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vendredi 6 avril 2012

Edgar Morin : La méthode "L'humanité de l'humanité"

Edgar Morin, "La méthode", 5. L’humanité de l’humanité, "L’identité humaine".

Collection Essais, Points poche


De par la quête qui m'anime, je devais bien un jour ou l'autre, me retrouver à lire Edgar Morin. 
Qu'est-ce que l'identité ? Pouvoir et faiblesse de l'esprit. Comment l'esthétique rend le monde supportable...
Voici bien le genre de questions qui me préoccupent (Chacun ses chimères ;-).
J'ai toujours quelques scrupules à recopier ici les textes que je veux partager avec vous. Scrupules vis-à-vis de l'auteur. Je regrette même d'avoir donné mon nom à ce blog, car je ne voudrais pas que l'on pense que je veux me parer des bijoux d'autrui. Mais tout changer me demanderait trop de travail, aussi je continue comme j'ai commencé. Le but est de vous faire découvrir ces textes et surtout de vous donner envie de lire les livres et de les acheter !


Voici donc 3 extraits de ce livre passionnant :


2. L’identité polymorphe

Le Je continu et le Moi discontinu,  page 104.

Ecce homo… L’individu n’est ni notion première ni notion ultime, c’est une notion nœud gordien de la trinité humaine.
Il porte en lui au plus haut degré le paradoxe de l’un et du multiple.
Son unité produit une dualité et noue une multiplicité. L’Un comporte effectivement en lui altérité, scissions, diversité, négativité, antagonismes. Comme l’a dit Hegel, l’identité est l’union de l’identité et de la non-identité.
Le Moi-Je est comme l’atome : une unité apparemment simple, irréductible, primaire, en fait un système très complexe, multiple et contradictoire, où le noyau central est lui-même complexe.
La multipersonnalité nous est invisible parce que l’unité du Je l’occulte. Or l’unité de l’individu ne doit pas occulter sa multiplicité intérieure, ni celle-ci occulter son unité.
Nous devons décomposer la conception moniste, pleine, substancielle du sujet individuel pour la recomposer dans la complexité de son unité. Je unit l’hétérogénéité des Moi.
Là où il y a le grouillement, le multiple, le divers, l’anonyme, Je advient sans trêve. Le Je est l’unificateur d’une multiplicité formidable et d’une totalité multidimensionnelle.
Oui, il y a plusieurs Moi en une personne, mais ils ne se fréquentent guère et ils sont fédérés par un Je unique.
Tout individu contient en lui une personnalité dominante, qui ne réussit pas toujours à inhiber une deuxième personnalité antagoniste, et tient séquestrées deux ou trois personnalités plus ou moins cristallisées. La personnalité dominante peut être sujette à éclipses, et faire place à l’une des personnalités qui se cristallise en s’actualisant.
Un visage est un théâtre où jouent de multiples acteurs. Une vie aussi. Chacun subit des discontinuités personnalités dans son cheminement continu.
Les autres nous habitent, nous habitons les autres…
Chacun porte en lui la multiplicité et d’innombrables potentialités tout en demeurant un individu sujet unique.


