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dimanche 18 novembre 2012

Baltasar Gracian : L’homme de cours


Baltasar Gracian : L’homme de cours

Baltasar Gracian est l’un des plus grands essayistes du 17ème siècle espagnol, que l’on peut comparer à Montaigne et à La Rochefoucauld. Ce jésuite peu ordinaire a réuni dans un petit manuel trois cents maximes, dans le but de proposer un art de vivre à la cour comme à la ville, en sauvant son honneur et son monde intérieur. Vaste programme…

Pourquoi de nos jours lire ce discret ouvrage, plutôt que le dernier best seller d’un gourou à la mode ou un manuel de management pour les nuls ? Tout dépend de l’idée que vous vous faites de vous et de vos contemporains, serais-je tenté de répondre. Il y est question de sagesse, mais aussi de noblesse de cœur.

Les conseils prodigués dans ce petit livre sont intemporels. Vous pourriez en retrouver une bonne partie dans des ouvrages d’auteurs d’autres époques ou cultures. 
Peut-être n’êtes-vous pas encore au bon moment de votre vie pour le lire, mais dans ce cas vous aurez connaissance de son existence et vous le lirez le moment venu.

Selon la formule de mon modeste blog, je vous propose ci-dessous quelques extraits, et comme c’est souvent le cas pour la littérature classique vous pouvez télécharger l’ouvrage complet par les quelques liens que je vous propose en bas de page.

Je vous conseille cependant, si le cœur vous en dit, d’acheter l’exemplaire publié par Folio classique, car il comprend une longue introduction très érudite de Marc Fumaroli ainsi que des notes très utiles.

Voici les quelques aphorismes que j'ai choisis pour vous, au hasard ?


LXXXVII
Cultiver et embellir.

L’homme naît barbare, il ne se rachète de la condition des bêtes que par la culture ; plus il est cultivé, plus il devient homme. C’est à l’égard de l’éducation que la Grèce a eu droit d’appeler barbare tout le reste du monde. Il n’y a rien de si grossier que l’ignorance ; ni rien qui rende si poli que le savoir. Mais la science même est grossière, si elle est sans art. Ce n’est pas assez que l’entendement soit éclairé, il faut aussi que la volonté soit réglée, et encore plus la manière de converser. Il y a des hommes naturellement polis, soit pour la conception, ou pour le parler ; pour les avantages du corps, qui sont comme l’écorce ; ou pour ceux de l’esprit, qui sont comme les fruits. Il y en a d’autres, au contraire, si grossiers que toutes leurs actions, et quelquefois même de riches talents qu’ils ont sont défigurés par la rusticité de leur humeur.


LXXXIX
Connaître parfaitement son génie, son esprit, son coeur, et ses passions.

L’on ne saurait être maître de soi-même que l’on ne se connaisse à fond. Il y a des miroirs pour le visage, mais il n’y en a point pour l’esprit. Il y faut donc suppléer par une sérieuse réflexion sur soi-même. Quand l’image extérieure s’échappera, que l’intérieure la retienne et la corrige. Mesure tes forces et ton adresse avant que de rien entreprendre ; connais ton activité pour t’engager ; sonde ton fonds, et sache où peut aller ta capacité pour toutes choses.


XC
Le moyen de vivre longtemps.

C’est de vivre bien. Il y a deux choses qui abrègent la vie : la folie et la méchanceté. Les uns l’ont perdue pour n’avoir pas su la conserver ; les autres pour ne l’avoir pas voulu. Comme la vertu est elle-même sa récompense, le vice est lui-même son bourreau. Quiconque vit à la hâte dans le vice meurt bientôt, et en deux manières ; au lieu que ceux qui vivent à la hâte dans la vertu ne meurent jamais. L’intégrité de l’esprit se communique au corps, et la bonne vie est toujours longue, non seulement dans l’intension, mais même dans l’extension.


XCIX
La réalité et l’apparence.

Les choses ne passent point pour ce qu’elles sont, mais pour ce dont elles ont l’apparence. Il n’y a guère de gens qui voient jusqu’au-dedans, presque tout le monde se contente des apparences. Il ne suffit pas d’avoir bonne intention, si l’action a mauvaise apparence.


C
L’homme désabusé. Le chrétien sage. Le courtisan philosophe.

Il faut l’être, mais ne le pas paraître, encore moins affecter de passer pour tel. Quoique le plus digne exercice des sages soit de philosopher, il n’est plus aujourd’hui en crédit. La science des habiles gens est méprisée. Après que Sénèque l’eut introduite à Rome, elle fut quelque temps en estime à la cour, et maintenant elle y passe pour folie ; mais la prudence et le bon esprit ne se repaissent pas de prévention.


CI
Une partie du monde se moque de l’autre, et l’une et l’autre rient de leur folie commune.

Tout est bon ou mauvais, selon le caprice des gens ; ce qui plaît à l’un déplaît à l’autre. C’est un insupportable fou que celui qui veut que tout aille à sa fantaisie. Les perfections ne dépendent pas d’une seule approbation. Il y a autant de goûts que de visages, et autant de différence entre les uns qu’entre les autres. Nul défaut n’est sans partisan, et il ne faut point te décourager si ce que tu fais ne plaît pas à quelques-uns, attendu qu’il y en aura toujours d’autres qui en feront cas. Mais ne t’enorgueillis point de l’approbation de ceux-ci, d’autant que les autres ne laisseront pas de te censurer. La règle pour connaître ce qui est digne d’estime, c’est l’approbation des gens de mérite et des personnes reconnues capables d’être bons juges de la chose. La vie civile ne roule pas sur un seul avis, ni sur un seul usage.


CIII
Conserver la majesté propre à son état.

Que toutes tes actions soient, sinon d’un roi, du moins dignes d’un roi, à proportion de ton état : c’est-à-dire procède royalement, autant que ta fortune te le peut permettre. De la grandeur à tes actions, de l’élévation à tes pensées, afin que, si tu n’es pas roi en effet, tu le sois en mérite ; car la vraie royauté consiste en la vertu. Celui-là n’aura pas lieu d’envier la grandeur, qui pourra en être le modèle. Mais il importe principalement à ceux qui sont sur le trône, ou qui en approchent, de faire quelque provision de la vraie supériorité, c’est-à-dire des perfections de la majesté, plutôt que de se repaître des cérémonies que la vanité et le luxe ont introduites. Ils doivent préférer le solide de la substance au vide de l’ostentation.
Le plus court chemin pour devenir grand personnage est de savoir choisir son monde.
La conversation est d’un grand poids. Les moeurs, les humeurs, les goûts et l’esprit même se communiquent insensiblement. Ainsi l’homme prompt en doit fréquenter un paisible, et chacun son contraire ; par où l’on arrivera sans peine au tempérament requis. C’est beaucoup que de savoir se modérer. La diversité alternative des saisons fait la beauté et la durée de l’univers. Si l’harmonie des choses naturelles vient de leur propre contrariété, l’harmonie de la société civile devient plus belle par la différence des moeurs. La prudence doit user de cette politique dans le choix des amis et des domestiques, et, de cette communication des contraires, il en naîtra un tempérament très agréable.


CIX
N’être point répréhensif.

