Affichage des articles dont le libellé est sagesse. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est sagesse. Afficher tous les articles

dimanche 18 novembre 2012

Baltasar Gracian : L’homme de cours


Baltasar Gracian : L’homme de cours

Baltasar Gracian est l’un des plus grands essayistes du 17ème siècle espagnol, que l’on peut comparer à Montaigne et à La Rochefoucauld. Ce jésuite peu ordinaire a réuni dans un petit manuel trois cents maximes, dans le but de proposer un art de vivre à la cour comme à la ville, en sauvant son honneur et son monde intérieur. Vaste programme…

Pourquoi de nos jours lire ce discret ouvrage, plutôt que le dernier best seller d’un gourou à la mode ou un manuel de management pour les nuls ? Tout dépend de l’idée que vous vous faites de vous et de vos contemporains, serais-je tenté de répondre. Il y est question de sagesse, mais aussi de noblesse de cœur.

Les conseils prodigués dans ce petit livre sont intemporels. Vous pourriez en retrouver une bonne partie dans des ouvrages d’auteurs d’autres époques ou cultures. 
Peut-être n’êtes-vous pas encore au bon moment de votre vie pour le lire, mais dans ce cas vous aurez connaissance de son existence et vous le lirez le moment venu.

Selon la formule de mon modeste blog, je vous propose ci-dessous quelques extraits, et comme c’est souvent le cas pour la littérature classique vous pouvez télécharger l’ouvrage complet par les quelques liens que je vous propose en bas de page.

Je vous conseille cependant, si le cœur vous en dit, d’acheter l’exemplaire publié par Folio classique, car il comprend une longue introduction très érudite de Marc Fumaroli ainsi que des notes très utiles.

Voici les quelques aphorismes que j'ai choisis pour vous, au hasard ?


LXXXVII
Cultiver et embellir.

L’homme naît barbare, il ne se rachète de la condition des bêtes que par la culture ; plus il est cultivé, plus il devient homme. C’est à l’égard de l’éducation que la Grèce a eu droit d’appeler barbare tout le reste du monde. Il n’y a rien de si grossier que l’ignorance ; ni rien qui rende si poli que le savoir. Mais la science même est grossière, si elle est sans art. Ce n’est pas assez que l’entendement soit éclairé, il faut aussi que la volonté soit réglée, et encore plus la manière de converser. Il y a des hommes naturellement polis, soit pour la conception, ou pour le parler ; pour les avantages du corps, qui sont comme l’écorce ; ou pour ceux de l’esprit, qui sont comme les fruits. Il y en a d’autres, au contraire, si grossiers que toutes leurs actions, et quelquefois même de riches talents qu’ils ont sont défigurés par la rusticité de leur humeur.


LXXXIX
Connaître parfaitement son génie, son esprit, son coeur, et ses passions.

L’on ne saurait être maître de soi-même que l’on ne se connaisse à fond. Il y a des miroirs pour le visage, mais il n’y en a point pour l’esprit. Il y faut donc suppléer par une sérieuse réflexion sur soi-même. Quand l’image extérieure s’échappera, que l’intérieure la retienne et la corrige. Mesure tes forces et ton adresse avant que de rien entreprendre ; connais ton activité pour t’engager ; sonde ton fonds, et sache où peut aller ta capacité pour toutes choses.


XC
Le moyen de vivre longtemps.

C’est de vivre bien. Il y a deux choses qui abrègent la vie : la folie et la méchanceté. Les uns l’ont perdue pour n’avoir pas su la conserver ; les autres pour ne l’avoir pas voulu. Comme la vertu est elle-même sa récompense, le vice est lui-même son bourreau. Quiconque vit à la hâte dans le vice meurt bientôt, et en deux manières ; au lieu que ceux qui vivent à la hâte dans la vertu ne meurent jamais. L’intégrité de l’esprit se communique au corps, et la bonne vie est toujours longue, non seulement dans l’intension, mais même dans l’extension.


XCIX
La réalité et l’apparence.

Les choses ne passent point pour ce qu’elles sont, mais pour ce dont elles ont l’apparence. Il n’y a guère de gens qui voient jusqu’au-dedans, presque tout le monde se contente des apparences. Il ne suffit pas d’avoir bonne intention, si l’action a mauvaise apparence.


