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mardi 15 décembre 2015

Victor Hugo : Quatrevingt-treize


Victor Hugo

Quatrevingt-treize...
(Orthographié comme l'a écrit Victor Hugo)


"Qutrevingt-treize" est le dernier roman écrit par Victor Hugo. Il devait constituer le dernier volume d'une trilogie consacrée à la Révolution Française, dont "l'homme qui rit" constituait le premier volet.

"Quatrevingt-treize" et "l'homme qui rit" sont les deux romans de Victor Hugo que je préfère. Je vous propose de lire les premières pages de ce formidable livre. Il m'arrive parfois de citer un extrait de ce premier chapitre lorsque j'ai à défendre la Révolution Française contre ses nombreux ennemis (Voir ci-dessous).

1793, pour certains, c'est la Terreur. Pour moi, c'est l'an 2 de la République. C'est le moment terrible de notre histoire où toutes les armées d'Europe attaquent la France pour étouffer l'esprit de liberté de la révolution. C'est aussi le moment où la République est attaquée sur ses arrières par les Chouans de Vendée et de Bretagne.

Les bonnes âmes qui crient à l'horreur lorsqu'elles évoquent la Terreur Révolutionnaire, se gardent bien de comparer celle-ci avec la terreur de l'ancien régime qui dura des siècles. Je n'ai pas l'intention de tenir une comptabilité de l'horreur, ni de justifier la violence, mais voici juste un exemple. Durant les 17 mois que dura la Terreur, le tribunal révolutionnaire ordonna à Paris 2627 condamnations à mort. C'est moins que le nombre de victimes tuées en une seule nuit lors du massacre de la Saint Barthelemy ordonné par le roi Charles IX.

Demandez-vous pourquoi la violence révolutionnaire ne trouve aucune excuse à ces bonnes âmes qui veulent tout ignorer de la violence de l'ancien régime.

Demandez-vous comment aurait réagi le gouvernement français, si pendant la guerre de 1914 - 1918, une province de France avait refusé de défendre les frontières et s'était révoltée ?

Si vous vous intéressez vraiment à la Révolution Française et que vous cherchez à comprendre les raisons de la guerre de Vendée, peut-être comprendrez-vous mieux la réaction de ce grenadier du bataillon du bonnet rouge, lorsqu'il s'exclame :
"C'est que c'est tout de même un véritable massacrement pour l'entendement d'un honnête homme, - , que de voir des iroquois de la Chine qui ont eu leur beau−père estropié par le seigneur, leur grand−père galérien par le curé et leur père pendu par le roi, et qui se battent, nom d'un petit bonhomme ! et qui se fichent en révolte et qui se font écrabouiller pour le seigneur, le curé et le roi !


Voici donc le premier chapitre de ce formidable roman du grand Victor Hugo.



LE BOIS DE LA SAUDRAIE



    Dans les derniers jours de mai 1793, un des bataillons parisiens amenés en Bretagne par Santerre fouillait le redoutable bois de la Saudraie en Astillé. On n'était pas plus de trois cents, car le bataillon était décimé par cette rude guerre. C'était l'époque où, après l'Argonne, Jemmapes et Valmy, du premier bataillon de Paris, qui était de six cents volontaires, il restait vingt−sept hommes, du deuxième trente−trois, et du troisième cinquante−sept. Temps des luttes épiques.

Les bataillons envoyés de Paris en Vendée comptaient neuf cent douze hommes. Chaque bataillon avait trois pièces de canon. Ils avaient été rapidement mis sur pied. Le 25 avril, Gohier étant ministre de la justice et Bouchotte étant ministre de la guerre, la section du Bon−Conseil avait proposé d'envoyer des bataillons de volontaires en Vendée ; le membre de la commune Lubin avait fait le rapport ; le Ier mai, Santerre était prêt à faire partir douze mille soldats, trente pièces de campagne et un bataillon de canonniers.

Ces bataillons, faits si vite, furent si bien faits, qu'ils servent aujourd'hui de modèles ; c'est d'après leur mode de composition qu'on forme les compagnies de ligne ; ils ont changé l'ancienne proportion entre le nombre des soldats et le nombre des sous−officiers.

Le 28 avril, la commune de Paris avait donné aux volontaires de Santerre cette consigne: Point de grâce, point de quartier. A la fin de mai, sur les douze mille partis de Paris, huit mille étaient morts.

Le bataillon engagé dans le bois de la Saudraie se tenait sur ses gardes. On se ne hâtait point. On regardait à la fois à droite et à gauche, devant soi et derrière soi ; Kléber a dit: Le soldat a un oeil dans le dos. Il y avait longtemps qu'on marchait. Quelle heure pouvait−il être? à quel moment du jour en était−on? Il eût été difficile de le dire, car il y a toujours une sorte de soir dans de si sauvages halliers, et il ne fait jamais clair dans ce bois−là.

Le bois de la Saudraie était tragique. C'était dans ce taillis que, dès le mois de novembre 1792, la guerre civile avait commencé ses crimes ; Mousqueton, le boiteux féroce, était sorti de ces épaisseurs funestes ; la quantité de meurtres qui s'étaient commis là faisait dresser les cheveux. Pas de lieu plus épouvantable.

