreux qui le soir fouillent les poubelles pour se nourrir ?

Les adversaires de la Révolution ont gagné, pour le moment…

Lisez ces deux extraits du premier tome de l'Histoire de la Révolution Française, de Jules Michelet.


Merci,


"Les 600 ans de terreur de l'ancien régime"
(Extrait de l'introduction)


Que la Terreur révolutionnaire se garde bien se comparer à l'Inquisition. Qu'elle ne se vante jamais d'avoir, dans ses deux ou trois ans, rendu au vieux système, ce qu'il nous fit six cents ans !... Combien l'Inquisition aurait droit de rire !...
Qu'est-ce que c'est les seize mille guillotinés de l'une devant ces millions d'hommes égorgés, perdus, rompus, ce pyramidal bûcher, ces masses de chairs brûlées, que l'autre a montées jusqu'au ciel ? La seule Inquisition d'une des provinces d'Espagne établit, dans un monument authentique, qu'en seize années, elle brûla vingt mille hommes... Mais pourquoi parler de l'Espagne, plutôt que des Albigeois, plutôt que des Vaudois des Alpes, plutôt que des beggards de Flandre, que des protestants de France, plutôt que de l'épouvante croisade des hussites, et de tant de peuples que le pape livrait à l'épée ?

L'histoire dira que, dans son moment féroce, implacable, la Révolution craignait d'aggraver la mort, qu'elle adoucit les supplices, éloigna la main de l'homme, inventa une machine pour abréger la douleur.

Et elle dira aussi que l'Église du moyen âge s'épuisa en inventions pour augmenter la souffrance, pour la rendre poignante, pénétrante, qu'elle trouva des arts exquis de torture, des moyens pour faire que, sans mourir, on savourât longtemps la mort..., et qu'arrêtée dans cette route par l'inflexible nature qui, à tel degré de douleur, fait grâce en donnant la mort, elle pleura de ne pouvoir en faire endurer davantage.

Je ne puis, je ne veux pas remuer d'ici cette mer de sang. Si Dieu me donne d'y toucher un jour, il reprendra, ce sang, sa vie bouillonnante, il roulera en torrents, pour noyer la fausse histoire, les flatteurs gagés du meurtre, pour emplir leur bouche menteuse...

Je sais bien que la meilleure partie de ces grandes destructions ne peut plus être racontée. Ils ont brûlé les livres, brûlé les hommes, rebrûlé les os calcinés, jeté la cendre... Quand retrouverai-je l'histoire des Vaudois, des Albigeois, par exemple ? Le jour où j'aurai l'histoire de l'étoile que j'ai vue filer cette nuit... Un monde, un monde tout entier, a péri, sombré, corps et biens. On a retrouvé un poème, on a retrouvé des ossements au fond des cavernes, mais point de nom, point de signes... Est-ce avec ces tristes restes que je puis refaire cette histoire ?... Qu'ils triomphent, nos ennemis, de l'impuissance qu'ils ont faite, et d'avoir été si barbares qu'on ne peut avec certitude raconter leurs barbaries !... Tout au moins le désert raconte, et le désert du Languedoc, et les solitudes des Alpes, et les montagnes dépeuplées la Bohême, tant d'autres lieux, où l'homme a disparu, où la terre est devenue à jamais stérile, où la Nature, après l'homme, semble exterminée elle-même.

Mais une chose crie plus haut que toutes les destructions (chose authentique, celle-là), c'est que le système qui tuait au nom d'un principe, au nom d'une loi, se servit indifféremment de deux principes opposés, de la tyrannie des rois, de l'aveugle anarchie des peuples. En un siècle seulement, au seizième, Rome change trois fois ; elle se jette à droite, à gauche, sans pudeur, sans ménagement. D'abord, elle se donne aux rois ; puis, elle jette au peuple ; puis encore, retourne aux rois. Trois politiques, un seul but, comment atteint ? il n'importe. Quel but ? La mort de la pensée.

Un écrivain a trouvé que le nonce du pape n'a pas su d'avance la Saint-Barthélemy. Et moi, j'ai trouvé que le pape l'avait préparée, travaillée dix ans.