C
L’homme désabusé. Le chrétien sage. Le courtisan philosophe.

Il faut l’être, mais ne le pas paraître, encore moins affecter de passer pour tel. Quoique le plus digne exercice des sages soit de philosopher, il n’est plus aujourd’hui en crédit. La science des habiles gens est méprisée. Après que Sénèque l’eut introduite à Rome, elle fut quelque temps en estime à la cour, et maintenant elle y passe pour folie ; mais la prudence et le bon esprit ne se repaissent pas de prévention.


CI
Une partie du monde se moque de l’autre, et l’une et l’autre rient de leur folie commune.

Tout est bon ou mauvais, selon le caprice des gens ; ce qui plaît à l’un déplaît à l’autre. C’est un insupportable fou que celui qui veut que tout aille à sa fantaisie. Les perfections ne dépendent pas d’une seule approbation. Il y a autant de goûts que de visages, et autant de différence entre les uns qu’entre les autres. Nul défaut n’est sans partisan, et il ne faut point te décourager si ce que tu fais ne plaît pas à quelques-uns, attendu qu’il y en aura toujours d’autres qui en feront cas. Mais ne t’enorgueillis point de l’approbation de ceux-ci, d’autant que les autres ne laisseront pas de te censurer. La règle pour connaître ce qui est digne d’estime, c’est l’approbation des gens de mérite et des personnes reconnues capables d’être bons juges de la chose. La vie civile ne roule pas sur un seul avis, ni sur un seul usage.


CIII
Conserver la majesté propre à son état.

Que toutes tes actions soient, sinon d’un roi, du moins dignes d’un roi, à proportion de ton état : c’est-à-dire procède royalement, autant que ta fortune te le peut permettre. De la grandeur à tes actions, de l’élévation à tes pensées, afin que, si tu n’es pas roi en effet, tu le sois en mérite ; car la vraie royauté consiste en la vertu. Celui-là n’aura pas lieu d’envier la grandeur, qui pourra en être le modèle. Mais il importe principalement à ceux qui sont sur le trône, ou qui en approchent, de faire quelque provision de la vraie supériorité, c’est-à-dire des perfections de la majesté, plutôt que de se repaître des cérémonies que la vanité et le luxe ont introduites. Ils doivent préférer le solide de la substance au vide de l’ostentation.
Le plus court chemin pour devenir grand personnage est de savoir choisir son monde.
La conversation est d’un grand poids. Les moeurs, les humeurs, les goûts et l’esprit même se communiquent insensiblement. Ainsi l’homme prompt en doit fréquenter un paisible, et chacun son contraire ; par où l’on arrivera sans peine au tempérament requis. C’est beaucoup que de savoir se modérer. La diversité alternative des saisons fait la beauté et la durée de l’univers. Si l’harmonie des choses naturelles vient de leur propre contrariété, l’harmonie de la société civile devient plus belle par la différence des moeurs. La prudence doit user de cette politique dans le choix des amis et des domestiques, et, de cette communication des contraires, il en naîtra un tempérament très agréable.


CIX
N’être point répréhensif.

Il y a des hommes rudes qui font des crimes de tout, non pas par passion, mais par naturel. Ils condamnent tout : dans les uns ce qu’ils ont fait, dans les autres ce qu’ils veulent faire ; ils exagèrent tout si fort que des atomes ils en font des poutres à crever les yeux. Leur humeur, pire que cruelle, serait capable de convertir les Champs élyséens en galère. Mais si la passion s’en mêle, c’est alors qu’ils jugent à toute rigueur. Au contraire, l’ingénuité interprète tout favorablement, sinon l’intention, du moins l’inadvertance.


CXV
Se faire aux humeurs de ceux avec qui l’on a à vivre.

L’on s’accoutume bien à voir de laids visages, on peut donc s’accoutumer aussi à de méchantes humeurs. Il y a des esprits revêches, avec qui, ni sans qui l’on ne saurait vivre. C’est donc prudence que de s’y accoutumer, comme l’on fait à la laideur, pour n’en être pas surpris ni épouvanté dans l’occasion. La première fois ils font peur, mais l’on s’y fait peu à peu, la réflexion prévenant ce qu’il y a de rude en eux, ou du moins aidant à le tolérer.