Les soldats s'y enfonçaient avec précaution. Tout était plein de fleurs ; on avait autour de soi une tremblante muraille de branches d'où tombait la charmante fraîcheur des feuilles ; des rayons de soleil trouaient çà et là ces ténèbres vertes ; à terre, le glaïeul, la flambe des marais, le narcisse des prés, la gênotte, cette petite fleur qui annonce le beau temps, le safran printanier, brodaient et passementaient un profond tapis de végétation où fourmillaient toutes les formes de la mousse, depuis celle qui ressemble à la chenille jusqu'à celle qui ressemble à l'étoile. Les soldats avançaient pas à pas, en silence, en écartant doucement les broussailles. Les oiseaux gazouillaient au−dessus des bayonnettes.

La Saudraie était un de ces halliers où jadis, dans les temps paisibles, on avait fait la Houiche−ba, qui est la chasse aux oiseaux pendant la nuit ; maintenant on y faisait la chasse aux hommes.

Le taillis était tout de bouleaux, de hêtres et de chênes ; le sol plat ; la mousse et l'herbe épaisse amortissaient le bruit des hommes en marche ; aucun sentier, ou des sentiers tout de suite perdus ; des houx, des prunelliers sauvages, des fougères, des haies d'arrête−boeufs, de hautes ronces ; impossibilité de voir un homme à dix pas.

Par instants passait dans le branchage un héron ou une poule d'eau indiquant le voisinage des marais. On marchait. On allait à l'aventure, avec inquiétude et en craignant de trouver ce qu'on cherchait.

De temps en temps on rencontrait des traces de campements, des places brûlées, des herbes foulées, des bâtons en croix, des branches sanglantes. Là on avait fait la soupe, là on avait dit la messe, là on avait pansé des blessés. Mais ceux qui avaient passé avaient disparu. Où étaient−ils? bien loin peut−être. Peut−être là tout près, cachés, l'espingole au poing. Le bois semblait désert. Le bataillon redoublait de prudence. Solitude, donc défiance. On ne voyait personne ; raison de plus pour redouter quelqu'un. On avait affaire à une forêt mal famée.

Une embuscade était probable.
Trente grenadiers, détachés en éclaireurs et commandés par un sergent, marchaient en avant à une assez grande distance du gros de la troupe. La vivandière du bataillon les accompagnait. Les vivandières se joignent volontiers aux avant−gardes. On court des dangers, mais on va voir quelque chose. La curiosité est une des formes de la bravoure féminine.

Tout à coup les soldats de cette petite troupe d'avant−garde eurent ce tressaillement connu des chasseurs qui indique qu'on touche au gîte. On avait entendu comme un souffle au centre d'un fourré, et il semblait qu'on venait de voir un mouvement dans les feuilles. Les soldats se firent signe.

Dans l'espèce de guet et de quête confiée aux éclaireurs, les officiers n'ont pas besoin de s'en mêler ; ce qui doit être fait se fait de soi−même.
En moins d'une minute le point où l'on avait remué fut cerné ; un cercle de fusils braqués l'entoura ; le centre obscur du hallier fut couché en joue de tous les côtés à la fois, et les soldats, le doigt sur la détente, l'œil sur le lieu suspect, n'attendirent plus pour le mitrailler que le commandement du sergent.

Cependant la vivandière s'était hasardée à regarder à travers les broussailles, et au moment où le sergent allait crier: Feu! cette femme cria: Halte!

Et se tournant vers les soldats: − Ne tirez pas, camarades!

Et elle se précipita dans le taillis. On l'y suivit.

Il y avait quelqu'un là en effet.


    Au plus épais du fourré, au bord d'une de ces petites clairières rondes que font dans les bois les fourneaux à charbon en brûlant les racines des arbres, dans une sorte de trou de branches, espèce de chambre de feuillage, entr'ouverte comme une alcôve, une femme était assise sur la mousse, ayant au sein un enfant qui tétait et sur ses genoux les deux têtes blondes de deux enfants endormis.

 C'était là l'embuscade.

- Qu'est−ce que vous faites ici, vous? cria la vivandière.

La femme leva la tête.

La vivandière ajouta furieuse: 

- Êtes-vous jolie d'être là!

Et elle reprit:

- Un peu plus, vous étiez exterminée!

Et, s'adressant aux soldats, la vivandière ajouta: C'est une femme.

Pardine, nous le voyons bien! dit un grenadier. La vivandière poursuivit:

- Venir dans les bois se faire massacrer! a−t−on idée de faire des bêtises comme ça!

La femme stupéfaite, effarée, pétrifiée, regardait autour d'elle, comme à travers un rêve, ces fusils, ces sabres, ces bayonnettes, ces faces farouches.

Les deux enfants s'éveillèrent et crièrent.

- J'ai faim, dit l'un.

- J'ai peur, dit l'autre.

Le petit continuait de téter.

La vivandière lui adressa la parole.

- C'est toi qui as raison, lui dit−elle.

La mère était muette d'effroi.

Le sergent lui cria:

- N'ayez pas peur, nous sommes le bataillon du Bonnet−Rouge.

La femme trembla de la tête aux pieds. Elle regarda le sergent, rude visage dont on ne voyait que les sourcils, les moustaches et deux braises qui étaient les deux yeux.

- Le bataillon de la ci−devant Croix−Rouge, ajouta la vivandière.

Et le sergent continua:

 - Qui es−tu, madame?

La femme le considérait, terrifiée. Elle était maigre, jeune, pâle, en haillons ; elle avait le gros capuchon des paysannes bretonnes et la couverture de laine rattachée au cou avec une ficelle. Elle laissait voir son sein nu avec une indifférence de femelle. Ses pieds, sans bas ni souliers, saignaient.