Il y a des hommes rudes qui font des crimes de tout, non pas par passion, mais par naturel. Ils condamnent tout : dans les uns ce qu’ils ont fait, dans les autres ce qu’ils veulent faire ; ils exagèrent tout si fort que des atomes ils en font des poutres à crever les yeux. Leur humeur, pire que cruelle, serait capable de convertir les Champs élyséens en galère. Mais si la passion s’en mêle, c’est alors qu’ils jugent à toute rigueur. Au contraire, l’ingénuité interprète tout favorablement, sinon l’intention, du moins l’inadvertance.


CXV
Se faire aux humeurs de ceux avec qui l’on a à vivre.

L’on s’accoutume bien à voir de laids visages, on peut donc s’accoutumer aussi à de méchantes humeurs. Il y a des esprits revêches, avec qui, ni sans qui l’on ne saurait vivre. C’est donc prudence que de s’y accoutumer, comme l’on fait à la laideur, pour n’en être pas surpris ni épouvanté dans l’occasion. La première fois ils font peur, mais l’on s’y fait peu à peu, la réflexion prévenant ce qu’il y a de rude en eux, ou du moins aidant à le tolérer.


CXIX
Ne pas faire le revêche.

Il ne faut jamais provoquer l’aversion ; elle vient assez sans qu’on la cherche. Il y a beaucoup de gens qui haïssent gratuitement, sans savoir ni comment, ni pourquoi. La haine est plus prompte que la bienveillance ; l’humeur est plus portée à nuire qu’à servir. Quelques-uns affectent d’être mal avec tout le monde, soit par esprit de contradiction, ou par dégoût ; dès que la haine s’empare de leur coeur, il est aussi difficile de l’en ôter que de les désabuser. Les gens d’esprit sont craints ; les médisants sont haïs ; les présomptueux sont méprisés ; les railleurs sont en horreur ; et les singuliers sont abandonnés de tout le monde. Il faut donc estimer pour être estimé. Celui qui veut faire sa fortune, fait cas de tout.


CXX
S’accommoder au temps.

Le savoir même doit être à la mode, et c’est être bien habile que de faire l’ignorant où il n’y a point de savoir. Le goût et le langage changent de temps en temps. Il ne faut point parler à la vieille mode, le goût doit se faire à la nouvelle. Le goût des bonnes têtes sert de règle aux autres, dans chaque profession ; et, par conséquent, il faut s’y conformer et tâcher de se perfectionner. Que l’homme prudent s’accommode au présent, soit pour le corps, ou pour l’esprit, quand même le passé lui semblerait meilleur. Il n’y a que pour les moeurs que cette règle n’est pas à garder, attendu que la vertu doit se pratiquer en tous temps. On ne sait déjà plus ce que c’est que de dire la vérité, que de tenir sa parole. Si quelques-uns le font, ils passent pour des gens du vieux temps ; de sorte que personne ne les imite, bien que chacun les aime. Malheureux siècle, où la vertu passe pour étrangère, et la malice pour une mode courante ! Que le sage vive donc comme il pourra, s’il ne le peut pas comme il voudrait. Qu’il se tienne content de ce que le sort lui a donné, comme s’il valait mieux que ce qu’il lui a refusé.


CXXI
Ne point faire une affaire de ce qui n’en est pas une.

Comme il y a des gens qui ne s’embarrassent de rien, d’autres s’embarrassent de tout, ils parlent toujours en ministres d’État. Ils prennent tout au pied de la lettre ou au mystérieux. Des choses qui donnent du chagrin, il y en a peu dont il faille faire cas ; autrement on se tourmente bien en vain. C’est faire à contresens que de prendre à coeur ce qu’il faut jeter derrière le dos. Beaucoup de choses, qui étaient de quelque conséquence, n’ont rien été, parce que l’on ne s’en est pas mis en peine ; et d’autres, qui n’étaient rien, sont devenues choses d’importance, pour en avoir fait grand cas. Du commencement, il est aisé de venir à bout de tout ; après cela, non. Très souvent le mal vient du remède même. Ce n’est donc pas la pire règle de la vie que de laisser aller les choses.


CXXVII

C’est la vie des grandes qualités, le souffle des paroles, l’âme des actions, le lustre de toutes les beautés. Les autres perfections sont l’ornement de la nature, le Je-ne-sais-quoi est celui des perfections. Il se fait remarquer jusque dans la manière de raisonner ; il tient beaucoup plus du privilège que de l’étude, car il est même au-dessus de toute discipline. Il ne s’en tient pas à la facilité, il passe jusqu’à la plus fine galanterie. Il suppose un esprit libre et dégagé, et à ce dégagement il ajoute le dernier trait de la perfection. Sans lui toute beauté est morte, toute grâce est sans grâce. Il l’emporte sur la valeur, sur la discrétion, sur la prudence, sur la majesté même. C’est une route politique, par où l’on expédie bientôt les affaires ; et enfin l’art de se retirer galamment de tout embarras.


CXXXIII
Être plutôt fou avec tous, que sage tout seul.

Car si tous le sont, il n’y a rien à perdre, disent les politiques ; au lieu que si la sagesse est toute seule, elle passera pour folie. Il faut donc suivre l’usage. Quelquefois le plus grand savoir est de ne rien savoir, ou du moins d’en faire semblant. L’on a besoin de vivre avec les autres, et les ignorants font le grand nombre. Pour vivre seul, il faut tenir beaucoup de la nature de Dieu, ou être tout à fait de celle des bêtes. Mais, pour modifier l’aphorisme, je dirais : Plutôt sage avec les autres que fou sans compagnon. Quelques-uns affectent d’être singuliers en chimères.


CXLVIII
Savoir l’art de converser.

C’est par où l’homme montre ce qu’il vaut. Dans toutes les actions de l’homme, rien ne demande plus de circonspection, attendu que c’est le plus ordinaire exercice de la vie. Il y va de gagner ou de perdre beaucoup de réputation. S’il faut du jugement pour écrire une lettre, qui est une conversation par écrit, et méditée, il en faut bien davantage dans la conversation ordinaire, où il se fait un examen subit du mérite des gens. Les maîtres de l’art tâtent le pouls de l’esprit par la langue, conformément au dire du sage : Parle, si tu veux que je te connaisse. Quelques-uns tiennent que le véritable art de converser est de le faire sans art ; et que la conversation doit être aisée comme le vêtement, si c’est entre bons amis. Car, lorsque c’en est une de
cérémonie et de respect, il y doit entrer plus de retenue, pour montrer que l’on a beaucoup de savoir-vivre. Le moyen d’y bien réussir est de s’accommoder au caractère d’esprit de ceux qui sont comme les arbitres de l’entretien. Garde-toi de t’ériger en censeur des paroles, ce qui te ferait passer pour un grammairien ; ni en contrôleur des raisons, car chacun te fuirait. Parler à propos est plus nécessaire que parler éloquemment.


CCXVI
Parler net.

Cela montre non seulement du dégagement, mais encore de la vivacité d’esprit. Quelques-uns conçoivent bien, et enfantent mal ; car, sans la clarté, les enfants de l’âme, c’est-à-dire les pensées et les expressions, ne sauraient venir au jour. Il en est de certaines gens comme de ces pots qui tiennent beaucoup et donnent peu : au contraire, d’autres en disent encore plus qu’ils n’en savent. Ce que la résolution est dans la volonté, l’expression l’est dans l’entendement ; ce sont deux grandes perfections. Les esprits nets sont plausibles ; souvent les esprits confus ont été admirés pour n’avoir pas été entendus. Quelquefois l’obscurité sied bien pour se distinguer du vulgaire. Mais comment les autres jugeront-ils de ce qu’ils écoutent, si ceux qui parlent ne conçoivent pas eux-mêmes ce qu’ils disent ?