CXIX
Ne pas faire le revêche.

Il ne faut jamais provoquer l’aversion ; elle vient assez sans qu’on la cherche. Il y a beaucoup de gens qui haïssent gratuitement, sans savoir ni comment, ni pourquoi. La haine est plus prompte que la bienveillance ; l’humeur est plus portée à nuire qu’à servir. Quelques-uns affectent d’être mal avec tout le monde, soit par esprit de contradiction, ou par dégoût ; dès que la haine s’empare de leur coeur, il est aussi difficile de l’en ôter que de les désabuser. Les gens d’esprit sont craints ; les médisants sont haïs ; les présomptueux sont méprisés ; les railleurs sont en horreur ; et les singuliers sont abandonnés de tout le monde. Il faut donc estimer pour être estimé. Celui qui veut faire sa fortune, fait cas de tout.


CXX
S’accommoder au temps.

Le savoir même doit être à la mode, et c’est être bien habile que de faire l’ignorant où il n’y a point de savoir. Le goût et le langage changent de temps en temps. Il ne faut point parler à la vieille mode, le goût doit se faire à la nouvelle. Le goût des bonnes têtes sert de règle aux autres, dans chaque profession ; et, par conséquent, il faut s’y conformer et tâcher de se perfectionner. Que l’homme prudent s’accommode au présent, soit pour le corps, ou pour l’esprit, quand même le passé lui semblerait meilleur. Il n’y a que pour les moeurs que cette règle n’est pas à garder, attendu que la vertu doit se pratiquer en tous temps. On ne sait déjà plus ce que c’est que de dire la vérité, que de tenir sa parole. Si quelques-uns le font, ils passent pour des gens du vieux temps ; de sorte que personne ne les imite, bien que chacun les aime. Malheureux siècle, où la vertu passe pour étrangère, et la malice pour une mode courante ! Que le sage vive donc comme il pourra, s’il ne le peut pas comme il voudrait. Qu’il se tienne content de ce que le sort lui a donné, comme s’il valait mieux que ce qu’il lui a refusé.


CXXI
Ne point faire une affaire de ce qui n’en est pas une.

Comme il y a des gens qui ne s’embarrassent de rien, d’autres s’embarrassent de tout, ils parlent toujours en ministres d’État. Ils prennent tout au pied de la lettre ou au mystérieux. Des choses qui donnent du chagrin, il y en a peu dont il faille faire cas ; autrement on se tourmente bien en vain. C’est faire à contresens que de prendre à coeur ce qu’il faut jeter derrière le dos. Beaucoup de choses, qui étaient de quelque conséquence, n’ont rien été, parce que l’on ne s’en est pas mis en peine ; et d’autres, qui n’étaient rien, sont devenues choses d’importance, pour en avoir fait grand cas. Du commencement, il est aisé de venir à bout de tout ; après cela, non. Très souvent le mal vient du remède même. Ce n’est donc pas la pire règle de la vie que de laisser aller les choses.


CXXVII

C’est la vie des grandes qualités, le souffle des paroles, l’âme des actions, le lustre de toutes les beautés. Les autres perfections sont l’ornement de la nature, le Je-ne-sais-quoi est celui des perfections. Il se fait remarquer jusque dans la manière de raisonner ; il tient beaucoup plus du privilège que de l’étude, car il est même au-dessus de toute discipline. Il ne s’en tient pas à la facilité, il passe jusqu’à la plus fine galanterie. Il suppose un esprit libre et dégagé, et à ce dégagement il ajoute le dernier trait de la perfection. Sans lui toute beauté est morte, toute grâce est sans grâce. Il l’emporte sur la valeur, sur la discrétion, sur la prudence, sur la majesté même. C’est une route politique, par où l’on expédie bientôt les affaires ; et enfin l’art de se retirer galamment de tout embarras.


CXXXIII
Être plutôt fou avec tous, que sage tout seul.

Car si tous le sont, il n’y a rien à perdre, disent les politiques ; au lieu que si la sagesse est toute seule, elle passera pour folie. Il faut donc suivre l’usage. Quelquefois le plus grand savoir est de ne rien savoir, ou du moins d’en faire semblant. L’on a besoin de vivre avec les autres, et les ignorants font le grand nombre. Pour vivre seul, il faut tenir beaucoup de la nature de Dieu, ou être tout à fait de celle des bêtes. Mais, pour modifier l’aphorisme, je dirais : Plutôt sage avec les autres que fou sans compagnon. Quelques-uns affectent d’être singuliers en chimères.