 C'est une pauvre, dit le sergent.

Et la vivandière reprit de sa voix soldatesque et féminine, douce en dessous: 

- Comment vous appelez−vous?

La femme murmura dans un bégaiement presque indistinct:

- Michelle Fléchard.

Cependant la vivandière caressait avec sa grosse main la petite tête du nourrisson.

- Quel âge a ce môme? demanda−t−elle.

La mère ne comprit pas. La vivandière insista.

- Je vous demande l'âge de ça.

- Ah! dit la mère, dix−huit mois.

- C'est vieux, dit la vivandière. Ça ne doit plus téter. Il faudra me sevrer ça. Nous lui donnerons de la soupe.

La mère commençait à se rassurer. Les deux petits qui s'étaient réveillés étaient plus curieux qu'effrayés. Ils admiraient les plumets.

- Ah! dit la mère, ils ont bien faim.

Et elle ajouta:

 -Je n'ai plus de lait.

On leur donnera à manger, cria le sergent, et à toi aussi. Mais ce n'est pas tout ça. Quelles sont tes opinions politiques?

La femme regarda le sergent et ne répondit pas.

- Entends−tu ma question?

Elle balbutia:

- J'ai été mise au couvent toute jeune, mais je me suis mariée, je ne suis pas religieuse. Les sœurs m'ont appris à parler français. On a mis le feu au village. Nous nous sommes sauvés si vite que je n'ai pas eu le temps de mettre des souliers.

- Je te demande quelles sont tes opinions politiques?

- Je ne sais pas ça.

Le sergent poursuivit:

- C'est qu'il y a des espionnes. Ça se fusille, les espionnes. Voyons. Parle. Tu n'es pas bohémienne? Quelle est ta patrie?

Elle continua de le regarder comme ne comprenant pas. Le sergent répéta:

- Quelle est ta patrie?

Je ne sais pas, dit−elle. Comment, tu ne sais pas quel est ton pays?

- Ah! mon pays. Si fait.

- Eh bien, quel est ton pays?

La femme répondit:

- C'est la métairie de Siscoignard, dans la paroisse d'Azé.

Ce fut le tour du sergent d'être stupéfait, il demeura un moment pensif, puis il reprit:

- Tu dis?

- Siscoignard.

- Ce n'est pas une patrie, ça.

- C'est mon pays.

Et la femme, après un instant de réflexion, ajouta:

- Je comprends, monsieur. Vous êtes de France, moi je suis de Bretagne.

- Eh bien?

- Ce n'est pas le même pays.

- Mais c'est la même patrie! cria le sergent.

La femme se borna à répondre:

- Je suis de Siscoignard.

- Va pour Siscoignard, repartit le sergent. C'est de là qu'est ta famille?

- Oui.

- Que fait−elle?

- Elle est toute morte. Je n'ai plus personne.

Le sergent, qui était un peu beau parleur, continua l'interrogatoire.

- On a des parents, que diable! ou on en a eu. Qui es−tu? Parle.

La femme écouta, ahurie, cet - ou on en a eu - qui ressemblait plus à un cri de bête qu'à une parole humaine.

La vivandière sentit le besoin d'intervenir. Elle se remit à caresser l'enfant qui tétait, et donna une tape sur la joue aux deux autres.

- Comment s'appelle la téteuse? demanda−t−elle ; car c'est une fille, ça.

La mère répondit: Georgette.

- Et l'aîné? car c'est un homme, ce polisson−là.

- René−Jean.

- Et le cadet? car lui aussi, il est un homme, et joufflu encore !

- Gros−Alain, dit la mère.

- Ils sont gentils, ces petits, dit la vivandière ; ça vous a déjà des airs d'être des personnes.

Cependant le sergent insistait.

- Parle donc, madame. As−tu une maison?

- J'en avais une.

- Où ça?

- A Azé.

- Pourquoi n'es−tu pas dans ta maison?

- Parce qu'on l'a brûlée.

- Qui ça?

- Je ne sais pas. Une bataille.

- D'où viens−tu?

- De là.

- Où vas−tu?

- Je ne sais pas.

- Arrive au fait. Qui es−tu?

- Je ne sais pas.

- Tu ne sais pas qui tu es?

- Nous sommes des gens qui nous sauvons.

- De quel parti es−tu?

- Je ne sais pas.

- Es−tu des bleus? Es−tu des blancs? Avec qui es−tu?

- Je suis avec mes enfants. Il y eut une pause. La vivandière dit:

- Moi, je n'ai pas eu d'enfants. Je n'ai pas eu le temps.

Le sergent recommença.

- Mais tes parents! Voyons, madame, mets−nous au fait de tes parents. Moi, je m'appelle Radoub ; je suis sergent, je suis de la rue du Cherche−Midi, mon père et ma mère en étaient, je peux parler de mes parents. Parle−nous des tiens. Dis−nous ce que c'était que tes parents.

- C'étaient les Fléchard. Voilà tout.

- Oui, les Fléchard sont les Fléchard, comme les Radoub sont les Radoub. Mais on a un état. Quel était l'état de tes parents? Qu'est−ce qu'ils faisaient? Qu'est−ce qu'ils font? Qu'est−ce qu'ils fléchardaient, tes Fléchard?