CCXVII
Il ne faut ni aimer, ni haïr pour toujours.

Vis aujourd’hui avec tes amis comme avec ceux qui peuvent être demain tes pires ennemis. Puisque cela se voit par l’expérience, il est bien juste de donner dans la prévention. Garde-toi de donner des armes aux transfuges de l’amitié, d’autant qu’ils t’en font la plus cruelle guerre. Au contraire, à l’égard de tes ennemis, laisse toujours une porte ouverte à la réconciliation, c’est-à-dire celle de la galanterie, qui est la plus sûre. Quelquefois la vengeance d’auparavant a été la cause du regret d’après, et le plaisir pris à faire du mal s’est tourné en déplaisir de l’avoir fait.


CCXLVII
Savoir un peu plus, et vivre un peu moins.

D’autres, au contraire, disent qu’un loisir honnête vaut mieux que beaucoup d’affaires. Nous n’avons rien à nous que le temps, dont jouissent ceux mêmes qui n’ont point de demeure. C’est un malheur égal d’employer le précieux temps de la vie en des exercices mécaniques, ou dans l’embarras des grandes affaires. Il ne se faut charger ni d’occupations, ni d’envie ; c’est vivre en foule et s’étouffer. Quelques-uns étendent même ce précepte jusqu’à la science. Ce n’est pas vivre que de ne pas savoir.


CCLIII
Ne se rendre pas trop intelligible.

La plupart n’estiment pas ce qu’ils comprennent, et admirent ce qu’ils n’entendent pas. Il faut que les choses coûtent pour être estimées. On passera pour habile, quand on ne sera pas entendu. Il faut toujours se montrer plus prudent et plus intelligent qu’il n’est besoin avec celui à qui l’on parle, mais avec proportion plutôt qu’avec excès. Et bien que le bon sens soit de grand poids parmi les habiles gens, le sublime est nécessaire pour plaire à la plupart du monde. Il faut leur ôter le moyen de censurer, en occupant tout leur esprit à concevoir. Plusieurs louent ce dont ils ne sauraient rendre raison quand on la leur demande, parce qu’ils respectent comme un mystère tout ce qui est difficile à comprendre, et l’exaltent à cause qu’ils l’entendent exalter.




Vous pouvez télécharger et lire cet indispensable manuel par le lien suivant :


Je vous conseille également la lecture de cet autre ouvrage de Baltasar Gracain, "Le Héros", que vous trouverez également chez nos amis Québéquois : http://beq.ebooksgratuits.com/Philosophie/Gracian-heros.pdf







vendredi 6 avril 2012

Edgar Morin : La méthode "L'humanité de l'humanité"

Edgar Morin, "La méthode", 5. L’humanité de l’humanité, "L’identité humaine".

Collection Essais, Points poche


De par la quête qui m'anime, je devais bien un jour ou l'autre, me retrouver à lire Edgar Morin. 
Qu'est-ce que l'identité ? Pouvoir et faiblesse de l'esprit. Comment l'esthétique rend le monde supportable...
Voici bien le genre de questions qui me préoccupent (Chacun ses chimères ;-).
J'ai toujours quelques scrupules à recopier ici les textes que je veux partager avec vous. Scrupules vis-à-vis de l'auteur. Je regrette même d'avoir donné mon nom à ce blog, car je ne voudrais pas que l'on pense que je veux me parer des bijoux d'autrui. Mais tout changer me demanderait trop de travail, aussi je continue comme j'ai commencé. Le but est de vous faire découvrir ces textes et surtout de vous donner envie de lire les livres et de les acheter !


Voici donc 3 extraits de ce livre passionnant :


2. L’identité polymorphe

Le Je continu et le Moi discontinu,  page 104.

Ecce homo… L’individu n’est ni notion première ni notion ultime, c’est une notion nœud gordien de la trinité humaine.
Il porte en lui au plus haut degré le paradoxe de l’un et du multiple.
Son unité produit une dualité et noue une multiplicité. L’Un comporte effectivement en lui altérité, scissions, diversité, négativité, antagonismes. Comme l’a dit Hegel, l’identité est l’union de l’identité et de la non-identité.
Le Moi-Je est comme l’atome : une unité apparemment simple, irréductible, primaire, en fait un système très complexe, multiple et contradictoire, où le noyau central est lui-même complexe.
La multipersonnalité nous est invisible parce que l’unité du Je l’occulte. Or l’unité de l’individu ne doit pas occulter sa multiplicité intérieure, ni celle-ci occulter son unité.
Nous devons décomposer la conception moniste, pleine, substancielle du sujet individuel pour la recomposer dans la complexité de son unité. Je unit l’hétérogénéité des Moi.
Là où il y a le grouillement, le multiple, le divers, l’anonyme, Je advient sans trêve. Le Je est l’unificateur d’une multiplicité formidable et d’une totalité multidimensionnelle.
Oui, il y a plusieurs Moi en une personne, mais ils ne se fréquentent guère et ils sont fédérés par un Je unique.
Tout individu contient en lui une personnalité dominante, qui ne réussit pas toujours à inhiber une deuxième personnalité antagoniste, et tient séquestrées deux ou trois personnalités plus ou moins cristallisées. La personnalité dominante peut être sujette à éclipses, et faire place à l’une des personnalités qui se cristallise en s’actualisant.
Un visage est un théâtre où jouent de multiples acteurs. Une vie aussi. Chacun subit des discontinuités personnalités dans son cheminement continu.
Les autres nous habitent, nous habitons les autres…
Chacun porte en lui la multiplicité et d’innombrables potentialités tout en demeurant un individu sujet unique.


