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dimanche 8 décembre 2013

Isabelle Sorente : Addiction générale

Addiction générale


Un essai d'Isabelle Sorente publié chez Jean-Claude Lattes

Cet article est probablement le dernier que je publierai avant longtemps dans ce blog-notes. Peut-être même est-ce le tout dernier.
(Article mis à jour le 08/11/16, avec un podcast à écouter en fin de page)



Isabelle Sorente est pour moi une vraie rencontre littéraire. Je l'ai découverte alors que j'écoutais distraitement une émission de télé passant à une heure tardive et j'ai été sidéré par l'intelligence et la profondeur de chacune de ses interventions.
Le soir même, j'ai fait une recherche sur elle, puis j'ai commandé deux de ses livres, son dernier roman intitulé "180 jours" et cet essai "Addiction générale" traitant de la dépendance de notre société au calcul.

Si vous lisez quelques-uns des articles de mon autre site "Transitio", vous comprendrez à quel point le sujet de cet essai d'Isabelle Sorente a pu m’interpeller (Voir par exemple cet article sur le "2ème monde" ou celui-ci "Watzlawick, Nietzsche et la modélisation des systèmes").

J'ai lu son roman, 180 jours, d'une seule traite en un week-end. Je lis peu de romans ces derniers temps, celui-ci m'a changé. Lorsque l'on a le rare bonheur de lire un excellent livre, on passe par deux phases ; la première, lorsque l'on entre dans le livre, la seconde quand le livre est entré en nous. Une fois qu'il est en nous, le livre fait partie de ce que nous sommes, de ce que nous pensons, il nous a changé.

Mise à jour au 08/11/2016 :


Je vous invite à écouter le podcast d'une émission d'Alain Finkielkraut, diffusée dimanche dernier sur France Culture. Le sujet traité était la condition animale dans la littérature et il avait eu l'excellente idée d'inviter Isabelle Sorente. Vous pouvez écouter ce passionnant débat, grâce au lien qui se trouve en bas de cette page. (Vous ne serez pas déçu(e))


Quant à cet essai "Addiction générale", il aurait pu avoir comme sous-titre, "Essai sur la compassion". Le thème de la compassion semble être au cœur de l'oeuvre d'Isabelle Sorente. Sa description de notre société régie par la loi du chiffre est d'une lucidité implacable. Elle démontre comment peu à peu le dogme de la performance nous fait nous comporter en machines, comment peu à peu, nous devenons inhumains...


C'est une chance de pouvoir découvrir un auteur comme Isabelle Sorente. 

Ne vous privez pas de la lumière que sa pensée vous apportera.

Achetez ses livres et lisez-les !


Extrait du chapitre Liberté de circulation et diversité
(Pages 115 à 123)

L’illusion fusionnelle

La diversité naît de la mise à distance, voilà ce qui épouvante le calculateur en nous, voilà ce qu’il se refuse. Le romantisme ne pouvait qu’accompagner la révolution industrielle, et la soumission de l’individu au rythme accéléré de la performance. L’homme de calcul est par nécessité romantique. Plus l’environnement impose pour survivre que l’individu simplifie sa pensée, raisonne par algorithmes, qu’il fonctionne, assis dix heures par jour, l’œil rivé sur un écran, plus la privation émotionnelle devient insupportable et le besoin d’éprouver quelque chose, vite, fort, n’importe quoi, se fait sentir. Pour l’addict, l’Autre, inaccessible, désiré, détestable, fatalement décevant, ne peut qu’effacer tous les autres, c’est-à-dire se confondre à moi, d’une façon positive puis négative, en devenant le récipiendaire de mes projections indésirable. La fusion est la seule forme d’amour que le dépendant reconnaisse, puisqu’il ne peut se détacher. Mais la fusion comme épisode de l’histoire d’amour en continue la préhistoire, la phase de conception, comme la fusion du nouveau-né avec la mère ou l’obsession surnaturelle du scientifique pour une idée, elle ne saurait se suffire à elle-même : elle doit déboucher sur une naissance. Dans un monde d’addiction, l’amour ne peut qu’avorter. Ce n’est pas la fusion provisoire avec l’Autre que l’addict recherche, mais l’effacement permanent des autres par un autre. Garant de ma jouissance, de ma sécurité affective ou matérielle, l’Autre est celui qui calcule comme moi, celui dont les intérêts sont compatibles avec les miens. La fusion me confond à l’Autre, avant de le reléguer dans la masse indistincte des autres, à compter du moment où ses calculs diffèrent des miens ; en témoignent ces annonces sur Meetic, où des hommes romantiques cherchent le grand amour avec une femme non-fumeuse, où des jeunes femmes réclament un engagement avant la rencontre, sur la foi de quelques lignes décrivant leurs loisirs et la couleurs de leurs yeux, comme une publicité vantant les options d’un modèle de voiture, le tout se concluant par don Juans, s’abstenir. La quête de l’assurance crie la détresse du calculateur, qui ne cesse d’appeler les autres au secours. Mais la fusion n’est qu’un piège, un shoot émotionnel inscrit dans le cycle de la dépendance, l’Autre reste calcul, il restera mirage : la fusion tue l’amour.