Bagatelle, dit un autre, simple affaire municipale, une vengeance de Paris.

Malgré le dégoût profond, le mépris, le vomissement que me donnent ces théories, je les ai confrontées aux monuments de l'Histoire, aux actes irrécusables. Et j'ai retrouvé de proche en proche la trace rouge du massacre.
J'ai vérifié que, du jour où Paris proposa (1561) la vente générale des biens du Clergé, du jour où l'Église vit le Roi incertain, et tenté de cette proie, elle se tournera vivement, violemment vers le peuple, employant tous les moyens de prédication, d'aumône, d'influence diverse, son immense clientèle, ses couvents, ses marchands, ses mendiants, à organiser le meurtre.

Affaire populaire, dites-vous. C'est Vrai. Mais dites donc aussi par quelle ruse diabolique, quelle persévérance infernale, vous avez travaillé dix ans à pervertir le sens du peuple, à troubler, le rendre fol.

Esprit de ruse et de meurtre, j'ai vécu trop de siècles en face de toi, pendant tout le moyen âge, pour que tu m'abuse. Après avoir nié si longtemps la Justice et la Liberté, tu pris leur nom pour cri de guerre. En leur nom, tu as exploité une riche mine de haine, l'éternelle tristesse que l'inégalité met au cœur de l'homme, l'envie du pauvre pour le riche... Tu as, sans hésitation, toi, tyran, roi, propriétaire, et le plus absorbant du monde, embrassé tout à coup et passé d'un bond, les impraticables théories des niveleurs.

Avant la Saint-Barthélemy, le Clergé disait au peuple, pour l'animer au massacre : Les protestants sont des nobles, des gentilshommes de provinces. Cela était vrai ; le Clergé ayant déjà exterminé, comprimé le protestantisme des villes. Les châteaux, étant fermés, pouvaient être protestants. Mais lisez les premiers martyrs ; c'étaient des hommes des villes, petits marchands, ouvriers. Ces croyances qu'on désignait à la haine du peuple, comme celles de l'aristocratie étaient sorties du peuple même. Et qui ne sait que Calvin fut le fils d'un tonnelier ?

Il me serait trop facile de montrer comment tout ceci a été embrouillé de nos jours par les écrivains valets du Clergé, puis copié légèrement. J'ai voulu seulement montrer par un exemple la féroce adresse avec laquelle le Clergé poussa le peuple, et se fit une arme mortelle de la jalousie sociale. Le détail serait curieux ; je regrette de l'ajourner. Il faudrait dire comment, pour perdre un homme, une classe d'hommes, la calomnie élaborée par une Presse spéciale, lentement manipulée aux écoles, aux séminaires, surtout aux parloirs des couvents, directement confiée (pour être répandue plus vite) aux pénitentes, aux marchands attitrés des curés et des chanoines, s'en allait grondant dans le peuple ; comment elle s'exaltait dans les mangeries, buveries, qu'on appelait confréries, à qui on livrait, en autres choses, les grands biens des hôpitaux...

Détails bas, mesquins, misérables, mais sans lesquels on ne comprend jamais les grandes  exécutions de la démagogie catholique.

Parfois, s'il fallait perdre un homme en renom, on ajoutait à ces moyens un art supérieur. On trouvait, par argent, par crainte, quelque écrivain de talent qu'on lançait sur lui. Ainsi le confesseur du Roi, pour parvenir à brûler Vallée, fit écrire contre lui Ronsard. Ainsi, pour perdre Théophile, le confesseur poussa Balzac, qui ne pouvait pardonner Théophile d'avoir tiré l'épée pour lui, et de lui avoir sauvé des coups de bâton.

De nos jours, j'ai pu observer dans le petit, dans le bas, dans le ruisseau de la rue, comment on travaille ecclésiastiquement la haine et l'émeute. J'ai vu dans une ville de l'Ouest un jeune professeur de philosophie qu'on voulait chasser de sa chaire, suivi, montré dans la rue par des femmes ameutées. Que savaient-elles des questions ? Rien que ce qu'on leur apprenait dans le confessionnal. Elles n'étaient pas moins furieuses, se mettaient toutes sur la porte, le montraient, criaient : Le voilà !