3. Esprit et conscience

1. Pouvoir et faiblesses de l’esprit

L’erreur est humaine, page 107

Rappelons-le, l’esprit (mind, mente) émerge et se développe dans la relation entre l’activité cérébrale et la culture. Il devient l’organisateur de la connaissance et de l’action humaines. Il est généraliste, polycompétent, capable non seulement de résoudre mais aussi de poser des problèmes, y compris insolubles.
Rien n’est plus potentiellement ouvert que l’esprit humain, aventureux et curieux de toutes choses. Mais rien n’est plus clos que le cerveau humain, dont la clôture pourtant permet cette ouverture.
Le cerveau est enfermé dans sa boîte crânienne, et il ne communique avec l’extérieur que par le biais des terminaux tactiles, les traduisant en un code spécifique, transmettent ces informations codées en diverses régions du cerveau, qui les traduisent et les transforment en perception. Ainsi, toute connaissance, perceptive, idéelle ou théorique, est à la fois une traduction et une reconstruction.
Aucun dispositif cérébral ne permet de distinguer l’hallucination de la perception, le rêve de la veille, l’imaginaire du réel, le subjectif de l’objectif. Ce qui permet la distinction, c’est l’activité rationnelle de l’esprit, qui fait appel au contrôle de l’environnement (résistance physique du milieu au désir), de la pratique (action sur les choses), de la culture (référence au savoir commun), d’autrui (voyez-vous la même chose que moi ?), de la mémoire, de la logique. Autrement dit, la rationalité peut être définie comme l’ensemble des qualités de vérification, contrôle, cohérence, adéquation, qui permettent d’assurer l’objectivité du monde extérieur et d’opérer la distinction et la distance entre nous et ce monde.
Dès lors, vu que toute connaissance est traduction et reconstruction et que les fermentations fantasmatiques parasitent toute connaissance, l’erreur et l’illusion sont les problèmes cognitifs permanents de l’esprit humain.
En dépit de ses capacités de contrôle et de vérification, la connaissance humaine a couru et court toujours des risques formidables d’erreurs et d’illusions. Je les ai déjà examinés ailleurs. Ils sont d’ordres individuel (self-deception ou mensonge à soi-même, faux souvenirs, refoulements inconscients, hallucinations, rationalisations abusives, etc.) ; culturel ou social (empreinte dans l’esprit des certitudes, normes, tabous d’une culture) ; paradigmatique (quand le principe organisateur de la connaissance impose la dissociation là où il y a l’unité, l’unité là où il y a la pluralité, la simplicité là où il y a la complexité) ; noologique (quand un dieu, un mythe, une idée s’emparent d’un individu qui devient possédé par le dieu ou l’idée). Le problème de l’illusion traverse toute l’histoire, toutes les sociétés, tous les individus, et les esprits à peine désabusés sont prêts à tomber dans une autre illusion (de l’intégrisme communiste à l’évangile néo-libéral, par exemple).
La certitude de connaitre la vérité est loin d’être une garantie contre l’erreur. Comme disait Romain Gary : « Méfiez-vous de la vérité, elle commet toujours des erreurs. » Les évidences reconnues ne sont pas nécessairement telles ; seul l’esprit non conforme discerne que les évidences reçues sont illusoires, et perçoit des évidences auxquelles la plupart sont aveugles.
Comme l’erreur et l’illusion accompagnent sans relâche l’activité mentale de l’être humain, la rationalité se trouve sans relâche en œuvre afin de lutter contres elles, mais sans relâche, nous le verrons, la brèche ouverte entre l’esprit et la réel est recouverte par de nouvelles erreurs ou illusions.


6. La supportable réalité

Le pacte sur-réaliste, page 170

Nous l’avons déjà indiqué, plus notre civilisation devient vouée au calcul anonyme, à l’intérêt, à la technique, soumise à la bureaucratisation et la parcellisation du travail, plus il s’opère un contre-mouvement qui régénère le pacte poétique avec la vie. Il comporte aussi la recherche des petits plaisirs de la vie, des réunions d’amis et fêtes, des sourires et rires de la connivence, des jouissances gastronomiques et œnologiques que nous avons évoqués au précédent chapitre. Il y a mille petites poésies en suspensions dans le quotidien des conversations de bistro, plaisanteries, sourires de sympathie, regards sur des jolies filles ou beau garçons.
L’esthétique ne nous offre pas seulement une échappée vers des mondes imaginaires, elle transfigure la souffrance et le mal. La douleur de l’artiste nourrit la beauté des œuvres qui va rayonner sur les auditeurs, lecteurs ou spectateurs : « L’artiste doit délivrer le monde de la douleur même s’il ne se délivre pas de sa propre souffrance » (lettre d’André Suarès à Georges Rouault). Poésie, théâtre, littérature, peinture, sculpture et musique (songeons au second mouvement du Quintette en ut majeur de Shubert) nous offrent ce don sublime de l’art qui permet d’esthétiser la douleur, c’est-à-dire de nous la faire ressentir dans sa plénitude tout en jouissant de son expression.
L’esthétique nous permet de regarder en face ce qui nous épouvante et nous fait horreur : elle permet de contempler la fatalité, la mort atroce, la mort injuste, la mort odieuse, la mort catastrophe, la mort perte de soi-même, la mort perte des êtres chéris. La situation du téléspectateur permet de contempler esthétiquement tornades, ouragans, éruptions volcaniques (et à la limite l’esthétisation d’une catastrophe sismique mobilise les deux sentiments tragiques de la terreur et de la pitié, tout en suscitant aussi parfois une esthétique cynique de la catastrophe).
Comme nous l’avons indiqué, le spectateur du film se nourrit d’angoisse dans les suspenses, se nourrit de morts dans les thrillers, se nourrit de douleurs dans les peines, les tourments, les épreuves, les supplices que subissent les héros. La situation esthétique rend ainsi supportable l’insupportable. Terreur et pitié, les deux sentiments qui selon Aristote nous envahissent au spectacle de la tragédie athénienne, surgissent effectivement quand nous voyons les représentations des tragédies humaines. La tragédie, nous dit Dimitri Analis, « est communion avec les profondeurs de la vie… ouverture vers l’infini du destin et des souffrances » (inédit). Mais alors nous pouvons regarder de face, en situation esthétique, la terreur elle-même, l’horreur de la mort, l’atrocité du meurtre, le malheur de l’orphelin, la souffrance des trahis, méprisés, humiliés. Est-ce que s’opère alors une catharsis, comme le pensait Aristote, c’est-à-dire une « purification » du mal ? Elle nous en purifie provisoirement, en nous permettant d’exorciser le mal, la souffrance et la mort qui, comme la foudre vers le paratonnerre, se dirigent vers ces personnages fictifs, autres que nous-mêmes mais avec qui nous nous sommes d’une certaine façon identifiés, qui sont nos paratonnerres imaginaires, et meurent à notre place. Et c’est ainsi que nous pouvons consommer de façon pasteurisée la mort et le destin, mieux encore, en ressentir volupté et jouissance dans l’état esthétique.
Ainsi, l’esthétique nous fait ressentir du bonheur avec du malheur. Elle nous ramène à la condition humaine tout en nous divertissant, elle nous y fait plonger tout en nous distançant.
Ajoutons que, de façon fugitive, l’esthétique nous rend meilleurs, plus sensibles, compréhensifs. Nous nous éveillons au sentiment humain de compassion pour l’affligé, si absent dans la vie quotidienne, y compris pour les malheurs réels si proches de nous. Nous avons pitié du vagabond  pour qui nous avons du dégoût au sortir de la fiction. Nous cessons de réduire le gangster, l’assassin, le Macbeth, à leurs seuls traits criminels et nous comprenons la complexité humaine.
L’esthétique, par ailleurs, opère une collaboration simultanée avec la pensée mythologique et avec la pensée rationnelle en les dépassant l’une et l’autre dans son sur-réalisme.
Comme il a été dit plus haut, l’émotion esthétique, même en son extrême intensité, n’abolit pas une conscience rationnelle de veille, qui effectivement demeure une veilleuse tandis que l’esprit est en même temps emporté dans l’émotion, la participation, l’imaginaire ou le jeu. Les artistes, écrivains, poètes sont « inspirés » en fait par la pensée analogique-symbolique-mythologique, tout en faisant intervenir souvent, dans cette inspiration même, les opérations et les contrôles d’une pensée rationnelle-technique. (Le mot art contient en lui savoir-faire, technique, habileté). L’esthétique se situe au confluent où s’entre-fécondent les deux pensées, la mythique et la rationnelle, les deux univers, le réel et l’imaginaire.
Plus profondément, l’art se nourrit et nous nourrit de toute la richesse du mythe, du symbole, de l’analogie, tout en nous permettant d’extraire pour la conscience rationnelle les messages profonds inclus dans le mythe.
Ainsi, tout est esthétique ou esthétisé nous donne plaisir, bienfait, bonheur en même temps que chagrin, larmes et peine. L’esthétique éveille notre conscience. En animant les puissances inconscientes d’empathie qui sont en nous, elle nous rend, hélas de façon provisoire, meilleurs, compréhensifs, compatissants pour ceux que notre inhumanité ignore ou méprise. D’où sa vertu capitale dans notre civilisation, où elle est désormais séparée de la religion et de la magie : non seulement elle crée de la beauté, c’est-à-dire de la joie (a thing of beaty is a joy for ever), elle nous aide à supporter le trop-plein insupportable de la réalité, et du même coup à affronter la cruauté du monde.

lundi 2 janvier 2012

Rupert Riedl : Les conséquences de la pensée causale

Extraits du livre "L’invention de la réalité - Contribution au constructivisme" publié en 1981 sous la direction de Paul Watzlawick.
Livre que l’on trouve à présent dans la collection Points - Essais de l’éditeur Seuil.