CXLVIII
Savoir l’art de converser.

C’est par où l’homme montre ce qu’il vaut. Dans toutes les actions de l’homme, rien ne demande plus de circonspection, attendu que c’est le plus ordinaire exercice de la vie. Il y va de gagner ou de perdre beaucoup de réputation. S’il faut du jugement pour écrire une lettre, qui est une conversation par écrit, et méditée, il en faut bien davantage dans la conversation ordinaire, où il se fait un examen subit du mérite des gens. Les maîtres de l’art tâtent le pouls de l’esprit par la langue, conformément au dire du sage : Parle, si tu veux que je te connaisse. Quelques-uns tiennent que le véritable art de converser est de le faire sans art ; et que la conversation doit être aisée comme le vêtement, si c’est entre bons amis. Car, lorsque c’en est une de
cérémonie et de respect, il y doit entrer plus de retenue, pour montrer que l’on a beaucoup de savoir-vivre. Le moyen d’y bien réussir est de s’accommoder au caractère d’esprit de ceux qui sont comme les arbitres de l’entretien. Garde-toi de t’ériger en censeur des paroles, ce qui te ferait passer pour un grammairien ; ni en contrôleur des raisons, car chacun te fuirait. Parler à propos est plus nécessaire que parler éloquemment.


CCXVI
Parler net.

Cela montre non seulement du dégagement, mais encore de la vivacité d’esprit. Quelques-uns conçoivent bien, et enfantent mal ; car, sans la clarté, les enfants de l’âme, c’est-à-dire les pensées et les expressions, ne sauraient venir au jour. Il en est de certaines gens comme de ces pots qui tiennent beaucoup et donnent peu : au contraire, d’autres en disent encore plus qu’ils n’en savent. Ce que la résolution est dans la volonté, l’expression l’est dans l’entendement ; ce sont deux grandes perfections. Les esprits nets sont plausibles ; souvent les esprits confus ont été admirés pour n’avoir pas été entendus. Quelquefois l’obscurité sied bien pour se distinguer du vulgaire. Mais comment les autres jugeront-ils de ce qu’ils écoutent, si ceux qui parlent ne conçoivent pas eux-mêmes ce qu’ils disent ?


CCXVII
Il ne faut ni aimer, ni haïr pour toujours.

Vis aujourd’hui avec tes amis comme avec ceux qui peuvent être demain tes pires ennemis. Puisque cela se voit par l’expérience, il est bien juste de donner dans la prévention. Garde-toi de donner des armes aux transfuges de l’amitié, d’autant qu’ils t’en font la plus cruelle guerre. Au contraire, à l’égard de tes ennemis, laisse toujours une porte ouverte à la réconciliation, c’est-à-dire celle de la galanterie, qui est la plus sûre. Quelquefois la vengeance d’auparavant a été la cause du regret d’après, et le plaisir pris à faire du mal s’est tourné en déplaisir de l’avoir fait.


CCXLVII
Savoir un peu plus, et vivre un peu moins.

D’autres, au contraire, disent qu’un loisir honnête vaut mieux que beaucoup d’affaires. Nous n’avons rien à nous que le temps, dont jouissent ceux mêmes qui n’ont point de demeure. C’est un malheur égal d’employer le précieux temps de la vie en des exercices mécaniques, ou dans l’embarras des grandes affaires. Il ne se faut charger ni d’occupations, ni d’envie ; c’est vivre en foule et s’étouffer. Quelques-uns étendent même ce précepte jusqu’à la science. Ce n’est pas vivre que de ne pas savoir.


CCLIII
Ne se rendre pas trop intelligible.

La plupart n’estiment pas ce qu’ils comprennent, et admirent ce qu’ils n’entendent pas. Il faut que les choses coûtent pour être estimées. On passera pour habile, quand on ne sera pas entendu. Il faut toujours se montrer plus prudent et plus intelligent qu’il n’est besoin avec celui à qui l’on parle, mais avec proportion plutôt qu’avec excès. Et bien que le bon sens soit de grand poids parmi les habiles gens, le sublime est nécessaire pour plaire à la plupart du monde. Il faut leur ôter le moyen de censurer, en occupant tout leur esprit à concevoir. Plusieurs louent ce dont ils ne sauraient rendre raison quand on la leur demande, parce qu’ils respectent comme un mystère tout ce qui est difficile à comprendre, et l’exaltent à cause qu’ils l’entendent exalter.