3. Esprit et conscience

1. Pouvoir et faiblesses de l’esprit

L’erreur est humaine, page 107

Rappelons-le, l’esprit (mind, mente) émerge et se développe dans la relation entre l’activité cérébrale et la culture. Il devient l’organisateur de la connaissance et de l’action humaines. Il est généraliste, polycompétent, capable non seulement de résoudre mais aussi de poser des problèmes, y compris insolubles.
Rien n’est plus potentiellement ouvert que l’esprit humain, aventureux et curieux de toutes choses. Mais rien n’est plus clos que le cerveau humain, dont la clôture pourtant permet cette ouverture.
Le cerveau est enfermé dans sa boîte crânienne, et il ne communique avec l’extérieur que par le biais des terminaux tactiles, les traduisant en un code spécifique, transmettent ces informations codées en diverses régions du cerveau, qui les traduisent et les transforment en perception. Ainsi, toute connaissance, perceptive, idéelle ou théorique, est à la fois une traduction et une reconstruction.
Aucun dispositif cérébral ne permet de distinguer l’hallucination de la perception, le rêve de la veille, l’imaginaire du réel, le subjectif de l’objectif. Ce qui permet la distinction, c’est l’activité rationnelle de l’esprit, qui fait appel au contrôle de l’environnement (résistance physique du milieu au désir), de la pratique (action sur les choses), de la culture (référence au savoir commun), d’autrui (voyez-vous la même chose que moi ?), de la mémoire, de la logique. Autrement dit, la rationalité peut être définie comme l’ensemble des qualités de vérification, contrôle, cohérence, adéquation, qui permettent d’assurer l’objectivité du monde extérieur et d’opérer la distinction et la distance entre nous et ce monde.
Dès lors, vu que toute connaissance est traduction et reconstruction et que les fermentations fantasmatiques parasitent toute connaissance, l’erreur et l’illusion sont les problèmes cognitifs permanents de l’esprit humain.
En dépit de ses capacités de contrôle et de vérification, la connaissance humaine a couru et court toujours des risques formidables d’erreurs et d’illusions. Je les ai déjà examinés ailleurs. Ils sont d’ordres individuel (self-deception ou mensonge à soi-même, faux souvenirs, refoulements inconscients, hallucinations, rationalisations abusives, etc.) ; culturel ou social (empreinte dans l’esprit des certitudes, normes, tabous d’une culture) ; paradigmatique (quand le principe organisateur de la connaissance impose la dissociation là où il y a l’unité, l’unité là où il y a la pluralité, la simplicité là où il y a la complexité) ; noologique (quand un dieu, un mythe, une idée s’emparent d’un individu qui devient possédé par le dieu ou l’idée). Le problème de l’illusion traverse toute l’histoire, toutes les sociétés, tous les individus, et les esprits à peine désabusés sont prêts à tomber dans une autre illusion (de l’intégrisme communiste à l’évangile néo-libéral, par exemple).
La certitude de connaitre la vérité est loin d’être une garantie contre l’erreur. Comme disait Romain Gary : « Méfiez-vous de la vérité, elle commet toujours des erreurs. » Les évidences reconnues ne sont pas nécessairement telles ; seul l’esprit non conforme discerne que les évidences reçues sont illusoires, et perçoit des évidences auxquelles la plupart sont aveugles.
Comme l’erreur et l’illusion accompagnent sans relâche l’activité mentale de l’être humain, la rationalité se trouve sans relâche en œuvre afin de lutter contres elles, mais sans relâche, nous le verrons, la brèche ouverte entre l’esprit et la réel est recouverte par de nouvelles erreurs ou illusions.