Cet ouvrage regroupe quelques essais de différents auteurs dont Paul Watzlawick, (photo ci-contre). 

J'ai choisi de vous proposer quelques extrait du texte de Rupert Riedl intitulé :"Les conséquences de la pensée causale". Ne vous laissez pas effrayer par le titre ! (;-))


Ceux qui connaissent un peu ce blog, comprendront peut-être pourquoi je les ai choisis. J’éprouve le besoin de comprendre comment nous pensons le monde dans lequel nous vivons. Nous traversons une période de crise qui n’est pas prête de se terminer, et j’ai le sentiment que ceux qui mènent la barque (leur barque ?) ne sont pas plus doués pour régler cette crise de civilisation qu’une bande de chimpanzés ne le serait devant les pupitres d’une centrale nucléaire dont le réacteur entrerait en fusion. Nous sommes si proche par nos comportements de nos ancêtres de la préhistoire, que c’est un peu comme si nous avions créé un monde auquel nous ne pourront peut-être jamais rien comprendre, ne serait-ce que du fait des limites des facultés dont nous avons héritées de par l’évolution.

Je vous propose donc de lire ces extraits. Allez-y progressivement, sans vous effrayer de certains termes (j'ai mis des liens vers des définitions pour les plus compliquées). Je suis sûr que le texte sur les pigeons vous surprendra et que la conclusion…



L’impossibilité d’une argumentation rationnelle (page 82 à 83)

Comment expliquer que nous voulions (chaque fois que nous ne savons pas) déterminer des causes, des buts, c'est-à-dire une causalité et une finalité ? Et cela bien que nous nous trompions souvent, que nous interprétions mal un but, que nous prenions une cause pour un effet, et vice versa – il nous est par exemple arrivé de confondre un ouvre-gants avec des pinces, un compresseur avec un générateur, la roue d’un moulin avec celle d’un bateau à roues ; ou bien encore nous avons pris quelqu’un qui ne pouvait retirer la clé d’une serrure pour quelqu’un qui ne pouvait pas ouvrir une porte, ou bien des voleurs de tapis pour des livreurs, et des voleurs de tableaux pour des restaurateurs.

Comment justifions-nous notre affirmation selon laquelle l’orbite de la lune est la cause des marées, les consommateurs la cause du marché, et l’expérimentateur celle du comportement des rats de laboratoire ? On constate en effet que les marées terrestres ralentissent la vitesse orbitale de la lune, que le marché et l’industrie manipulent l’acheteur, et que l’ensemble des comportements du rat de laboratoire détermine les procédures que l’expérimentateur met en place.

Mais nous ne devrions pas seulement nous méfier des préjugés et des erreurs. Selon la thèse du philosophe écossais David Hume, nous devrions réaliser que le "parce que" avec lequel nous avançons une cause présumée n’est pas lui-même fondé. En fait, si nous croyons Hume, le "parce que" (propter hoc) de nos affirmations, n’est pas vérifiable ; seule la formule "si ceci, alors cela" (post hoc) peut être vérifiée. De ce fait, Hume affirme qu’on ne peut jamais dire : "la pierre devient chaude parce que le soleil brille", mais simplement : "chaque fois que le soleil brille, la pierre devient chaude". Déjà en 1739-1740, dans son Traité de la nature humaine, Hume affirmait que la causalité ne faisait peut-être pas partie de la nature, et n’était donc probablement rien d’autre qu’ "un besoin de l’esprit humain". Il rejetait aussi toute explication métaphysique qui dépasse le cadre de l’expérience.
…

Mais alors, comment vérifier notre concept de causalité, si nos prévisions, bien que reconnues comme nécessaires, ne peuvent être rationnellement vérifiées ? On doit seulement constater qu’il est resté invérifié. Ainsi, ce désir qu’il existe quelque chose comme la causalité ou la finalité est peut-être une nécessité, mais il peut, en même temps, être totalement fallacieux. L’épistémologie traditionnelle ne peut expliquer son propre fondement ; seule l’épistémologie évolutionniste y parvient.

S’en suit un passionnant chapitre intitulé « L’histoire naturelle des prévisions causales ». (L’épistémologie évolutionniste considère généralement l’évolution des organismes comme un processus d’accumulation de connaissances)

Mais lisez à présent ce chapitre passionnant et amusant :


La superstition concernant les causes (pages 89 à 91)

On se souvient que, dans l’expérience sur les réflexes conditionnés, le chien semblait prendre la cloche pour la cause de la nourriture qu’il reçoit. Plus précisément, il avait envers la cloche le comportement d’un loup occupant un rang subalterne dans une bande quand il demande la part d’une proie au loup qui est le chef de la bande – il manifestait de la « soumission » et essayait de « flatter ». Ce programme, intégré, ne fonctionne qu’avec le développement du rituel suivant : remuer la queue, aboyer, gémir, sauter, baisser la tête et la poitrine, exposer sa gorge au loup chef de bande que les autres loups ne peuvent toucher, si ce n’est avec la patte et doucement. Bien sûr, nous ne savons pas ce qu’un chien pense quand il réclame ; mais, dans la mesure où il réclame aussi parfois dans ses rêves, il a peut-être une idée, même très simple, de ce qu’il fait. Et, puisque le comportement à l’égard de la cloche et à l’égard du loup chef de bande est le même, on peut aussi penser qu’il existe dans ces deux cas le concept d’une relation du type « si… alors… ». La coïncidence de la nourriture et de la cloche donne lieu à la prévision d’une relation nécessaire qu’on appelle causale.

Nous faisons exactement le même type de prévision « si… alors… » que celles de nos ancêtres du monde animal ont profondément intégré comme un programme inattaquable, parce que s’avérant dans de multiples occasions essentiel à la survie.

Nous savons tous, bien sûr, que les cloches ne sont pas habituellement la cause de la présence de nourriture. Alors comment, par quel type de contrainte, ce même mécanisme d’apprentissage individuel et créatif peut-il mener à la superstition, et jusqu’où faut-il remonter dans l’histoire du monde animal pour en trouver l’origine ? Ces questions sont encore sans réponses.