Vous pouvez télécharger et lire cet indispensable manuel par le lien suivant :


Je vous conseille également la lecture de cet autre ouvrage de Baltasar Gracain, "Le Héros", que vous trouverez également chez nos amis Québéquois : http://beq.ebooksgratuits.com/Philosophie/Gracian-heros.pdf







jeudi 5 novembre 2009

Frédéric Schiffer : Le bluff éthique


Frédéric Schiffer : Le bluff éthique (Essai chez J’AI LU)

    La lecture de ce livre m'a bien amusé ! L'idée, c'est qu'il n'y a aucune recette de vie heureuse. C'est brillant érudit et bien sûr plein d'humour.

    Soyez néanmoins prudent en le lisant, car la personnalité de son auteur est complexe. Il se définit en effet comme "Nihiliste balnéaire, surfeur émérite" et il semble être l'un de ces aimables dandys réactionnaires qui dissimulent leur ressentiment derrière le chatoyant manteau de l'humour et du style. C'est la lecture d'un article récent de lui sur le site "Causeur" (signalé sur Twitter) qui m'a récemment conforté dans cette désagréable impression. Cela ne retire rien cependant à la qualité de son livre, et qui plus, ce gentleman est tombé un jour sur cet article et a eu l'amabilité de me laisser un commentaire.

    Le plus important selon moi, c'est la lecture que l'on fait d'un texte. Libre à lui de trouver le pire dans Nietzsche (référence à son article dans causeur), pour ma part je n’y ai trouvé que le meilleur. La lecture d’un ouvrage est différente pour chaque lecteur. Elle révèle souvent les opinions et les angoisses dudit lecteur...

Voici donc 3 extraits, j'espère que vous ne me reprocherez pas de vous faire lire le texte d'un Brice de Nice de la philosophie ! ;-)


‘Illusion de la raison’ - Chapitre IV page 22

Pour paraphraser Xénophane, si les porcs avaient un brin d’imagination et des mains pour peindre des fresques et sculpter des statues, ils figureraient des dieux ayant apparence de porcs et, s’ils se vantaient également de posséder une intelligence dont ils projetteraient les caractéristiques dans l’univers, ils en feraient un monde obéissant à un logos porcin. Les humains se gausseraient de leur « suidéomorphisme ». 

Mais, quand, à la suite d’Aristote, nombre de philosophes confèrent à la réalité physique une faculté intelligente, artiste et politique, pour ainsi établir la croyance en un « monde », personne ne se moque. Pourtant ils versent tous dans un anthropomorphisme tout aussi naïf, consistant à attribuer à l’univers la dimension de la rationalité – à partir de la croyance en un esprit humain doté d’un principe directeur nommé « raison » - et de la Loi – à l’image des institutions et des juridictions civiles dont les humains essaient de se doter et ce, toujours, à plus ou moins brève échéance, en pure perte. La cécité majeure des rationalistes est de ne pas s’aviser ou, sinon, de ne pas garder en tête :

1) Que la « raison », comme faculté humaine de se représenter le réel, n’est qu’une illusion que la pensée entretient sur elle-même : un double qu’elle se forge pour se nier et se figurer autre qu’elle est, c’est-à-dire, précisément, une faculté mentale génératrice de fictions ou d’abstractions – qu’elles soient des mythes, des idées, des nombres, des figures géométriques, des modèles mathématiques, logiques, philosophiques, etc.

2) Que toute « loi » n’est qu’une convention établie par les humains dans le but de pacifier au maximum leurs relations placées sous le signe de la violence des intérêts et des passions, et, ainsi, à ordonner et stabiliser leur coexistence collective susceptible, à toute occasion, de sombrer dans le conflit généralisé.