- C'étaient des laboureurs. Mon père était infirme et ne pouvait travailler à cause qu'il avait reçu des coups de bâton que le seigneur, son seigneur, notre seigneur, lui avait fait donner, ce qui était une bonté, parce que mon père avait pris un lapin, pour le fait de quoi on était jugé à mort ; mais le seigneur avait fait grâce et avait dit: Donnez−lui seulement cent coups de bâton ; et mon père était demeuré estropié.

- Et puis?

- Mon grand−père était huguenot. Monsieur le curé l'a fait envoyer aux galères.
J'étais toute petite.

- Et puis?

- Le père de mon mari était un faux−saulnier. Le roi l'a fait pendre.

- Et ton mari, qu'est−ce qu'il fait?

- Ces jours−ci, il se battait.

- Pour qui?

- Pour le roi.

- Et puis?

- Dame, pour son seigneur.

- Et puis?

- Dame, pour monsieur le curé.

- Sacré mille noms de noms de brutes! cria un grenadier.
La femme eut un soubresaut d'épouvante.

- Vous voyez, madame, nous sommes des Parisiens, dit gracieusement la vivandière.
La femme joignit les mains et cria:

- O mon Dieu seigneur Jésus!

- Pas de superstitions, reprit le sergent.

La vivandière s'assit à côté de la femme et attira entre ses genoux l'aîné des enfants, qui se laissa faire. Les enfants sont rassurés comme ils sont effarouchés, sans qu'on sache pourquoi. Ils ont on ne sait quels avertissements intérieurs.

- Ma pauvre bonne femme de ce pays−ci, vous avez de jolis mioches, c'est toujours ça. On devine leur âge.

    Le grand a quatre ans, son frère a trois ans. Par exemple, la momignarde qui tette est fameusement gouliafre. Ah! la monstre! Veux−tu bien ne pas manger ta mère comme ça! Voyez−vous, madame, ne craignez rien. Vous devriez entrer dans le bataillon. Vous feriez comme moi. Je m'appelle Houzarde ; c'est un sobriquet. Mais j'aime mieux m'appeler Houzarde que mamzelle Bicorneau, comme ma mère. Je suis la cantinière, comme qui dirait celle qui donne à boire quand on se mitraille et qu'on s'assassine. Le diable et son train. Nous avons à peu près le même pied, je vous donnerai des souliers à moi. J'étais à Paris le 10 août. J'ai donné à boire à Westermann. Ça a marché. J'ai vu guillotiner Louis XVI, Louis Capet, qu'on appelle. Il ne voulait pas. Dame, écoutez donc. Dire que le 13 janvier il faisait cuire des marrons et qu'il riait avec sa famille!

    Quand on l'a couché de force sur la bascule, qu'on appelle, il n'avait plus ni habit ni souliers ; il n'avait que sa chemise, une veste piquée, une culotte de drap gris et des bas de soie gris. J'ai vu ça, moi. Le fiacre où on l'a amené était peint en vert. Voyez−vous, venez avec nous, on est des bons garçons dans le bataillon ; vous serez la cantinière numéro deux ; je vous montrerai l'état. Oh! c'est bien simple! on a son bidon et sa clochette, on s'en va dans le vacarme, dans les feux de peloton, dans les coups de canon, dans le hourvari, en criant: Qui est−ce qui veut boire un coup, les enfants? Ce n'est pas plus malaisé que ça. Moi, je verse à boire à tout le monde. Ma foi oui.

    Aux blancs comme aux bleus, quoique je sois une bleue. Et même une bonne bleue. Mais je donne à boire à tous. Les blessés, ça a soif. On meurt sans distinction d'opinion. Les gens qui meurent, ça devrait se serrer la main. Comme c'est godiche de se battre! Venez avec nous. Si je suis tuée, vous aurez ma survivance. Voyez−vous, j'ai l'air comme ça ; mais je suis une bonne femme et un brave homme. Ne craignez rien.

Quand la vivandière eut cessé de parler, la femme murmura:

- Notre voisine s'appelait Marie−Jeanne et notre servante s'appelait Marie−Claude.

Cependant le sergent Radoub admonestait le grenadier.
- Tais−toi. Tu as fait peur à madame. On ne jure pas devant les dames.

- C'est que c'est tout de même un véritable massacrement pour l'entendement d'un honnête homme, répliqua le grenadier, que de voir des iroquois de la Chine qui ont eu leur beau-père estropié par le seigneur, leur grand−père galérien par le curé et leur père pendu par le roi, et qui se battent, nom d'un petit bonhomme! et qui se fichent en révolte et qui se font écrabouiller pour le seigneur, le curé et le roi!

Le sergent cria:

- Silence dans les rangs!
- On se tait, sergent, reprit le grenadier ; mais ça n'empêche pas que c'est ennuyeux qu'une jolie femme comme ça s'expose à se faire casser la gueule pour les beaux yeux d'un calotin.

- Grenadier, dit le sergent, nous ne sommes pas ici au club de la section des Piques. Pas d'éloquence.
Et il se tourna vers la femme.

- Et ton mari, madame ? que fait−il ? Qu'est−ce qu'il est devenu ?

- Il est devenu rien, puisqu'on l'a tué.

- Où ça ?

- Dans la haie.

- Quand ça ?

- Il y a trois jours.

- Qui ça ?

- Je ne sais pas.

- Comment, tu ne sais pas qui a tué ton mari ?

- Non.

- Est−ce un bleu ? Est−ce un blanc ?

- C'est un coup de fusil.

- Et il y a trois jours ?

- Oui.

- De quel côté ?