Dans une grande ville de l'Est, j'ai vu un autre spectacle peut-être plus odieux. Un vieux pasteur protestant, presque aveugle, qui tous les jours, souvent plusieurs fois par jour, insulté par les enfants d'une école, qui le tiraient par derrière, et voulaient le faire tomber.

Voilà comme les choses commencent, par des agents innocents, contre lesquels vous ne pouvez vous défendre, des petits enfants, des femmes... Dans des temps plus favorables, dans des pays d'ignorance et d'exaltation facile, l'homme se met de la partie. Le maître qui tient l'Église, comme membre de confrérie, comme marchand, comme locataire, crie, gronde, cabale, ameute. Le compagnon, le valet, s'enivrent pour faire un mauvais coup ; l'apprenti les suit, les dépasse, frappe, sans savoir pourquoi ; l'enfant parfois assassine.

Puis, arrivent les esprits faux, les théoriciens ineptes, pour baptiser pieux assassinat du nom de justice du peuple, pour canoniser le crime élaboré par les tyrans, au nom de la liberté.

C'est ainsi qu'en un même jouer, on trouva moyen d'égorger d'un coup tout ce qui honorait la France, le premier philosophe du temps, le premier sculpteur et le premier musicien, Ramu, Jean Goujon, Goudimel. Combien plus eût-on égorgé notre grand jurisconsulte, l'ennemi de Rome et des Jésuites, le génie du Droit, Dumoulin !...

Heureusement, il était à l'abri ; il leur avait sauvé un crime, réfugié sa noble vie en Dieu... Mais auparavant, il avait vu l'émeute organisée quatre fois par le Clergé contre lui et sa maison. Cette sainte maison d'étude, quatre fois forcée, pillée ; ses livres profanés, dispersés ; ses manuscrits irréparables, patrimoine du genre humain, traînés au ruisseau, détruits.... Ils n'ont pas détruit la Justice; le vivant esprit enfermé dans ces livres s'émancipa par la flamme, s'épandit et remplit tout ; il pénétra l'atmosphère en sorte que, grâce aux fureurs meurtrières du fanatisme, on y put respirer d'air que celui de l'équité.





"Le pacte de la famine"
(Extrait du chapitre II "Jugements populaires")


…

Personne ne croyait à la justice sinon à celle du peuple.

Les légistes spécialement méprisaient la loi, le droit d'alors ; en contradiction avec toutes les idées du siècle. Ils connaissaient les tribunaux et savaient que la Révolution n'avait pas d'adversaires plus passionnés que le Parlement, le Châtelet, les juges en général.

Un tel juge, c'était l'ennemi. Remettre le jugement de l'ennemi à l'ennemi, le charger de décider entre la Révolution et les contre-révolutionnaires, c'était absoudre ceux-ci, les rendre plus fiers et plus forts, les envoyer aux armées commencer la guerre civile. Le pouvaient-ils ? Oui, malgré l'élan de Paris et la prise de la Bastille. Ils avaient des troupes étrangères, ils avaient tous les officiers, ils avaient spécialement un corps formidable, qui faisait alors la gloire militaire de la France, les officiers de la marine.

Le peuple seul, dans cette crise rapide pouvait saisir et frapper des coupables si puissants. Mais si le peuple se trompe ?... L'objection n'embarrassait pas les amis de la violence. Ils récriminaient. Combien de fois, répondaient-ils, le Parlement, le Châtelet, ne se sont-ils pas trompés ? Ils citaient les fameuses méprises des Calas et des Sirven ; ils rappelaient le terrible Mémoire de Dupaty pour trois hommes condamnés à la roue, ce Mémoire brûlé par le Parlement, qui ne pouvait y répondre.