A l’évidence, pareil anthropomorphisme, dont nombre de philosophes sont affligés, relève d’une souffrance affective due à une double impuissance humaine : intellectuelle et sociale.
Impuissance intellectuelle. Plongée dans un chaos fantasmatique et sensoriel qui reflète et même grossit l’absence de monde, la pensée ne tolérant pas cette confusion, nie ce théâtre d’ombres et échafaude un monde mental de « réalités intelligibles » - négation et échafaudage que Platon décrit à merveille en relatant, au livre VII de La République, la fuite de ce prisonnier hors de l’immanence ténébreuse, tumultueuse et confuse du néant vers le faux jour ensoleillé de l’être.


‘Des idéologies portatives’ - Chapitre VI page 31

Affranchis du passé, de ses visions progressistes et messianiques de l’histoire, de ses valeurs contraignantes, les « hypermodernes », selon une expression de Gilles Lipovetsky, redoutent un futur à l’image de leurs destinées domestiques et sociales actuelles, mais poussés à leur paroxysme, placées sous le double signe de l’abolition du contrôle, des régulations, des arbitrages, déjà si précaires, de l’Etat, et de l’effacement des balises morales. Inquiets de voir disparaitre les seuls sentiers battus, les seules voies d’un éthos, fussent-elles de garage, qu’ils pouvaient suivre hier encore avec une relative sûreté – un parcours scolaire et universitaire, suivi d’une carrière professionnelle, accompagnée d’une vie de famille et, pour finir, d’une retraite - ; fatigués des divertissements festifs impuissants à les distraire de leur condition de Narcisses égarés ; gagnés par les phobies écologiques du nouveau millénaire ; effrayés par les surenchères de la violence terroriste, les voilà, pour un grand nombre d’entre eux, pris au piège de leur individualisme sans Dieu ni Progrès, avides de sens, de Sagesse, ou de Spiritualité. 

Pour certains, il est trop tard. Harcelés par les impératifs de production, minés par l’angoisse d’être jetés hors de la course au profit, surdosés en pilules psychotropes, ils se suicident chez eux ou sur leur lieu de travail – à la cadence, selon les statistiques récentes, d’une mort par heure. 
D’autres se fourrent dans des sectes new age, se convertissent au régime végétarien, se soignent par l’homéopathie, cultivent ou achètent des produits "bio", ne jurent que par l’"authenticité". 
Les plus crédules, alléchés par l’initiation, le mystère, la méditation, "le travail sur soi", affectionnent les livres de sciences ésotériques et de spiritualités bouddhistes indiennes, zen ou tibétaine. 
D’autres encore, se croyant plus avisés, désireux d’enrichir leur réflexion, de fortifier leur fibre humaniste et de construire leur "monde intérieur", avec ses règles, ses fins, ses repères, et, pourquoi pas, de s’engager au service de l’Homme ou de la Nature, se rabattent sur une culture philosophique agrémentée de références livresques, mais pas trop, garantie par un label professoral. 

Telle est la clientèle de ces idéologies portatives, à usage personnel, nommées "éthiques", reprises de sagesses antiques, mixées et compilées en livres ou manuels de recettes magiques pour une vie heureuse, joyeuse, réussie et responsable. Dénués bien sûr, du moindre effet bénéfique mental, intellectuel ou thérapeutique sur leurs consommateurs – cela se verrait -, ces produits, en France, assurent au moins la félicité et la réussite éditoriales de professeurs bon teint comme de leurs homologues alter-universitaires et populaires aussi pontifiants. 
En ces temps de délocalisation massive et brutales des âmes, tous ces bonimenteurs, concurremment avec des « spécialistes » du stress, de la dépression, de la médecine douce, de la « résilience », que sais-je encore, parviennent à se tailler un franc succès commercial sur le marché toujours plus porteur et rentable des raisons de vivre ?


'Critique du stoïcisme' - Chapitre XXXVI, page 88

Vivre c’est perdre et un humain ne peut, par un décret de sa volonté, se débarrasser du chagrin causé par la mort d’un être cher, une rupture amoureuse, la trahison d’un ami, un enfant qui le renie. Chacune de ces pertes s’ajoute au vide qui l’encercle et constitue heure après heure son quotidien. Si par réflexe, il se tourne vers le futur, espérant qu’une providence en fera un présent plus vivable, son instinct de survie sursaute et, sur le champ, cherche à le désabuser – en vain. Le hasard le gratifie-t-il de moments euphoriques ? Trop brefs, ils ne dissipent jamais longtemps ses souvenirs pénibles. Se remémore-t-il des épisodes heureux de son jeune âge – comme le recommanderait un épicurien ? Il sait bien qu’il n’est plus que le protagoniste disparu d’une histoire révolue. 