B.F.Skinner, le psychologue et psycholinguiste américain plaça des pigeons dans ce que nous appelons maintenant des « boites de Skinner », en ne mettant qu’un pigeon par boite. L’expérimentateur voit à l’intérieur de ces boites, mais l’oiseau perçoit uniquement les messages qu’il choisit de lui transmettre. Skinner plaça donc ses pigeons dans une série de boites, et mis en place son expérience de façon à ce qu’un mécanisme lance dans chaque boite une boulette de nourriture à intervalles réguliers. Cependant, bien que cela ne soit pas toujours pris en considération, les pigeons ne réagissent pas simplement comme des robots. Ils ont leurs propres réflexes et programmes, et sont continuellement engagés dans une activité : ils marchent, regardent autour d’eux, lissent leurs plumes, etc. Ainsi, l’apparition de la boulette coïncide toujours avec un mouvement que les pigeons sont en train de faire. Et, au bout d’un certain temps, l’apparition de la boulette aura nécessairement coïncidé plusieurs fois avec un mouvement précis. A partir de là, un étonnant processus d’apprentissage commence. Le mouvement qui s’est trouvé associé avec l’apparition de la nourriture – par exemple, un pas vers la gauche – est dès lors répété plus fréquemment, et la coïncidence devient, elle aussi, plus fréquente. Ainsi, la « prévision » du pigeon selon laquelle il existe une relation entre la nourriture et ce mouvement précis est pour lui de plus en plus confirmée, jusqu’à l’évidence presque absolue que le mouvement, maintenant répété constamment, est nécessairement suivi par l’apparition de nourriture. En effet, si le pigeon ne fait rien d’autre que des pas sur la gauche, chaque boulette représente manifestement une récompense et une confirmation. Le résultat de l’expérience, c’est qu’un grand nombre de pigeons deviennent fous : l’un tourne sans arrêt sur la gauche, l’autre déploie constamment son aile droite, et un troisième tourne continuellement la tête d’un côté puis de l’autre. On conclura de tout ceci que la « prédiction » d’une relation causale se vérifie d’elle-même.
Lire ici cette analyse du travail de Skinner : "Vous avez dit comportementale ?"


Maintenant, dans quelle mesure, nous, êtres humains, sommes victimes de telles « prédictions qui se vérifient d’elles-mêmes », sera le propos des contributions suivantes (voir aussi plus loin l’article de Paul Watlzlawick qui traite de ce problème en particulier). Mais on peut déjà affirmer que les racines de cette forme de superstition sont héréditaires et profondément ancrées en nous.

Il nous est tous déjà arrivé de "toucher du bois" pour écarter le mauvais sort d’une prévision que l’on souhaite vivement voir se réaliser. Certains font même le geste amusant de toucher leur propre tête quand ils n’ont pas de bois à portée de main. Et, puisque, dans la majorité des cas, la chance semble plutôt nous sourire, nous devons bien admettre que ce geste a été efficace.

Ceci nous amène de nouveau très près de la réflexion consciente. Nous avons évoqué précédemment l’avantage qu’avait représenté l’acquis de la conscience dans le processus de l’évolution – à savoir, l’avantage de pouvoir transférer le risque de mort de l’individu à celle de l’hypothèse qu’il fait. Ce passage de la réalité matérielle au domaine de la pensée est sans doute un des plus importants acquis de l’histoire de l’évolution. Mais on ne doit cependant pas oublier les pièges liés à ce progrès. Toutes les erreurs désastreuses qui en ont résulté ont la même origine : une vérification dans le domaine de la pensée est prise pour une vérification réelle et réussie dans le monde concret.

Quelque chose comme un deuxième monde est alors apparu : un monde théorique est venu s’ajouter au monde observable. Mais qui décide quand ces deux mondes se contredisent ? Où trouver la vérité ? Dans nos sens qui nous trompent, ou dans notre conscience à laquelle on ne peut se fier ? Et la commence précisément le dilemme de l’être humain : il est désormais confronté à la coupure de son monde en deux parties – coupure particulièrement douloureuse parce qu’elle le partage aussi lui-même en deux, en corps et âme, en matière et esprit. On trouve là aussi la racine du conflit qui fait partie de l’histoire de notre civilisation depuis deux millénaires et demi : celui qui oppose le rationalisme et l’empirisme, l’idéalisme au matérialisme, les sciences exactes aux sciences humaines, les interprétations causales aux interprétations finalistes, l’herméneutique au scientisme.

Mais en fait, cette coupure nous fait largement sortir des limites de notre histoire, puisque nous connaissons des traces de ce dilemme qui datent de plus de quarante millions d’années.


Je ne vais pas vous donner de nouveaux extraits, le but étant de donner envie d’acheter le livre et de le lire. Mais je ne puis résister à l’envie de vous retranscrire la fin de cet essai de Rupert Riedl sur les conséquences de la pensée causale, qui traite du dilemme de la société. La voici :

Jay Forester écrit : « L’esprit humain est incapable de comprendre les systèmes sociaux humains. » Et c’est vrai. Nos conceptions innées ont été sélectionnées pour faire face au modeste environnement causal qui était celui de nos ancêtres animaux. Mais elles ne sont plus adaptées aux responsabilités auxquelles notre monde technocratique nous confronte. Notre mode de penser causal et unidimensionnel n’est pas capable de trouver une solution. Pour cette raison, nous construisons des vérités et des causes sociales qui s’excluent réciproquement. Et la décision appartient toujours à ce pouvoir aveugle qui, reconnaissons-le nous fait à tous peur.


Bon, je suis d'accord, ce n'était pas facile, mais qu'en pensez-vous ? Et comment allez-vous regarder les pigeons à présent ? (;-))



vendredi 31 décembre 2010

Paul Watzlawick : « La réalité de la réalité - Confusion, désinformation, communication »

Paul Watzlawick : « La réalité de la réalité - Confusion, désinformation, communication »
Edité par le Seuil, Collection Points, Anthropologie Sciences humaines

C’est en rédigeant la note d’introduction au livre précédent « Gouverner par le chaos » que je me suis souvenu avoir lu ce livre de Paul Watzlawick. 
Je l’ai lu il y a trente ans, preuve que ma réflexion sur ce sujet remonte à loin. C’est en excellent livre, qui m’avait beaucoup impressionné à l’époque. La pensée de Watzlawick a fait son chemin depuis.
Je vous propose de lire l’avant-propos de ce livre en espérant sincèrement que vous aurez envie de lire la suite.

Avant-propos (pages 7 à 9)

Ce livre traite du procès par lequel la communication crée ce que nous appelons réalité. Cette formulation peut de prime abord paraître des plus singulières, car on ne doute pas que la réalité est ce qui est, et la communication une simple manière de l’exprimer ou de l’expliquer.

En fait il n’en est rien. Comme ce livre le montrera, notre idée quotidienne, conventionnelle, de la réalité est une illusion que nous passons une partie substantielle de notre vie à étayer, fut-ce au risque considérable de plier les faits à notre propre définition du réel, au lieu d’adopter la démarche inverse. De toutes les illusions, la plus périlleuse consiste à penser qu’il n’existe qu’une seule réalité. En fait ce qui existe, ce ne sont que différentes versions de celle-ci dont certaines peuvent être contradictoires, et qui sont toutes des effets de la communication, non le reflet de vérités objectives et éternelles.