Quels jugements populaires, disaient-ils encore, seront jamais plus barbares que les procédures des tribunaux réguliers comme elles sont encore en 1789 ?... Procédures secrètes, faites tout entières sur pièces que l'accusé ne voit pas ; les pièces non communiquées, les témoins non confrontés, sauf ce dernier petit moment où l'accusé, sorti à peine de la nuit, de son cachot, effaré du jour, vient sur la sellette, répond ou ne répond pas, voit ses juges pendant deux minutes pour s'entendre condamner ? 1...

1 Voir le jugement de Duvald'Espreménil, raconté par C. Desmoulins dans ses lettres.

Barbares procédures, jugements plus barbares. On n'ose rappeler Damiens, écartelé, tenaillé, arrosé de plomb fondu... Peu avant la Révolution, on brûla un homme à Strasbourg. Le 11 août 1789, le Parlement de Paris, qui meurt lui-même, condamne encore un homme à expirer sur la roue. De tels supplices, qui pour le spectateur même étaient des supplices, troublaient les âmes à fond, les effarouchaient, les rendaient folles, brouillaient toute idée de justice, tournaient la justice à rebours, le coupable qui souffrait tant ne paraissait plus coupable ; le coupable, c'était le juge ; des montagnes de malédictions s'entassaient sur lui... La sensibilité s'exaltait jusqu'à la fureur, la pitié devenait féroce. L'histoire offre plusieurs exemples de cette sensibilité furieuse qui souvent- mettait le peuple hors de tout respect, de toute crainte, et lui faisait rouer, brûler les officiers de justice en place du criminel.

C'est un fait trop peu remarqué, mais qui fait comprendre bien des choses plusieurs de nos terroristes furent des hommes d'une sensibilité exaltée, maladive, qui ressentirent cruellement les maux du peuple, et dont la pitié tourna en fureur.

Ce remarquable phénomène se présentait principalement chez les hommes nerveux, d'une imagination faible et irritable, chez les artistes en tous genres ; l'artiste est un homme-femme 2. Le peuple, dont les nerfs sont plus forts, suivit cet entraînement ; mais jamais, dans les premiers temps, il ne donnait l'impulsion. Les violences partaient du Palais-Royal, où dominaient les bourgeois, les avocats, les artistes et gens de lettres.

La responsabilité, même entre ceux-ci, n'était entière à personne. Un Camille Desmoulins levait le lièvre, ouvrait la chasse ; un Danton la poussait à mort... en paroles, bien entendu. Mais il ne manquait pas de muets pour exécuter, d'hommes pâles et furieux pour porter la chose à la Grève, où elle était poussée par des Dantons inférieurs. Dans la foule misérable qui environnait ceux-ci, il y avait d'étranges figures comme échappées de l'autre monde ; des hommes à face de spectres, mais exaltés par la faim, ivres de jeûne, et qui n'étaient plus des hommes... On affirmait que plusieurs, au 20 juillet, ne mangeaient pas depuis trois jours. Parfois ils se résignaient, mouraient sans faire mal à personne. Les femmes ne se résignaient pas, elles avaient des enfants. Elles erraient comme des lionnes. En toute émeute, elles étaient les plus âpres, les plus furieuses ; elles poussaient des cris frénétiques, faisaient honte aux hommes de leurs lenteurs ; les jugements sommaires de la Grève étaient toujours trop longs pour elles. Elles pendaient tout d'abord 3.

L'Angleterre a eu en ce siècle la poésie de la faim 4. Qui donnera son histoire en France ?... Terrible histoire au dernier siècle, négligée des historiens, qui ont gardé leur pitié pour les artisans de la, famine... J'ai essayé d'y descendre, dans les cercles de cet enfer, guidé de proche en proche par de profonds cris de douleur. J'ai montré la terre de plus en plus stérile, à mesure que le fisc saisit, détruit le bétail, et que la terre, sans engrais, est condamnée à un jeûne perpétuel.

1 Passage vraiment éloquent de Dupaty, Mémoire Pour trois hommes condamnés à la roue, p.117 (1786, in-4°).
2 Je veux dire un homme complet, qui, ayant les deux sexes de l'esprit, est fécond, toutefois presque toujours avec prédominance de la sensibilité irritable et colérique.
3 Elles pendirent ainsi le 5 octobre le brave abbé Lefebvre, l'un des héros du 14 juillet. Heureusement on coupa la corde.
4 Ebenezer Elliot, Cornlaws rhymes (Manchester, 1834), etc.