La fusion n’est pas seulement contraire à la compassion, elle est ce qui s’y oppose le mieux, le mirage le plus séduisant, le plus trompeur, et aussi le plus violent. Dans un monde glacé et aseptisé, qui voudrait renoncer à la passion, au grand amour ? Mais la fusion n’est pas l’amour, la raison n’est pas le calcul : les deux impostures vont de pair. Parce que la maîtrise des chiffres procure l’illusion de dominer la réalité, l’homme de calcul éprouve l’effroi de ne rien ressentir et la nécessité prédatrice de retrouver un sentiment, dont l’Autre est à la fois la proie et le prétexte. Ce n’est pas la moindre conséquence de notre addiction hypermoderne de rendre l’amour impossible. Mais si le mirage de la fusion me prive aussi de compassion, il réduit à néant ma seule chance de retrouver la raison et de tenir l’hallucination désastreuse à distance. Celui qui veut exercer sa liberté de circulation se trouve donc tôt ou tard devant la nécessité de ne pas confondre fusion et amour, et de renoncer radicalement à cette confusion.


Fusion à plusieurs

La loi du chiffre repose à la fois sur la répression des émotions et sur leur assouvissement dans l’ivresse fusionnelle, qui va de l’obsession sentimentale à la grande communion de la fusion à plusieurs. L’ivresse peut durer plusieurs semaines après une catastrophe, comme dans le cas du tsunami de 2004 ou du tremblement de terre d’Haïti, ou se perpétuer à des dates anniversaires grâce à des cérémonies de type téléthon. Le concept de Téléthon, venu de la contraction du mot « télévision » et « marathon », est apparu aux Etats-Unis après la guerre, pour désigner un programme de longue durée, destiné à récolter des fonds pour une œuvre de charité. Le montant des dons, affiché sur un compteur, apparait en temps réel sur l’écran. Mais est-ce un don ou l’achat d’un ticket d’entrée, valable pour la décharge d’émotion collective ? Réduit à l’impuissance, blessé par la catastrophe ou la maladie, le corps de l’autre sert de faire-valoir à mes sentiments retrouvés, il devient le prétexte d’une émotion partagée avec mes semblables dont lui, l’autre, ne fait pas partie. A peine la fusion cesse, à peine l’écran s’éteint que le prétexte disparait. On pourrait soutenir qu’aider pour une mauvaise raison est encore préférable à ne pas aider du tout, qu’il faut parfois ruser pour servir une juste cause. Cela était peut-être vrai dans les années 1950, lors de l’invention du téléthon. Mais soixante ans plus tard, l’hallucination a gagné du terrain.  La distance nécessaire au surgissement de l’altérité devient de plus en plus difficile à préserver. Avec la possibilité de rester connecté en permanence, chez soi, au bureau, dans les transports, le mirage de la fusion gagne l’amitié, jusqu’ici épargnée par le romantisme. Les utilisateurs fréquents des réseaux sociaux consacrent plus de trois heures quotidiennes à Internet, ce qui correspond au temps passé autrefois devant la télévision. Au-delà de son utilité et de sa réalité informatique, le réseau matérialise un rêve d’addict, le désir de fusion permanente qui seule peut compenser la restriction des émotions engendrée par l’imitation de la machine.