6. La supportable réalité

Le pacte sur-réaliste, page 170

Nous l’avons déjà indiqué, plus notre civilisation devient vouée au calcul anonyme, à l’intérêt, à la technique, soumise à la bureaucratisation et la parcellisation du travail, plus il s’opère un contre-mouvement qui régénère le pacte poétique avec la vie. Il comporte aussi la recherche des petits plaisirs de la vie, des réunions d’amis et fêtes, des sourires et rires de la connivence, des jouissances gastronomiques et œnologiques que nous avons évoqués au précédent chapitre. Il y a mille petites poésies en suspensions dans le quotidien des conversations de bistro, plaisanteries, sourires de sympathie, regards sur des jolies filles ou beau garçons.
L’esthétique ne nous offre pas seulement une échappée vers des mondes imaginaires, elle transfigure la souffrance et le mal. La douleur de l’artiste nourrit la beauté des œuvres qui va rayonner sur les auditeurs, lecteurs ou spectateurs : « L’artiste doit délivrer le monde de la douleur même s’il ne se délivre pas de sa propre souffrance » (lettre d’André Suarès à Georges Rouault). Poésie, théâtre, littérature, peinture, sculpture et musique (songeons au second mouvement du Quintette en ut majeur de Shubert) nous offrent ce don sublime de l’art qui permet d’esthétiser la douleur, c’est-à-dire de nous la faire ressentir dans sa plénitude tout en jouissant de son expression.
L’esthétique nous permet de regarder en face ce qui nous épouvante et nous fait horreur : elle permet de contempler la fatalité, la mort atroce, la mort injuste, la mort odieuse, la mort catastrophe, la mort perte de soi-même, la mort perte des êtres chéris. La situation du téléspectateur permet de contempler esthétiquement tornades, ouragans, éruptions volcaniques (et à la limite l’esthétisation d’une catastrophe sismique mobilise les deux sentiments tragiques de la terreur et de la pitié, tout en suscitant aussi parfois une esthétique cynique de la catastrophe).
Comme nous l’avons indiqué, le spectateur du film se nourrit d’angoisse dans les suspenses, se nourrit de morts dans les thrillers, se nourrit de douleurs dans les peines, les tourments, les épreuves, les supplices que subissent les héros. La situation esthétique rend ainsi supportable l’insupportable. Terreur et pitié, les deux sentiments qui selon Aristote nous envahissent au spectacle de la tragédie athénienne, surgissent effectivement quand nous voyons les représentations des tragédies humaines. La tragédie, nous dit Dimitri Analis, « est communion avec les profondeurs de la vie… ouverture vers l’infini du destin et des souffrances » (inédit). Mais alors nous pouvons regarder de face, en situation esthétique, la terreur elle-même, l’horreur de la mort, l’atrocité du meurtre, le malheur de l’orphelin, la souffrance des trahis, méprisés, humiliés. Est-ce que s’opère alors une catharsis, comme le pensait Aristote, c’est-à-dire une « purification » du mal ? Elle nous en purifie provisoirement, en nous permettant d’exorciser le mal, la souffrance et la mort qui, comme la foudre vers le paratonnerre, se dirigent vers ces personnages fictifs, autres que nous-mêmes mais avec qui nous nous sommes d’une certaine façon identifiés, qui sont nos paratonnerres imaginaires, et meurent à notre place. Et c’est ainsi que nous pouvons consommer de façon pasteurisée la mort et le destin, mieux encore, en ressentir volupté et jouissance dans l’état esthétique.
Ainsi, l’esthétique nous fait ressentir du bonheur avec du malheur. Elle nous ramène à la condition humaine tout en nous divertissant, elle nous y fait plonger tout en nous distançant.
Ajoutons que, de façon fugitive, l’esthétique nous rend meilleurs, plus sensibles, compréhensifs. Nous nous éveillons au sentiment humain de compassion pour l’affligé, si absent dans la vie quotidienne, y compris pour les malheurs réels si proches de nous. Nous avons pitié du vagabond  pour qui nous avons du dégoût au sortir de la fiction. Nous cessons de réduire le gangster, l’assassin, le Macbeth, à leurs seuls traits criminels et nous comprenons la complexité humaine.
L’esthétique, par ailleurs, opère une collaboration simultanée avec la pensée mythologique et avec la pensée rationnelle en les dépassant l’une et l’autre dans son sur-réalisme.
Comme il a été dit plus haut, l’émotion esthétique, même en son extrême intensité, n’abolit pas une conscience rationnelle de veille, qui effectivement demeure une veilleuse tandis que l’esprit est en même temps emporté dans l’émotion, la participation, l’imaginaire ou le jeu. Les artistes, écrivains, poètes sont « inspirés » en fait par la pensée analogique-symbolique-mythologique, tout en faisant intervenir souvent, dans cette inspiration même, les opérations et les contrôles d’une pensée rationnelle-technique. (Le mot art contient en lui savoir-faire, technique, habileté). L’esthétique se situe au confluent où s’entre-fécondent les deux pensées, la mythique et la rationnelle, les deux univers, le réel et l’imaginaire.
Plus profondément, l’art se nourrit et nous nourrit de toute la richesse du mythe, du symbole, de l’analogie, tout en nous permettant d’extraire pour la conscience rationnelle les messages profonds inclus dans le mythe.
Ainsi, tout est esthétique ou esthétisé nous donne plaisir, bienfait, bonheur en même temps que chagrin, larmes et peine. L’esthétique éveille notre conscience. En animant les puissances inconscientes d’empathie qui sont en nous, elle nous rend, hélas de façon provisoire, meilleurs, compréhensifs, compatissants pour ceux que notre inhumanité ignore ou méprise. D’où sa vertu capitale dans notre civilisation, où elle est désormais séparée de la religion et de la magie : non seulement elle crée de la beauté, c’est-à-dire de la joie (a thing of beaty is a joy for ever), elle nous aide à supporter le trop-plein insupportable de la réalité, et du même coup à affronter la cruauté du monde.