J'ai montré comment les nobles, les exempts d'impôts se multipliant, l'impôt allait pesant sur une terre toujours plus pauvre. Je n'ai pas assez, montré comment l'aliment devient, par sa rareté même, l'objet d'un trafic éminemment productif. Les profits en sont si clairs que le roi veut aussi en être. Le monde voit avec étonnement un roi qui trafique de la vie de ses sujets, un roi qui spécule sur la disette et la mort, un roi assassin du peuple. La famine n'est plus seulement le, résultat, des saisons, un phénomène naturel ; ce n'est ni la pluie ni la grêle.

C'est un fait d'ordre civil on a faim de par le roi.

Le roi ici, c'est le système. On eut faim sous Louis XV, on a faim sous Louis XVI.

La famine est alors une science, un art compliqué d'administration, de commerce. Elle a son père et sa mère, le fisc, l'accaparement. Elle engendre une race à part, race bâtarde de fournisseurs, banquiers, financiers, fermiers généraux, intendants, conseillers, ministres. Un mot profond sur l'alliance des spéculateurs et des politiques sortit des entrailles du peuple : Pacte de famine.

Foulon était spéculateur, financier ; traitant d'une part, de l'autre membre du Conseil, qui seul jugeait les traitants. Il comptait bien être ministre. Il serait mort de chagrin, si la banqueroute s'était faite par un autre que par lui. Les lauriers de l'abbé Terray ne le laissaient pas dormir. Il avait le tort de prêcher trop haut son système, sa langue travaillait contre lui et le rendait impossible. La cour goûtait fort l'idée de ne pas payer, mais elle voulait emprunter, et, pour allécher les prêteurs, il ne fallait pas appeler au ministère l'apôtre de la banqueroute.

On lui attribuait une parole cruelle : S'ils ont faim, qu'ils broutent l'herbe... Patience ! Que je sois ministre, je leur ferai manger du foin ; mes chevaux en mangent... » On lui imputait encore ce mot terrible : Il faut faucher la France...

Foulon avait un gendre selon son cœur, un homme capable, mais dur, de l'aveu des royalistes 1, Berthier, intendant de Paris. Il savait bien qu'il était détesté des Parisiens, et fut trop heureux de trouver l'occasion de leur faire la guerre. Avec le vieux Foulon, il était l'âme du ministère de trois jours. Le maréchal de Broglie n'en augurait rien de bon, il obéissait 2. Mais Foulon, mais Berthier, étaient très ardents. Celui-ci montra une activité diabolique à rassembler tout, armes, troupes, à fabriquer des cartouches. Si Paris ne fut point mis à feu et à sang, ce ne fut nullement sa faute.

On s'étonne que des gens si riches, si parfaitement informés, mûrs d'ailleurs et d'expérience, se soient jetés dans ces folies. C'est que les grands spéculateurs financiers participent tous du joueur ; ils en ont les tentations. Or l'affaire la plus lucrative qu'ils pouvaient trouver jamais, c'était d'être ainsi chargés de faire la banqueroute par exécution militaire. Cela était hasardeux. Mais quelle grande affaire sans hasard ? On gagne sur la tempête, on gagne sur l'incendie ; pourquoi pas sur la guerre et la famine ? Qui ne risque rien n'a rien.

La famine et la guerre, je veux dire Foulon et Berthier, qui croyaient tenir Paris, se trouvèrent déconcertés par la prise de la Bastille.


1 La famille a vivement réclamé. Un examen sérieux nous prouve que les écrivains royalistes (Beaulieu, etc.) sont aussi sévères pour Foulon et Berthier que les révolutionnaires. C'est ce qu'a trouvé aussi M. Louis Blanc en faisant le même examen. Si la famille a trouvé aux Archives ou ailleurs des pièces contraires à l'opinion générale des contemporains, elle devrait les publier.
2 Alex. de Lameth, Histoire de l'Assemblée constituante, I, 67.