- Du côté d'Ernée. Mon mari est tombé. Voilà.

- Et depuis que ton mari est mort, qu'est−ce que tu fais ?

- J'emporte mes petits.

- Où les emportes−tu ?

- Devant moi.

- Où couches−tu ?

- Par terre.

- Qu'est−ce que tu manges ?

- Rien.

Le sergent eut cette moue militaire qui fait toucher le nez par les moustaches.
- Rien?

- C'est−à−dire des prunelles, des mûres dans les ronces, quand il y en a de reste de l'an passé, des graines de myrtille, des pousses de fougère.

- Oui. Autant dire rien.

L'aîné des enfants, qui semblait comprendre, dit: J'ai faim.

Le sergent tira de sa poche un morceau de pain de munition et le tendit à la mère. La mère rompit le pain en deux morceaux et les donna aux enfants. Les petits mordirent avidement.

- Elle n'en a pas gardé pour elle, grommela le sergent.

- C'est qu'elle n'a pas faim, dit un soldat.

- C'est qu'elle est la mère, dit le sergent.

Les enfants s'interrompirent.

- A boire, dit l'un.

- A boire, répéta l'autre.

- Il n'y a pas de ruisseau dans ce bois du diable ? dit le sergent.

    La vivandière prit le gobelet de cuivre qui pendait à sa ceinture à côté de sa clochette, tourna le robinet du bidon qu'elle avait en bandoulière, versa quelques gouttes dans le gobelet et approcha le gobelet des lèvres des enfants.
Le premier but et fit la grimace.
Le second but et cracha.

- C'est pourtant bon, dit la vivandière.

- C'est du coupe−figure ? demanda le sergent.

- Oui, et du meilleur. Mais ce sont des paysans.

Et elle essuya son gobelet.

Le sergent reprit:
- Et comme ça, madame, tu te sauves ?

- Il faut bien.

- A travers champs, va comme je te pousse ?

- Je cours de toutes mes forces, et puis je marche, et puis je tombe.

- Pauvre paroissienne! dit la vivandière.

- Les gens se battent, balbutia la femme. Je suis toute entourée de coups de fusil. Je ne sais pas ce qu'on se veut.
On m'a tué mon mari. Je n'ai compris que ça.
Le sergent fit sonner à terre la crosse de son fusil, et cria:

- Quelle bête de guerre ! nom d'une bourrique !

La femme continua:
- La nuit passée, nous avons couché dans une émousse.

- Tous les quatre ?

- Tous les quatre.

- Couché ?

- Couché.

Alors, dit le sergent, couché debout
 Et il se tourna vers les soldats:

- Camarades, un gros vieux arbre creux et mort où un homme peut se fourrer comme dans une gaine, ces sauvages appellent ça une émousse. Qu'est−ce que vous voulez ? Ils ne sont pas forcés d'être de Paris.

- Coucher dans le creux d'un arbre! dit la vivandière, et avec trois enfants !

- Et, reprit le sergent, quand les petits gueulaient, pour les gens qui passaient et qui ne voyaient rien du tout, ça devait être drôle d'entendre un arbre crier: Papa, maman!

- Heureusement c'est l'été, soupira la femme.

Elle regardait la terre, résignée, ayant dans les yeux l'étonnement des catastrophes.

Les soldats silencieux faisaient cercle autour de cette misère.

    Une veuve, trois orphelins, la fuite, l'abandon, la solitude, la guerre grondant tout autour de l'horizon, la faim, la Soif, pas d'autre nourriture que l'herbe, pas d'autre toit que le ciel.
Le sergent s'approcha de la femme et fixa ses yeux sur l'enfant qui tétait. La petite quitta le sein, tourna doucement la tête, regarda avec ses belles prunelles bleues l'effrayante face velue, hérissée et fauve qui se penchait sur elle, et se mit à sourire.

    Le sergent se redressa et l'on vit une grosse larme rouler sur sa joue et s'arrêter au bout de sa moustache comme une perle.
Il éleva la voix.

- Camarades, de tout ça je conclus que le bataillon va devenir père. Est−ce convenu? Nous adoptons ces trois enfants−là.

- Vive la République! crièrent les grenadiers.

- C'est dit, fit le sergent.

Et il étendit les deux mains au−dessus de la mère et des enfants.
- Voilà, dit−il, les enfants du bataillon du Bonnet−Rouge.

La vivandière sauta de joie.

- Trois têtes dans un bonnet, cria−t−elle.

Puis elle éclata en sanglots, embrassa éperdument la pauvre veuve et lui dit:

- Comme la petite a déjà l'air gamine!

- Vive la République! répétèrent les soldats.

Et le sergent dit à la mère:

- Venez, citoyenne.







Vous avez envie de lire la suite ? Comme je vous comprends !

Il ne vous reste plus qu'à courir acheter le livre.

Vous pouvez également :
  • Télécharger sa version PDF sur ce site : Atramenta.net
  • Télécharger la lecture audio intégrale sur ce site : Littératureaudio.com
  • Ou l'écouter en cliquant tout simplement sur la vidéo ci-dessous ! (15 heures d'écoute !)






lundi 6 mai 2013

Eugène Despois : Le Vandalisme révolutionnaire *



Eugène Despois : Le Vandalisme révolutionnaire

*Ne vous méprenez pas sur le titre de l’ouvrage, car c’est du second degré !