lundi 21 novembre 2011

Jacques Généreux : « La Grande Régression »

Jacques Généreux : « La Grande Régression »
A la recherche du progrès humain – 3
Points, collection Essais

Hélas, je ne tiens pas mon engagement de l’article précédent, encore un texte politique !
Mais pas n’importe lequel ! Voici un extrait de ce formidable livre de Jacques Généreux, "La Grande Régression". Il ne s’agit pas cette fois d’un texte agressif rapidement rédigé, comme celui du "Comité invisible". Cet ouvrage s’inscrit dans la continuité d’une longue et belle réflexion qui a déjà produit deux livres, "La Dissociété" en 2006, et "L’Autre Société" en 2009.

crédit photo : C. Benoist-Lucy
Jacques Généreux analyse avec intelligence, cet absurde sabordage de nos sociétés démocratiques commencé il y a une trentaine d’années, stupéfiant naufrage qu’il appelle la Grande Régression. A la différence d’autres auteurs traitant du même sujet (comme Chomsky par exemple qui n'écrit pas vraiment bien), Jacques Généreux tente d’identifier et de comprendre quelles sont les pulsions cachées en chacun de nous qui contribuent à ce fatal glissement, et à mon avis, il y parvient avec brio !

En vérité cette façon de penser me parle. Même s’il cède parfois à la tentation de qualifier de noms d’oiseaux certains de nos contemporains, sont objectif est plutôt de les comprendre, et non-pas vraiment de les juger. Peut-être ne vivons-nous là, après tout, qu’un passage obligé de l’histoire des sociétés humaines, encore un truc moche par lequel nous devons passer (comme autrefois le collectivisme ou le fascisme), un ultime démon que nous devons exorciser, afin d’accéder à ce qu’il appelle une nouvelle renaissance. Jacques Généreux explique cela avec intelligence. Condorcet j’en suis sûr aurait souscrit à cette vision positive de l’histoire de l’humanité.

J’ai eu beaucoup de mal à choisir un extrait de ce bel ouvrage, car tout est vraiment excellentissime. Je vous conseille d'ailleurs d'aller sur son blog à la page dédiée à ce livre (le reste du blog est très bien aussi) : http://jacquesgenereux.fr/news/la-grande-regression

Voici donc un tout petit morceau extrait de la page 46 du chapitre 1 "J’ai vu mourir la promesse d’un monde meilleur".

Je soutiens précisément dans ce livre que les sociétés modernes ont développé une maladie de la pensée et un piège politique qui, en se renforçant mutuellement, rendent aujourd’hui improbable une renaissance pourtant à portée de leur main. Le dernier chapitre analysera cette maladie et ce piège pour mieux cerner les conditions d’une renaissance.

Et cette belle part intitulée « Une civilisation en marche arrière » extraite du second chapitre « Sous l’écume des crises, l’engrenage d’une régression générale » (page 101). Il rappelle utilement ce que durant 300 ans, a signifié « être moderne »…

La manipulation des esprits commence par la colonisation du langage, par l’altération insidieuse du vocabulaire ordinaire du débat public. Le terme "moderne" est l’un des plus intensément manipulés par les artisans de la Grande Régression ; ceux-ci l’ont dépouillé de sa signification historique et philosophique pour étendre jusqu’à l’absurde le sens usuel qui oppose l’actuel à l’ancien et que les dictionnaires résument en substance à l’expression "être de son temps". En ce sens, et dès lors que la victoire politique des néolibéraux a imposé au monde une idéologie et un projet de société dominants, ces derniers sont de facto "modernes" puisque conformes à l’air du temps. Désormais, la "modernité" désignerait donc la qualité des moutons qui font comme tout le monde et des abrutis qui adhèrent sans réfléchir au discours ambiant. L’archaïsme serait a contrario la tare des penseurs et des résistants qui s’opposent à la destruction systématique des progrès sociaux conquis par les peuples justement les plus modernes ! Ce que les néolibéraux appellent "modernisation", c’est l’adaptation des peuples au mouvement naturel et irrépressible de l’histoire que constitueraient la guerre économique mondiale et la marchandisation des sociétés. Rien n’est en réalité plus antimoderne qu’une telle conception de l’histoire. Mais qui le sait encore, après trente ans de contamination de tous les discours par la novlangue libérale ?