Comment son rapport au temps pourrait-il être logique puisque, de sa naissance à sa mort, il est pathologique ? A chaque instant du "processus de démolition" que suit son existence, l’horloge universelle fait sonner en lui la chronologie de l’inéluctable. S’il peut à la rigueur retarder sa détérioration physique et conserver une certaine tenue à son corps, il demeure impuissant à mettre en forme la compacte, poisseuse bouillie de blessures, d’insatisfactions, d’échecs, de déceptions, d’angoisses qui stagne et fermente en son psychisme depuis l’enfance. 
Fixe-t-il son attention sur la durée entrainant toute chose, il en remarque aussitôt sur lui-même les agressions, les altérations, les offenses. Il se sent asphyxier dans une carcasse pourrissante. 
D’où son recours au divertissement, c’est-à-dire, comme l’entend Pascal, une agitation et une dispersion dans le présent pour en oublier jusqu’à son passage même. "Sans le divertissement, il n’y a point de joie, note Pascal ; avec le divertissement, il n’y a point de tristesse." 
Mais quand le divertissement – l’amusement, le jeu, le sport, le travail, la débauche, le vice, la philosophie et ses « exercices spirituels » - s’avère un analgésique trop léger pour atténuer chez l’humain la maladie du temps, quand il ne suffit pas à le soulager du trouble du passé et de l’inquiétude de l’avenir, reste, plus efficace, l’abrutissement que lui procure le pharmakon de l’alcool ou celui de la drogue – et, plus radical encore, le suicide.



Quel honneur pour moi ! Frédéric Schiffer est tombé par hasard sur mon blog (voir son commentaire dont je le remercie).
Je vous invite à découvrir son blog qui est bien sûr à la hauteur de son excellent livre : http://lephilosophesansqualits.blogspot.com/

jeudi 24 septembre 2009

Sénèque : La lecture des grands hommes...


    Depuis longtemps, il est possible de vivre en bonne compagnie, celle des grands auteurs. Sénèque, le célèbre philosophe stoïcien - né à Cordoue, capitale de la province romaine d'Hispanie (Espagne) - nous explique comment, dans son ouvrage intitulé "De la Brièveté de la vie".

Un extrait du texte de Sénèque : "De la brièveté de la vie"