Le soir du 13, Berthier essaya de rassurer Louis XVI ; s'il en tirait un petit mot, il pouvait encore lancer ses Allemands sur Paris.

Louis XVI ne dit rien, ne fit rien. Les deux hommes, dès ce moment, sentirent bien qu'ils étaient morts. Berthier s'enfuit vers le Nord, filant la nuit d'un lieu à l'autre ; il passa quatre nuits sans dormir, sans s'arrêter, et n'alla pas plus loin que Soissons. Foulon n'essaya pas de fuir ; d'abord, il fit dire partout qu'il n'avait pas voulu du ministère, puis qu'il était frappé d'une apoplexie, puis il fit le mort. Il s'enterra lui-même magnifiquement (un de ses domestiques venait fort à point de mourir). Cela fait, il alla, tout doucement chez son digne ami Sartines, l'ancien lieutenant de police.

Il avait sujet d'avoir peur. Le mouvement était terrible. Remontons un peu plus haut.

Dès le mois de mai, la famine avait chassé des populationsentières, les poussait l'une sur l'autre. Caen et Rouen, Orléans, Lyon, Nancy, avaient eu des combats à soutenir pour les grains. Marseille avait vu à ses portes une bande de huit mille affamés qui devaient piller ou mourir ; toute la ville, malgré le gouvernement, malgré le parlement d'Aix, avait pris les armes et restait armée.

Le mouvement se ralentit un moment en juin ; la France entière, les yeux fixés sur l'Assemblée, attendait qu'elle vainquit ; nul autre espoir de salut. Les, plus extrêmes souffrances se turent un moment ; une pensée dominait tout...

Qui peut dire la rage, l'horreur de l'espoir trompé, à la nouvelle du renvoi de Necker ? Necker n'était pas un politique ; il était, comme on a vu, timide, vaniteux, ridicule. Mais, dans l'affaire des subsistances, il fut, on lui doit cette justice, il fut administrateur, infatigable, ingénieux, plein d'industrie et de ressources1. Il s'y montra, ce qui est bien plus, plein de coeur, bon et sensible ; personne ne voulant prêter à l'État, il emprunta en son nom, il engagea son crédit, jusqu'à deux millions, la moitié de sa fortune. Renvoyé, il ne retira pas sa garantie ; il écrivit aux prêteurs qu'il la maintenait. Pour tout dire, s'il ne sut pas gouverner, il nourrit le peuple, le nourrit de son argent.

Le mot Necker, le mot subsistance, cela sonnait du même son à l'oreille du peuple. Renvoi de Necker, et famine, la famine sans espoir et sans remède, voilà ce que sentit la France, au moment du 12 juillet.

Les bastilles de province, celle de Caen, celle de Bordeaux, furent forcées ou se livrèrent, pendant qu'on prenait celle de Paris. A Renne, à Saint-Malo, à Strasbourg, les troupes fraternisèrent avec le peuple. Caen, il y eut lutte entre les soldats. Quelques hommes du régiment d'Artois portaient des insignes patriotiques ; ceux du régiment de Bourbon, profitant de ce qu'ils étaient sans armes, les leur arrachèrent. On crut que le major Belzunce les avait payés pour faire cette insulte à leurs camarades. Belzunce était un joli officier et spirituel, mais impertinent, violent, hautain. Il faisait bruit de son mépris pour l'Assemblée nationale, pour le peuple, la canaille ; il se promenait dans la ville, armé jusqu'aux dents, avec un domestique d'une mine féroce 1. Ses regards étaient provocants. Le peuple perdit patience, menaça, assiégea la caserne ; un officier eut l'imprudence de tirer, et alors la foule alla chercher du canon ; Belzunce se livra ou fut livré pour être conduit en prison ; il ne put y arriver ; il fut tué à coups de fusil, son corps déchiré ; une femme mangea son cœur.