Il est donc nécessaire de rappeler à nos contemporains en quoi consistait la promesse de la modernité en Occident, du siècle de Galilée (XVIIe) au siècle des Lumières (XVIIIe) :
  • Le règne de la raison en lieu et place de l’obscurantisme religieux ;
  • La quête de l’autonomie individuelle à l’égard des déterminismes sociaux ;
  • La maîtrise technique de la nature au lieu de la soumission des humains aux aléas d’un ordre naturel ;
  • Une communauté de citoyens liés par un contrat social et non par une autorité despotique ;
  • Les droits de l’homme et les libertés publiques ;
  • L’idée d’une histoire ouverte à l’action humaine et donc au progrès ;
  • La démocratie, c’est-à-dire l’égalité des individus et la souveraineté du peuple pour définir les modalités du vivre ensemble.

Pour le dire en raccourci, c’était là une promesse d’émancipation et de progrès pour tous les êtres humains, grâce à la connaissance, à l’égale liberté et à la foi démocratique.
Cette promesse moderne fut portée par trois siècles de combat des progressistes pour l’émancipation humaine, contre l’obscurantisme, le despotisme, l’exploitation économique, la maladie, la pauvreté, l’insécurité. Trois siècles agités par des révolutions et des contre-révolutions, par la guerre quasi permanente des nations en quête de territoires et de ressources, par l’affrontement souvent violent des idéologies. C’est dans le tumulte des lutes sociales et des guerres que l’histoire moderne a accouché, cahin-caha, des libertés publiques, des droits sociaux, des nations démocratiques, de l’affranchissement des esprits à l’égard des clercs et des puissants, etc. Or, avant ma génération (celle des années 1950), jamais la victoire des progressistes et des démocrates ne parut définitivement assurée. Mes grands parents virent même trois siècles de progrès si durement conquis momentanément anéantis par le Grande Dépression et par la victoire du fscisme et du nazisme.

L’après-guerre, en Europe et en Amérique du Nord, fut la première période de l’histoire où la victoire des modernes et des libéraux sur les conservateurs et les réactionnaires parut assurée (au moins dans une partie du monde). Quelle que soit la part d’ombre des Trente Glorieuses, la confiance dans l’avenir caractérisait ma génération. Nous avions la chance d’être nés dans l’une des rares nations où les idées progressistes avaient remporté une interminable bataille. Restait certes un long chemin à parcourir pour les inscrire pleinement dans la réalité, mais nous n’imaginions pas que les démocraties occidentales puissent régresser vers un âge sombre et réactionnaire, et surtout pas au moment où leur modèle de développement commençait à séduire le reste du monde. C’est pourtant ce qu’il advint…

Depuis trois décennies, on l’a vu, déferle la vague néolibérale. La généralisation de ce nouveau "modèle" occidental était sensée diffuser au monde entier les acquis de la modernité : le progrès matériel, une société pacifiée par le progrès social plutôt que par la police, un Etat de droit garant de l’intérêt général, les libertés publiques, la démocratie et l’autonomie croissante des individus. Or, non seulement nous n’assistons pas à la diffusion planétaire de ces "acquis", mais encore nous constatons leur déconstruction et leur régression générale dans le monde occidental lui-même. Mon propos sera donc par nature concentré sur ce retournement en Occident. Les dégâts de la vague néolibérale sur le reste du monde méritent certes autant d’attention, mais ils sont déjà amplement documentés et, surtout, ils ne constituent pas le sujet de ce livre. Il s’agit ici de comprendre comment et pourquoi le mouvement de progrès moderne s’inverse en une régression générale. Cela suppose de concentrer l’attention sur les pays qui étaient les plus avancés dans ce mouvement.

Or, dans ces pays les plus "modernes", la promesse du progrès matériel pour tous s’évanouit dans l’autodestruction du système économique et le saccage des écosystèmes ; la cohésion sociale se dissout dans une dissociété atomisée ou communautarisée ; la démocratie s’efface devant l’Etat privé et la montée d’un "fascisme néolibéral" ; le culte officiel de l’autonomie individuelle masque un effondrement moral et intellectuel qui livre à nouveau les individus à diverses servitudes. Telles sont les multiples dimensions concomitantes de la Grande Régression. Le chapitre 3 traite de la régression économique et écologique, le chapitre 4, de la régression sociale, morale et politique.