Chapitres 14 et 15
( XIV.1) Ceux-là seuls jouissent du repos, qui se consacrent à l'étude de la sagesse. Seuls ils vivent ; car non seulement ils mettent à profit leur existence, mais ils y ajoutent celle de toutes les générations. Toutes les années qui ont précédé leur naissance leur sont acquises. A moins d'être tout à fait ingrats, nous ne pouvons nier que les illustres fondateurs de ces opinions sublimes ne soient nés pour nous, et ne nous aient préparé la vie. Ces admirables connaissances qu'ils ont tirées des ténèbres et mises au grand jour, c'est grâce à leurs travaux que nous y sommes initiés. Aucun siècle ne nous est interdit : tous noirs sont ouverts ; et si la grandeur de notre esprit nous porte à sortir des entraves de la faiblesse humaine, grand est l'espace de temps que nous pouvons parcourir. 
(.2) Je puis discuter avec Socrate, douter avec Carnéade, jouir du repos avec Épicure ; avec les stoïciens, vaincre la nature humaine ; avec les cyniques, dépasser sa portée ; enfin, marcher d'un pas égal avec la nature elle-même, être contemporain de tous les siècles. Pourquoi, de cet intervalle de temps si court, si incertain, ne m'élancerais-je pas vers ces espaces immenses, éternels, qui me mettraient en communauté avec les meilleurs des hommes ? 
(.3) Les insensés, qui sans cesse en démarche pour rendre de vains devoirs, tourmentants pour eux et pour les autres, se seront livrés tout à leur aise à leur manie, auront été frapper chaque jour à toutes les portes, n'auront passé outre devant aucune de celles qu'ils auront trouvées ouvertes, et auront colporté dans toutes les maisons leurs hommages intéressés, combien de personnes auront-ils pu voir dans cette ville immense et agitée de tant de passions diverses ? 
(.4) Combien de grands dont le sommeil, les débauches ou la dureté les auront éconduits ? Combien, après les ennuis d'une longue attente, leur échapperont en feignant une affaire pressante ? Combien d'autres, évitant de paraître dans le vestibule rempli de clients, s'échapperont par quelque issue secrète, comme s'il n'était pas plus dur de tromper que de refuser sa porte ! Combien à moitié endormis et la tête encore lourde des excès de la veille, entrouvriront à peine les lèvres pour balbutier, avec un bâillement dédaigneux, gueux, le nom mille fois annoncé de ces infortunés, qui ont hâté leur réveil pour attendre celui des autres ! 
(.5) Ceux-là, nous pouvons le dire, s'attachent à leurs véritables devoirs, qui tous les jours ont avec les Zénon, les Pythagore, les Démocrite, les Aristote, les Théophraste, et les autres précepteurs de la morale et de la science, des relations intimes et familières. Aucun de ces sages qui n'ait le loisir de les recevoir ; aucun qui ne renvoie ceux qui sont venus à lui, plus heureux et plus affectionnés à sa personne ; aucun qui souffre que vous sortiez d'auprès de lui les mains vides, Nuit et jour leur accès est ouvert à tous les mortels. 
(XV.1) Nul d'entre eux ne vous forcera de mourir, tous vous apprendront à quitter la vie ; aucun ne vous fera perdre vos années, chacun y ajoutera les siennes ; nul ne vous compromettra par ses discours ; nul n'exposera vos jours par son amitié, et ne vous fera chèrement acheter sa faveur. Vous retirerez d'eux tout ce que vous voudrez ; et il ne tiendra pas à eux que, plus vous aurez puisé à cette source abondante, plus vous y puisiez de nouveau. 
(2) Quelle félicité, quelle belle vieillesse sont réservées à celui qui s'est mis sous leur patronage ! Il aura des amis avec lesquels il pourra délibérer sur les plus grandes comme sur les plus petites affaires, recevoir tous les jours des conseils, entendre la vérité sans injure, la louange sans flatterie, et les prendre pour modèles. 
(3) On dit souvent qu'il n'a pas été en notre pouvoir de choisir nos parents ; que le sort nous les a donnés. Il est pourtant une naissance qui dépend de nous. Il existe plusieurs familles d'illustres génies ; choisissez celle où vous désirez être admis, vous y serez adopté, non seulement pour en prendre le nom, mais les biens, et vous ne serez point tenu de les conserver en homme avare et sordide ; ils s'augmenteront au fur et à mesure que vous en ferez part à plus de monde. 
(4) Ces grands hommes vous ouvriront le chemin de l'éternité, et vous élèveront à une hauteur d'où personne ne pourra vous faire tomber. Tel est le seul moyen d'étendre une vie mortelle, et même de la changer en immortalité. Les honneurs, les monuments, tout ce que l'ambition obtient par des décrets, tous les trophées qu'elle peut élever, s'écroulent promptement : le temps ruine tout, et renverse en un moment ce qu'il a consacré. Mais la sagesse est au-dessus de ses atteintes. Aucun siècle ne pourra ni la détruire, ni l'altérer. L'âge suivant et ceux qui lui succéderont, ne feront qu'ajouter, à la vénération qu'elle inspire ; car l'envie s'attache à ce qui est proche, et plus volontiers l'on admire ce qui est éloigné. 
(5) La vie du sage est donc très étendue ; elle n'est pas renfermée dans les bornes assignées au reste des mortels. Seul il est affranchi des lois du genre humain : tous les siècles lui sont soumis comme à Dieu : le temps passé, il en reste maître par le souvenir ; le présent, il en use ; l'avenir, il en jouit d'avance. Il se compose une longue vie par la réunion de tous les temps en un seul.

 

    La philosophie stoïcienne est austère, mais efficace. L'intégralité de l'ouvrage de Sénèque est consultable en ligne via ce lien (sans danger) : 
http://bcs.fltr.ucl.ac.be/SEN/BV.html


Buste de Sénèque, au musée archéologique
de l'Alcazar, à Cordoue, Espagne.