1 Voir Necker, Œuvres, VI, 298-324.

Il y eut du sang à Rouen, à Lyon ; à Saint-Germain, un meunier fut décapité ; un boulanger accapareur faillit périr à Poissy ; il ne fut sauvé que par une députation de l'Assemblée, qui se montra admirable de courage et d'humanité, risqua sa vie, n'emmena l'homme qu'après l'avoir demandé au peuple, à genoux.

Foulon eût peut-être passé ce moment d'orage, s'il n'eût été haï que de toute la France. Son malheur était de l'être de ceux qui le connaissaient le mieux ; de ses vassaux et serviteurs. Ils ne le perdaient pas de vue, ils n'avaient pas été dupes du prétendu enterrement. Ils suivirent, ils trouvèrent le mort, qui se promenait bien portant dans le parc de M. de Sartines : Tu voulais nous donner du foin, c'est toi qui en mangeras ! On lui met une botte de foin sur le dos, un bouquet d'orties, collier de chardons. On le mène à pied à Paris, à l'Hôtel de Ville, on demande son jugement à la, seule autorité qui restât, aux électeurs.

Ceux-ci durent alors regretter de n'avoir pas hâté davantage la décision populaire qui allait créer un véritable pouvoir municipal, leur donner des successeurs et finir leur royauté. Royauté est le mot propre ; les Gardes françaises ne montaient la garde à Versailles, près du roi, qu'en prenant l'ordre (chose étrange) des électeurs de Paris.

Ce pouvoir illégal, invoqué pour tout, impuissant pour tout, affaibli encore dans son association fortuite avec les anciens échevins, n'ayant pour tête que le bonhomme Bailly, le nouveau maire, n'ayant pour bras que La Fayette, commandant d'une garde nationale qui s'organisait à peine, allait se trouver en face d'une nécessité terrible.

Ils apprirent presque à la fois qu'on avait arrêté Berthier à Compiègne et qu'on amenait Foulon. Pour le premier, ils prirent une responsabilité grave, hardie (la peur l'est parfois), celle de dire aux gens de Compiègne qu'il n'existait aucune raison de détenir M. Berthier. Ceux-ci répondirent qu'il serait alors tué sûrement à Compiègne, qu'on ne pouvait le sauver qu'en l'amenant à Paris.

Quant à Foulon, on décida que désormais les accusés de ce genre seraient déposés à l'Abbaye, et qu'on inscrirait ces mots sur la porte : Prisonniers mis sous la main de la nation. Cette mesure générale, prise dans l'intérêt d'un homme, assurait à l'ex-conseiller d'être jugé par ses amis et collègues, les anciens magistrats, seuls juges qui fussent alors.

Tout cela était trop clair ; mais aussi, fort surveillé par des gens bien clairvoyants, les procureurs et la basoche, par les rentiers, ennemis du ministre de la banqueroute, par beaucoup d'hommes enfui qui avaient des effets publics et que ruinait la baisse. Un procureur fit passer une note à la charge de Berthier, sur ses dépôts de fusils. La basoche soutenait qu'il avait encore un de ces dépôts chez l'abbesse de Montmartre, et força d'y envoyer. La Grève était pleine d'hommes étrangers au peuple, d'un extérieur décent ; quelques-uns fort bien, vêtus. La Bourse était à la Grève.

1 Mémoires de Dumouriez, II, 53.



..."Parfois ils se résignaient, mouraient sans faire mal à personne"...
Voilà ce que les nostalgiques de l'ancien régime auraient souhaité pour nos ancêtres !

Si vous souhaitez vous faire une idée du niveau du révisionnisme ambiant, je vous conseille de faire des recherches sur internet à propos de Messieurs Foulon et Berthier. Vous allez tomber de votre chaise !

Je vous souhaite le bonheur de lire ce formidable ouvrage de Michelet. Le tome 1 de l'Histoire de la Révolution Française est téléchargeable ici :
http://www.mediterranee-antique.info/Fichiers_PdF/MNO/Michelet/HR_T1.pdf


P.S. : Pour le moment, tout ce qui reste de la Révolution Française, c'est une devise oubliée, sur nos édifices publics, une République malade, une démocratie à l'agonie.