P.S. : N'oubliez pas de visiter son blog :  http://jacquesgenereux.fr/

Je mets depuis quelques temps des vidéos pour compléter mes articles. Je vous propose donc celle-ci, elle est assez longue, mais on peut constater que le compère est brillant !

jeudi 16 juin 2011

Anatole France : Le jardin d'Epicure

Anatole France :"Le jardin d'Epicure".
Collection Pourpre.

Qui de nos jours aurait l’idée de lire Anatole France ? (Prix Nobel de littérature en 1921)
Cette fantaisie m’est venue samedi dernier en me promenant en compagnie de mon fils chez les bouquinistes, ma ballade préférée dans Paris. Je souhaitais lui faire découvrir cette ultime ligne Maginot des derniers gardiens du temple de la littérature. (Je parle des vrais bouquinistes, pas des vendeurs de camelote pour touristes).

J’ai été attiré par le titre, « Le jardin d’Epicure », publié en 1923.
J’ai découvert un joli petit livre, édité en 1957, dans la collection « Pourpre », l’ancêtre du livre de poche.

J’ai commencé de le lire ce mardi, dans le métro, mon salon de lecture habituel et je suis tombé sous le charme.

Bien difficile de choisir quelques extraits, en voici cependant quelques-uns.
Je ne puis que vous conseiller de lire ce charmant livre en son entier. 

***
Page 30
                                                      A Paul Hervieu.
Je suis persuadé que l’humanité a de tout temps la même somme de folie et de bêtise à dépenser. C’est un capital qui doit fructifier d’une manière ou d’une autre. La question est de savoir si, après tout, les insanités consacrées par le temps ne constituent pas le placement le plus sage qu’un homme puisse faire de sa bêtise. Loin de me réjouir quand je vois s’en aller quelque vieille erreur, je songe à l’erreur nouvelle qui viendra la remplacer, et je me demande avec inquiétude si elle ne sera pas plus incommode ou plus dangereuse que l’autre. A tout bien considérer, les vieux préjugés sont moins funestes que les nouveaux : le temps, en les usant, les a polis et rendus presque innocents.

Page 39

Beaucoup de gens, aujourd’hui, sont persuadés que nous sommes parvenus à l’arrière-fin des civilisations et qu’après nous le monde périra. Ils sont millénaires comme les saints des premiers âges chrétiens ; mais ce sont des millénaires raisonnables, au goût du jour. C’est, peut-être, une sorte de consolation de se dire que l’univers ne nous survivra pas.
Pour ma part, je ne découvre dans l’humanité aucun signe de déclin. J’ai beau entendre parler de la décadence. Je n’y crois pas. Je ne crois pas même que nous soyons parvenus au plus haut point de civilisation. Je crois que l’évolution de l’humanité est extrêmement lente et que les différences qui se produisent d’un siècle à l’autre dans les mœurs sont, à les bien mesurer, plus petites qu’on ne s’imagine. Mais elles nous frappent. Et les innombrables ressemblances que nous avons avec nos pères, nous ne les remarquons pas. Le train du monde est lent. L’homme a le génie de l’imitation. Il n’invente guère. Il y a, en psychologie comme en physique, une loi de la pesanteur qui nous attache au vieux sol. Théophile Gautier, qui était à sa façon un philosophe, avec quelque chose de turc dans sa sagesse, remarquait, non sans mélancolie, que les hommes n’étaient pas même parvenus à inventer un huitième péché capital. Ce matin, en passant dans la rue, j’ai vu des maçons qui bâtissaient une maison et qui soulevaient des pierres comme les esclaves de Thèbes et de Ninive. J’ai vu des mariés qui sortaient de l’église pour aller au cabaret, suivis de leur cortège, et qui accomplissaient sans mélancolie les rites tant de fois séculaires. J’ai rencontré un poète lyrique qui m’a récité ses vers, qu’il croit immortels ; et, pendant ce temps, des cavaliers passaient sur la chaussée, portant un casque, le casque des légionnaires et des hoplites, le casque en bronze clair des guerriers homériques, d’où pendait encore, pour terrifier l’ennemi, la crinière mouvante qui effraya l’enfant Astyanax dans les bras de sa nourrice à la belle ceinture. Ces cavaliers étaient des gardes républicains. À cette vue et songeant que les boulangers de Paris cuisent le pain dans des fours, comme aux temps d’Abraham et de Goudéa, j’ai murmuré la parole du Livre : « Rien de nouveau sous le soleil ». Et je ne m’étonnai plus de subir des lois civiles qui étaient déjà vieilles quand César Justinien en forma un corps vénérable.