Le rapport étroit entre réalité et communication est une idée relativement neuve. Si les physiciens et les ingénieurs ont depuis longtemps résolu les problèmes liés à la transmission efficace de signaux, si les linguistes ont été durant des siècles engagés dans l’exploration de l’origine et de la structure des langues, si les sémanticiens ont fouillés la signification des signes et des symboles, c’est seulement récemment que la pragmatique de la communication – autrement dit, l’étude des modes de communication par lesquels des individus peuvent en venir à entretenir des rapports délirants, ainsi que des différentes visions du monde qui en résultent – est devenue un terrain de recherches autonome.
Mon intention est de divertir le lecteur en lui proposant sous forme d’anecdotes certaines questions choisies de ce nouveau champ d’investigation scientifique ; des questions qui sont, je l’espère, inhabituelle et intrigantes, et cependant d’une importance immédiate et pratique pour expliquer et l’apparition de différentes conceptions de la réalité et la nature des conflits humains.

Certains des exemples utilisés, qui sont empruntés à la littérature, aux mots d’esprit, aux jeux et aux devinettes, peuvent sembler frivoles mais ne devraient pourtant pas faire oublier le sérieux de la démarche. L’interprétation scientifique dispose de deux méthodes : l’une consiste à développer une théorie pour montrer dans un deuxième temps comment les faits observables la corroborent ; l’autre présente de nombreux exemples tirés de contextes différents, puis entreprend d’en dégager, d’un point de vue pratique, la structure commune et les conclusions qui s’ensuivent. Dans la première méthode, les exemples ont valeur de preuve ; dans la seconde, leur fonction est métaphorique et illustrative : ils sont là pour expliquer quelque chose, pour le transcrire dans un langage plus accessible, mais nécessairement dans le but de prouver quoi que ce soit.

J’ai choisi la seconde approche et à travers elle j’espère permettre au lecteur de s’introduire, pour ainsi dire par la porte de derrière, dans le champ complexe de la formation du réel. Aucune connaissance préalable en la matière n’est nécessaire, aucune théorie ni formule ne sera infligée. Le cas échéant, on trouvera dans la bibliographie toutes références et sources utiles si l’on désire approfondir certaines questions qui retiennent l’intérêt.

Je serais heureux si ce livre pouvait avoir encore une autre utilité. Comme je l’ai déjà dit, la croyance selon laquelle il n’y aurait qu’une seule réalité, soit la façon dont on la voit soi-même, est une illusion dangereuse. Elle devient encore plus dangereuse lorsqu’elle est doublée d’une volonté prosélyte d’éclairer le reste du monde, que ce reste-ci veuille ou non d’une telle lumière. Refuser d’embrasser inconditionnellement une seule définition de la réalité, par exemple une idéologie donnée, oser jeter sur le monde un regard différent, peut alors devenir, à mesure que nous approchons de 1984, un « délit d’opinion » au sens d’Orwell. Je souhaite que ce livre contribue, si peu que ce soit, à prévenir ces formes de violence et à rendre la tâche plus ardue aux violeurs de conscience, laveurs de cerveau et autre milicien évangélistes des temps modernes.

J’ai entretenu un contact direct avec la majeure partie du matériel que je présente ici, que ce soit au cours de ma formation en langues vivantes et en philosophie, pendant des années de pratique de l’enquête criminelle, ou encore tout particulièrement à travers vingt-quatre années de travail en tant que psychothérapeute dont quatorze, jusqu’ici, comme « associé de recherche » au Mental Research Institute de Palo Alto (Californie). D’autres éléments de ce livre reposent sur l’enseignement et les consultations cliniques que j’ai dispensés à l’université de Stanford en tant que maître de conférences en psychiatrie, et sur les conférences que j’ai données dans de nombreuses universités et centre de recherche ou de formation psychiatrique aux Etats-Unis, au Canada, en Amérique Latine et en Europe. Cet essai aborde également un certain nombre de questions dont je n’ai qu’une connaissance théorique et indirecte ; il va de soi que je porte seul la responsabilité d’éventuelles erreurs.


Le livre se compose de trois parties : la première traite de la confusion, c’est-à-dire des brouillages de la communication et des distorsions corollaires qui se produisent involontairement ; la deuxième partie examine le concept quelque peu « exotique » de désinformation, par lequel j’entends les obstacles, impasses et illusions qui peuvent surgir lorsqu’on est volontairement à la recherche d’une information ou qu’au contraire on tente délibérément de la dissimuler ; la troisième est consacrée aux problèmes captivants liés à l’instauration de la communication dans des domaines où elle n’existait pas jusqu’alors, c’est-à-dire la création d’une réalité pouvant être partagée avec profit par des humains et d’autres êtres, à savoir les animaux et les extra-terrestres.

Je vous propose de regarder cette vidéo. Elle est en Allemand, mais elle est sous-titrée :



jeudi 30 décembre 2010

Anonymes : « Gouverner par le chaos, Ingénierie sociale et mondialisation »

Anonymes : « Gouverner par le chaos, Ingénierie sociale et mondialisation »

Je suis conscient du fait que ces derniers temps, je propose moins de textes littéraires ou philosophiques et de plus en plus de textes politiques, voire polémiques. Est-ce un signe des temps ? Probablement…

La situation politique se détériore de plus en plus en France, Depuis deux ans, tout semble s’accélérer dangereusement. Comme si des freins avaient lâchés, des freins moraux. La grogne monte dans la population et nos politiques ne semblent pas se rendre compte du fait que la situation pourrait bien leur échapper. 
Le petit livre de Stéphane Hessel, « Indignez-vous ! » s’est vendu à 400.000 exemplaires en quelques semaines (j’en ai acheté quatre, un pour moi, les autres pour offrir). Et on parle de cela dans les médias comme d’un simple phénomène éditorial, sans plus évoquer la signification forte d’un tel succès.

La situation se détériore, et parallèlement la parole se libère, tant sur le web et ses blogs, que dans de petites maisons d’éditions qui se mettent à publier de véritables petits brûlots. Pas dans la presse bien sûr, car comme le révèle un des fameux câbles de l’ambassade américaine révélé par wikileaks : "le secteur privé des médias en France – en presse écrite et audiovisuelle – continue d'être dominé par un petit nombre de conglomérats, et les médias français sont plus régulés et soumis aux pressions politiques et commerciales que leurs équivalents américains". 
Le même câble explique : "Les grands journalistes sont souvent issus des mêmes écoles élitistes que de nombreux chefs de gouvernement. Ces journalistes considèrent que leur premier devoir n’est pas nécessairement de surveiller le pouvoir en place.  Nombre d’entre eux se considèrent plutôt comme des intellectuels préférant analyser les évènements et influencer les lecteurs plutôt que reporter des faits"
C'est un diplomate américain qui le dit !

Ce livre « Gouverner par le chaos » fait partie de ces livres qui contribuent à alimenter une juste colère. Pour qui connais un peu le sujet, on n’y trouve rien de nouveau, mais il a le mérite de regrouper de nombreux sujets concernant l’ingénierie sociale, dans petit volume et de se lire rapidement (plus rapidement qu’un gros livre de Chomsky par exemple). Il a été écrit lui aussi, par un petit groupe d’anonymes (Comme « L’insurrection qui vient », dont j’ai déjà parlé dans ce blog).

Autant que je me souvienne, il semblerait que le conseiller de Georges Bush, dont parle l’extrait ci-dessous, ait été le « fameux » Karl Rove (l’anecdote est assez connue). Tapez son nom sur Internet, vous ne serez pas déçus par ce que vous lirez sur le quidam !).

L’article de Ron Suskind se trouve ici : http://www.nytimes.com/2004/10/17/magazine/17BUSH.html
Ça vaut le coût de le lire, croyez-moi !