Eugène Despois né le 25 décembre 1818 à Paris où il est mort le 23 septembre 1876, était un grand professeur de rhétorique, un journaliste courageux, mais c’était aussi un fervent républicain. La vignette ci-contre est celle qui figure sur sa tombe au cimetière du Montparnasse.

Le Vandalisme révolutionnaire fut publié en 1868. J’ai lu sa réédition de 1885 que j’ai trouvée dans l’une des nombreuses librairies de La Charité sur Loire, la librairie Haz'Art (15 rue du Pont) dont je remercie chaleureusement la libraire pour cet inestimable conseil de lecture.

Ce livre ancien est bien sûr introuvable en librairie (ou alors sur un coup de chance ;-)). Mais j’ai trouvé son édition originale de 1868 disponible en lecture ou téléchargement sur le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France !

Voici le lien pour accéder au livre :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62142605.langFR

Et si vous lisez cet article sur un ordinateur PC, vous pouvez le consulter par la visionneuse ci-dessous.




Pourquoi ai-je tenu à sortir ce livre de l'oubli et vous le présenter sur ce modeste blog ?

La Révolution est, semble-t-il, une des périodes de l’histoire de France qui a le plus souffert d’un terrible révisionnisme visant à la dénigrer et la déshonorer. A peine ses ennemis (Thermidor, l’Empire, etc.) en eurent-ils fini avec elle qu’ils n’eurent de cesse de réécrire son histoire à charge. (Lisez mon exemple en "post scriptum").

On peut comprendre pourquoi la Révolution Française fait si peur à certains. En effet, celle-ci fut un événement majeur de l’histoire de l’humanité. Hegel, par exemple, considérait qu'il y avait trois étapes essentielles le long du chemin vers la liberté : le Christianisme, la Réforme et la Révolution Française.

Mais c’est Emmanuel Kant qui décrivit le mieux cet événement considérable lorsqu’il écrivit :

"Même si le but visé par cet événement n’était pas encore aujourd’hui atteint, quand bien même la révolution ou la réforme de la constitution d’un peuple aurait finalement échoué, ou bien si, passé un certain laps de temps, tout retombait dans l’ornière précédente (comme le prédisent maintenant certains politiques), cette prophétie philosophique n’en perd pourtant rien de sa force. Car cet événement est trop important, trop mêlé aux intérêts de l’humanité, et d’une influence trop vaste sur toutes les parties du monde pour ne pas devoir être remis en mémoire aux peuples à l’occasion de certaines circonstances favorables et rappelé lors de la reprise de nouvelles tentatives de ce genre."

"Dès le début, la Révolution française ne fut pas l’affaire des seuls Français."

(Extrait du Conflit des facultés, 1798)



Pourquoi parler de vandalisme ?

Despois a choisi ce titre provocateur pour montrer comment, bien au contraire, la Révolution Française fut créatrice et non pas destructrice.  Son travail d’érudit fut rendu possible parce que la Révolution tenait registre de tout, absolument tout dans ses moindres détails ou presque, et à l’époque où Despois effectua son titanesque travail, tous ces registres, journaux, lois, jugements, plans, etc. ainsi que de nombreux témoignages, étaient encore accessibles.

Despois détaille donc avec méthode, précisions et toujours en donnant ses sources, l’impressionnant travail réalisé plus particulièrement par la Convention. Le travail réalisé durant ces quelques années fut en effet prodigieux.

Quelques exemples ? : 


  • Enseignement primaire, secondaire et supérieur, écoles centrales, école normale, école des langues orientales, muséum d’histoire naturelle, conservatoire des arts et métiers, écoles de droit et de médecine, institutions pour les sourds-muets et les aveugles, l’Institut, fondation du musée national des beaux arts, musée des monuments français, bibliothèques, archives nationales, conservatoire de musique. 




C’est incroyable de constater toute cette frénésie de création dans cette France qui était alors assaillie par les armées de tous les despotes d’Europe, sans parler de la terrible guerre civile vendéenne fomentée par ses pires ennemis, ceux de l’intérieur. 

C’est dans cette même période étonnante qu’était réglée la pénurie de blé qui avait provoqué les paniques précédent 1789, que les départements et les communes étaient créés, et que la citoyenneté était accordée aux Juifs (ce que semble ignorer Jean François Copé, et qui est bien triste pour sa famille) et que la liberté était rendu aux esclaves ! (Robespierre préférait perdre les colonies, disait-il, plutôt que de renoncer à l’idée de donner la liberté aux noirs, alors que le despotique Napoléon se chargea bien vite de rétablir l’esclavage).

Le livre de Despois est écrit sans haine, dans le beau style du 19ème siècle, avec érudition et élégance. Mais je n’ai pu m’empêcher de songer avec amertume à toutes les ignominies que j’ai pu lire et entendre depuis des années sur la Révolution Française, y compris au sein de l’école publique dont elle est la fille bien souvent ingrate. 

Tandis que j’écrivais ce soir cet article, une énième niaiserie télévisée sur l’ancien régime était diffusée sur une chaîne publique (les malheurs de la Pompadour). Les Français semblent avoir plus de tendresse pour les représentants d’une noblesse qui a maintenu durant des siècles leurs ancêtres dans la misère l’ignorance et la servitude, qu’envers ceux qui se sont battus pour instaurer Liberté Egalité et Fraternité. 