***
Une chose surtout donne de l’attrait à la pensée des hommes : c’est l’inquiétude. Un esprit qui n’est point anxieux m’irrite ou m’ennuie.

***
Nous appelons dangereux ceux qui ont l’esprit fait autrement que le nôtre et immoraux ceux qui n’ont point notre morale. Nous appelons sceptiques ceux qui n’ont point nos propres illusions, sans même nous inquiéter s’ils en ont d’autres.

***
Pages 42 et 43
***
Plus je songe à la vie humaine, plus je crois qu’il faut lui donner pour témoins et pour juges l’Ironie et la Pitié, comme les Égyptiens appelaient sur leurs morts la déesse Isis et la déesse Nephtys. L’Ironie et la Pitié sont deux bonnes conseillères ; l’une, en souriant, nous rend la vie aimable ; l’autre, qui pleure, nous la rend sacrée. L’Ironie que j’invoque n’est point cruelle. Elle ne raille ni l’amour, ni la beauté. Elle est douce et bienveillante. Son rire calme la colère, et c’est elle qui nous enseigne à nous moquer des méchants et des sots, que nous pouvions, sans elle, avoir la faiblesse de haïr.

***
Cet homme aura toujours la foule pour lui. Il est sûr de lui comme de l’univers. C’est ce qui plaît à la foule ; elle demande des affirmations et non des preuves. Les preuves la troublent et l’embarrassent. Elle est simple et ne comprend que la simplicité. Il ne faut lui dire ni comment ni de quelle manière, mais seulement oui ou non.

***


mercredi 27 janvier 2010

Lucien : De la beauté des femmes...



    Encore un dernier extrait de Lucien, ne serait-ce que pour vous prouver que des anciens grecs aimaient les femmes, et que ces derniers allaient jusqu'à les préférer cultivées...

    Que vaut la beauté sans la bonté, l'humanité, et tout ce qui va avec ?

Extrait du dialogue entre Polystrate et Lycinos, dans ''Les Portraits''

Ci-contre, un exemple de la beauté qui fait peur, celle d'une femme avec un masque de beauté à base de chocolat !

"Et de fait, comme tu n’es pas sans le savoir, j’accorde à la douceur, à l’humanité, à la générosité, à la culture, la préséance sur la beauté. Sinon, ce serait aussi absurde et ridicule que d’aimer les vêtements plutôt que le corps. Mais la beauté atteint à la perfection quand la vertu morale et le charme physique se rejoignent. Sans doute pourrais-je te citer bien des femmes remarquables sous le rapport de la beauté, mais qui par ailleurs font honte à cette beauté : il suffit qu’elle ouvre la bouche pour qu’elle perde sa fleur, se fane, car elle souffre de la comparaison, se discrédite en vivant – et elle vaut mieux que cela – avec une maitresse peu recommandable, son âme. Ce genre de femme me fait penser aux sanctuaires égyptiens : dans ce pays, le temple lui-même est très beau et très grand, bâti qu’il est de pierres coûteuses, rehaussé de dorures et de peintures, mais, à l’intérieur, si tu cherches le dieu, tu trouves un singe, un ibis, un bouc ou une chatte. On peut voir beaucoup de femmes qui ressemblent à cela. 
Eh bien, la beauté ne suffit pas, si elle n’est rehaussée d’honnêtes ornements, non pas, s’entends, d’habits de pourpre et de colliers, mais, comme je l’ai dit tout à l’heure, de vertu, de tempérance, de bonté, d’humanité, et de tout ce qui va avec."