Voici l'extrait de "Gouverner par le chaos", faites-vous une idée...

Le reality-building, pages 64 à 67

Le journaliste politique Ron Suskind rapportait en 2004 la conversation qu’il avait eue un jour avec un conseiller de George W. Bush : « Pendant l’été 2002,  après que j’eus écrit au sujet de l’ancienne directrice de la communication de Bush, KAREN Hughes, j’ai eu une discussion avec un conseiller senior de Bush. Il m’exprima le déplaisir de la Maison-Blanche, puis il me dit quelque chose que je n’ai pas entièrement compris à ce moment là – mais qui, je le crois maintenant, concerne le cœur même de la présidence de Bush. Le conseiller me déclara que les types comme moi étaient « dans ce que nous appelons la communauté fondée sur le réel », qu’il définissait comme les personnes qui « croient que les solutions émergent de l’étude judicieuse de la réalité discernable ».  J’acquiesçais, et murmurai quelque chose sur les principes de la raison et de l’empirisme. Il me coupa net. « Ce n’est plus la façon dont fonctionne le monde désormais », continua-t-il. « Nous sommes désormais un empire, et quand nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudierez cette réalité – de manière judicieuse, sans aucun doute – nous agirons à nouveau, créant d’autres nouvelles réalités, que vous pouvez étudier également, et c’est comme ça que les choses se régleront. Nous sommes les acteurs de l’Histoire… et vous, vous tous, il ne vous restera qu’à tout simplement étudier ce que nous faisons. »

Le malaise provoqué par ces propos vient de ce que l’on assiste à la transgression décomplexée d’un tabou. Quelque chose de sacré se trouve piétiné sous nos yeux. Et en effet, le reality-building n’hésite pas à transgresser la Loi fondamentale de la condition humaine, la Loi ultime de nos vies, c'est-à-dire l’affrontement au réel, le fait qu’il subsiste toujours quelque chose « qui ne se contrôle pas ». Chacun, quelle que soit sa position dans la hiérarchie sociale, doit se soumettre à cet arbitre, à cette autorité fondamentale et fondatrice que, par définition, personne ne contrôle et qui reste donc totalement impartiale et incorruptible. Nous sommes tous égaux face au réel. Or, l’ingénierie sociale vise justement à échapper vise justement à échapper à cette commune condition humaine pour élaborer une forme de vie et de politique inégalitaire, où le sommet de la pyramide se détacherait complètement de la base, où le fantasme du dominant prendrait la place du réel pour devenir la Loi exclusive du dominé. Ce vieux rêve de mettre son propre désir à la place du réel, rêve de pouvoir réaliser tous nos fantasmes, d’abolir toutes les limites et tout ce qui résiste à notre désir, est lui-même un effet de notre condition d’humains, trop humains, pour qui la perception du réel est toujours découplée du réel lui-même. L’Homo sapiens n’est effectivement pas en contact direct avec le réel. Son rapport au réel est toujours médiatisé par une construction perceptive, une représentation, ce que l’on appelle la réalité. Comme la thématisé Alfred Korzybski dans sa sémantique générale, le rapport entre le réel et sa représentation est exactement sur le modèle du territoire et de sa carte. Certes nous vivons dans un territoire réel, mais il faut intérioriser une carte de ce territoire, donc une représentation du réel, pour y survivre. Or, l’arbitraire du signe mis en évidence par Ferdinand de Saussure, le fait que les signes n’aient aucun rapport naturel avec ce qu’ils désignent, oblige à ce que toute construction de sens soit conventionnelle, donc culturelle, historique, relative et négociable. L’humain vit donc dans un paradoxe, avec un pied dans une réalité plastique et constructible, représentation sémantique d’un réel, lui, incontrôlable, immaitrisable et asémantique où il pose l’autre pied.

A défaut de construire directement le réel, on peut donc chercher à s’en approcher de manière asymptomatique en construisant la réalité. Ensuite, le mécanisme très largemen partagé de la prophétie auto-réalisatrice fait le reste : à force d’agir et de penser en fonction d’une certaine image du réel, on en vient à façonner le réel lui-même selon cette image. Ce sont les divers moyens d’y parvenir que la théorie constructiviste a analysés, notamment dans l’ouvrage collectif L'invention de la réalité, de l’école dite de Palo Alto et dont Paul Watzlawick est le membre le plus connu. Du constructivisme ont été tirées de nombreuses applications stratégiques visant à éliminer toute forme de contestation. Ainsi, une technique appliquée dans le milieu de l’entreprise, le « message multiplié », consiste à orchestrer par des mémos internes la circulation d’une même information avec des petites variantes et par des canaux différents pour élaborer un paysage informationnel apparemment décentralisé et non concerté, une réalité ressemblant au réel, mais fondamentalement univoque et consensuelle, d’où le réel a été évacué. A la limite, qu’il y ait désaccord effectif dans le groupe, voire conflit déclaré, passe encore, mais il ne doit en aucun cas être perçu.
D’autres techniques de reality-building reposent sur l’inversion systématique du sens des mots et l’élaboration de syntagmes contradictoires dans les termes, paralysant la réflexion critique. Cette activité de construction linguistique d’une réalité non polémique, réalité purement positive, dont toute négativité a été évacuée, Georges Orwell l’avait, en son temps, baptisée la « novlangue ». Reprenant le témoin, Eric Hazan, dans LQR. La propagande du quotidien, met en évidence les altérations intentionnellement déréalisantes que le pouvoir gestionnaire contemporain fait subir au langage, qui n’ont d’égal que celles analysées par Victor Klemperer dans LTI, la langue du 3ème Reich. Dans le même esprit, Start Ewen rapporte ces conseils de marketing publicitaire ; « pour vendre la culture marchande, il fallait en proposer une vision épurée de toute cause de mécontentement social. […] Helen Woodward, qui faisait autorité en matière de rédaction publicitaire dans les années vingt, disait que pour écrire une annonce efficace le concepteur devait éviter religieusement l’univers de la production. « Quel que soit le produit que vous devez faire valoir » recommandait-elle, « n’allez jamais voir l’endroit où il est fabriqué… Ne regardez jamais travailler les gens… Parce que, voyez-vous, quand vous connaissez la vérité de n’importe quoi, la vérité réelle et profonde, il devient très difficile de composer la prose légère et superficielle qui va faire vendre cette chose là. (Ewen Stuart, op. cit. pages 87-88).

On le voit, le marketing repose souvent sur une bonne dose de double pensée, au sens d’Orwell, c'est-à-dire d’autosuggestion. La suggestion, et surtout l’autosuggestion, d’une réalité fictive qui enchante ce dont on fait la promotion ou qui dénigre exagérément un adversaire, font partie des techniques de propagande de bases communes aux régimes totalitaires et aux écoles de « force de vente ».




P.S. :
Vous pouvez télécharger un texte publié en 2004 par les mêmes "Ingénierie sociale et mondialisation". Sa lecture à la lumière des évènements que nous vivons en ce moment (Nov. 2011), est aussi passionnante qu'édifiante. Voici le lien : http://radicalisme-pop.hautetfort.com/media/00/00/857518271.pdf

Cet autre article du Monde parle du sinistre Karl Rove et évoque également cette "anecdote" : 
http://www.lemonde.fr/idees/article/2008/09/05/le-retour-de-karl-rove-le-scenariste-par-christian-salmon_1091916_3232.html