Il y a peu de temps encore, était rediffusé un "chef d’œuvre" de révisionnisme destiné à faire pleurer dans les chaumières sur le prétendu "génocide" vendéen ! Une plainte fut même déposée au CSA à l’encontre de  cette forgerie révisionniste, mais le CSA dans sa grande inculture répondit que tous les points de vue avaient le droit de s’exprimer. A quand un documentaire pour défendre avec compassion les points de vue de la milice et des collabos sous l’occupation ?
Si vous souhaitez savoir, pourquoi et comment a débuté la guerre civile de Vendée, je vous propose de lire cet article  : Vendée, 10 mars 1793.

Il ne faut donc plus s’étonner si les Français en sont venus à confondre leurs ancêtres Sans-culottes (10.000 guillotinés) avec les Khmers rouges ! (3.000.000 de morts). 

Pourquoi ne pas comparer les 17 mois de terreur révolutionnaire, avec la terreur de l'ancien régime, qui elle dura des siècles ? 
Un exemple pour vous donner une idée :

  • Le tribunal révolutionnaire de Paris a jugé et condamné à la peine capitale 2.627 personnes en 17 mois.
  • Le massacre de la saint-Barthélémy ordonné par le roi Charles IX, a causé la mort de plus de 3.000 Protestants en une seule nuit !
Renseignez-vous également sur la terrible répression de la révolte des Rustauds, en Alsace au 16ème siècle. L'article suivant est bien écrit et bien documenté : "La ville d'Obernais assiégées par les paysans".
Lisez aussi cet article sur mon blog-notes sur les 600 ans de terreur de l'ancien régime, si bien évoqués par le grand Michelet : "600 ans de terreur de l'ancien régime".

La terreur révolutionnaire est à jamais impardonnable car elle est issue du peuple.
La terreur monarchique est normale, parfois même auréolée de gloire, quand elle n'est pas justifiée par des motifs divins !

Veuillez me pardonner si je m’échauffe, car ce faisant je retarde le moment ou vous lirez l’extrait que je vous ai choisi.

Ce passage, curieusement, ne reflète pas l’intégralité du livre. Il s’agit du début du chapitre XXII, intitulé "Les Lettres sous la Convention". Lisez-le avec attention et vous devinerez peut-être pourquoi j’ai fait ce choix. 
Comment vous expliquer ? Disons que Despois évoque en quelque sorte, l’étonnante "normalité" qui pouvait régner au sein de la population, y compris durant les moments les plus "chauds" de la Révolution.
Ce début de chapitre aurait pu s’intituler "Le parti des indifférents".



Pardonnez cette trop longue introduction. Je remercie Eugène Despois et je vous laisse découvrir ce passage de son livre (Que j’aimerais voir un jour réédité).

Bonne lecture ! ;-)




Chapitre XXII


"Les Lettres sous la Convention"





Le 5 octobre 1789, au moment où le peuple de Paris, Maillard en tête, se ruait de Versailles, Louis XVI se livrait à son plaisir favori, la chasse. Prévenu de ce qui se passait, il revint à Versailles ; mais le soir, comme c’était un prince fort méthodique et fort rigoureux observateur des petites habitudes dont il s’était fait un devoir, il eut soin d’écrire dans son journal : Tiré à la porte de Châtillon, tué quatre-vingt-une pièces. INTERROMPU PAR LES EVENEMENTS.



Une grande partie de la population parisienne n’en eût pu dire autant. Rien ne vint interrompre ses habitudes frivoles, et, même après le 10 août, même après le 21janvier, jusque dans les moments les plus sombres de la terreur, les théâtres, les lieux de plaisir, toujours remplis d’une foule empressée, semblaient témoigner que rien n’était changé en France : la frivolité de l’ancien régime avait survécu à ce régime même.



L’Almanach des Muses, l’Almanach des Grâces, paraissaient comme ci-devant, toujours bourrés de petits vers badins et pimpants. Ce dernier recueil nous donne, par exemple, la récolte des pièces galantes écloses pendant l’année 1793, et commence l’Annuaire des Grâces pour 1794 par le couplet suivant, où le contraste caractéristique du passé et du présent se marque même entre le titre de la chanson et l’indication de l’air.



A la citoyenne *** (air de la Baronne).

A la plus belle

L’amour destine ce recueil.

A ces ordres je suis fidèle,

Et je la porte avec orgueil

A la plus belle.


De son côté, l’Almanach des Muses se croit obligé de joindre aux fadeurs obligées de ces sortes de recueils, soit la Marseillaise, soit l’Hymne à la Liberté, récité au lycée par le citoyen La Harpe.

Mais malgré ces légers sacrifices aux graves préoccupations du moment, il n’en est pas moins vrai que le fond du recueil se compose du bagage ordinaire : madrigaux, épigramme, impromptus et autres délassements des temps les plus paisibles. Rien n’a pu effaroucher la muse légère ou la déterminer à changer de ton.

Quant à la littérature dramatique, c’est de 1793 que date surtout le développement extraordinaire du vaudeville.

Cet enfant du plaisir veut naître dans la joie !

Qui donc alors s’abandonnait à cette joie égoïste et à cette indifférence, plus féroce peut-être en des temps si graves que les frénésies les plus extrêmes du fanatisme ?
Hélas ! c’était au moins une notable partie de la population de Paris, puisque vingt théâtres ne suffisaient point à satisfaire la curiosité du public. Sans doute les pièces de circonstance abondaient alors, beaucoup moins pourtant qu’on ne semble le croire. Sur le théâtre du Vaudeville, par exemple, récemment ouvert, on ne compte pas moins de quarante pièces représentées pendant l’année 1793, et si j’en juge par les titres donnés dans l’Almanach des Spectacles pour 1794, je ne vois guère qu’une dizaine de pièces à intentions républicaines. Néanmoins, l’Almanach des Spectacles vante le caractère patriotique de ce théâtre et des pièces que l’on y joue. « C’est, ajoute-t-il, surtout depuis le Révolution que le Vaudeville a repris sa force et son véritable caractère. » Le répertoire des autres théâtres ne semble pas en général annoncer des préoccupations plus élevées.

Ce singulier phénomène a frappé les contemporains. Saint-Just, qui a passé sa courte et sombre jeunesse à s’étonner de ne point vivre à Lacédémone, se demande la cause de cette assiduité aux théâtres les plus vulgaires, et il la trouve surtout dans les facilités accordées aux membres des sections et dans le grand nombre d’agents que le gouvernement centralisé à Paris était contraint d’y entretenir. « La Feuille villageoise et la Décade philosophique, dit M. Baron, donnent une explication en plusieurs points conforme à celle de Saint-Just. Elles y ajoutent les fortunes créées par l’agiotage sur les assignats et par les spéculations sur les biens nationaux. » Tout cela explique bien comment il se trouvait un public nombreux pouvant aller au théâtre, mais n’explique nullement ni l’intérêt léger qu’il y portait, ni le caractère frivole des pièces qu’on lui servait au milieu d’événements dont le tragique spectacle semblait de nature à absorber, non pas seulement les convictions sincères, mais la plus égoïste curiosité. Peut-être l’explication la plus simple de ce fait étrange est-elle dans l’invincible force des habitudes, et dans cette légèreté d’esprit dont tant d’épreuves diverses ont quelque peu corrigé notre race, sans la modifier autant qu’il le faudrait.

Voltaire écrivait le 2 août 1761 : «  Je m’imagine toujours, quand il arrive quelque grand désastre, que les Français seront sérieux pendant six semaines. Je n’ai pu encore me corriger de cette idée. » Voltaire eût pu ici faire un retour sur lui-même. Quelle que soit son incontestable et sérieuse persévérance que dissimulait en partie la légèreté de ses propos et quelquefois de sa conduite, lui-même était très Français en ce point, et c’est ce qui explique son influence énorme et sur ses contemporains et sur la France actuelle. Sa puissance a été surtout de rester une conviction sérieuse servie par des défauts qui sont les nôtres.

On n’imagine point d’ailleurs combien, dans une nation habituée à demeurer étrangère aux événements publics, il restait de gens se tenant à l’écart, à l’heure même où les événements publics semblaient toucher à toutes les existences et intéresser par force les esprits les plus rebelles à toute préoccupation patriotique. En temps ordinaire, ce qu’on appelle l’opinion publique est toujours celle d’une minorité. C’est l’erreur incurable des esprits convaincus ou tout au moins absorbés par une préoccupation constante, d’attribuer à tout le monde les idées qui les intéressent, et de diviser leurs contemporains en trois ou quatre catégories, parmi lesquelles ils oublient toujours de compter la plus nombreuse, celle qui, à un moment donné, déjoue tous les calculs des politiques et fait pencher la balance dans un sens inattendu, je veux dire le parti des indifférents. Cette classe de gens, qui n’assiste parfois aux plus terribles événements que comme à un spectacle, et qui, même aux jours les plus navrants de 1814 et 1815 n’a guère vu qu’un défilé d’uniformes inaccoutumés, était sans doute moins nombreuse en 1793 qu’à toute autre époque : elle n’en existait pas moins. Elle devait triompher plus tard, au temps du Directoire : mais, en attendant, elle subsistait en dehors du grand courant qui semblait emporter la société toute entière. Le mouvement des grands fleuves d’Amérique n’est sensible et violent qu’à leur centre ; mais le long de leurs rives indécises ils laissent, à moitié cachés sous une végétation abondante et parée de fleurs, d’inertes marécages et des étangs immobiles, au milieu desquels l’énorme masse passe sans remuer.






Post Scriptum : 

1/ Voulez-vous juste un simple exemple de traitement contestable de l’histoire de la Révolution Française ? 
Lisez le passage du livre de Despois décrivant dans quelles conditions s’est déroulée l’exhumation des corps des rois à la basilique de Saint-Denis durant la Révolution (pas dans le recueil de fables historiques de Loràn Deutsh). 
Essayez ensuite de savoir de quelle façon l’illustrissime Louis XIV a traité les Jansénistes de Port Royal, et leur cimetière…

2/ Je remercie le sympathique Furax pour son commentaire (voir ci-dessous), mais je ne partage pas son point de vue lorsqu'il dit que "les plus grandes exactions ont été réalisées par les peuples livrés à eux-mêmes", (il cite en exemple la Saint Barthélémy). Je pense, comme Rousseau ou Hannah Arendt (mon prochain article), que le peuple des hommes est naturellement bon, ou enclin à la compassion (comme beaucoup d'autres espèces animales). C'est uniquement lorsque la société a apposé une étiquette politique raciale ou religieuse, que ce sentiment naturel envers notre prochain se trouve alors empêché. La saint Barthélémy, citée en exemple, a été organisée par le pouvoir en place (royal et religieux). Je préfère citer l'exemple des catholiques de Sancerre qui prirent le parti des protestants lors du siège de la ville par les troupes du roi. Une fois de plus, les atrocités furent du côté du pouvoir royal.