La compassion suppose que je sois libre de plonger mon regard en moi-même. C’est ce regard qui est détourné, l’introspection qui devient impossible, lors des grandes démonstrations d’ivresse fusionnelle. A supposer que l’exploitation d’images de souffrance se justifie, à supposer que j’accepte d’une communauté soumise à la loi du calcul qu’elle use de mon état de manque émotionnel, manipule les sentiments qu’elle interdit d’examiner, à supposer que je me contente d’une décharge de bonté collective carnavalesque et d’aveuglement le reste du temps, dans le seul but d’aider mes semblables, quand bien même je serais capable d’une pareille abnégation, je ne peux oublier le compteur, qui transforme le don en chiffre. Le compteur prouve le mirage : sous couvert de bons sentiments, l’hallucination m’attache à elle. Le calcul détourne l’émotion avant même que je l’éprouve. L’empathie est provoquée, mais l’acte d’échange n’a pas lieu. En vérité, je ne suis pas libre de me mettre à la place de personne. La silhouette dans les décombres, le corps dans un fauteuil roulant appartiennent d’abord à une victime, du hasard ou de la maladie : je ne suis pas comme elle, comme le suggèrent certains discours habiles, je suis privilégiée, c’est-à-dire, d’une autre espèce. Ceux qui maitrisent le calcul ne peuvent être frappés par le hasard, voilà ce qu’n filigrane on me prie de croire, sous prétexte d’une culpabilité de bon aloi. Plus augmente le montant des dons, suivi en temps réel, plus le chiffre m’attache à la communauté d’intérêts de mes semblables, et m’éloigne de la vulnérabilité de ceux dont je vais pouvoir oublier l’existence. Et croyant avoir ressenti quelque chose, je demeure inexplicablement avide, en manque d’émotions fortes, plus vulnérable encore au prochain débordement. Plus attachée à l’illusion que me procurent les chiffres.


Détachement et fraternité

L’épreuve de la sobriété consiste à trouver la juste distance. Trop loin, l’autre n’existe pas plus qu’un passant sans visage. Confondu à moi, nous nous perdons ensemble dans le délire fusionnel. A la distance de la compassion, l’autre devient les autres, la multiplicité rayonne. Entre l’addiction et moi se crée un espace que je deviens libre de repeupler ; constater l’existence de cet espace, c’est se détacher.

Souvent associé aux philosophies orientales ou au discret sourire des statues de Bouddha, le mot « détachement » effraie, l’esprit occidental y soupçonne un manque d’amour ou une froide indifférence, tant nous sommes conditionnés pour confondre amour et fusion. Mais le détachement d’une addiction, loin de mener à l’indifférence, conduit à la fraternité : je reconnais l’autre comme moi, sans pour autant le confondre à moi. Des trois valeurs de la devise républicaine, la fraternité est la plus opposée à la loi du chiffre, en même temps qu’elle rend possible la liberté et l’égalité. La liberté n’est qu’un leurre, si je ne suis pas libre de me mettre à la place de l’autre, elle se borne à choisir des options, et encore, un bandeau sur les yeux. L’égalité naît de l’absence de frontières : nous sommes égaux comme prétextes renouvelés d’un mouvement qui nous dépasse, comme les points d’un cercle dont le centre est partout. De la reconnaissance d’un mouvement plus grand que soi, l’addict tire un dieu ou le nihilisme. Mais la raison qui s’exerce à travers l’autre ne peut renier la taille humaine. Il n’est pas anodin que les groupes de rétablissement, ou les toxicomanes partagent les épreuves de la sobriété, se nomment des fraternités. La liberté comme l’égalité naissent de la fraternité, c’est-à-dire du détachement, opposé à l’alternance de froideur calculatrice et de passion fusionnelle.

Le détachement est une valeur rationnelle manquante, il ne nécessite pas de produire une chose ou de la consommer. Il suppose au contraire de créer de l’espace. Parce qu’il s’oppose à la loi de la performance, à l’imitation de la machine, le détachement crée un point ou l’endurcissement ne prend pas, un point tendre qui se confond à l’instant de lucidité, où le mirage ne prend plus. Le détachement est tendre, ou il n’est pas réel. Il ne peut se comprendre dans la perspective d’un calcul, sans quoi il perd sa valeur rationnelle et devient un prétexte pour s’endurcir davantage. Ne t’attache pas. Voilà ce que les producteurs répètent aux salariés des élevages industriels, où les employés sont censés abattre eux-mêmes les animaux les moins performants. Voilà ce que l’on apprend aux conseillers de clientèles de banques, et pour être plus sûrs encore qu’ils ne s’attacheront pas au mauvais client, qu’ils laisseront le logiciel faire son travail et calculer automatiquement le montant du découvert, les conseillers changent d’agences au bout de trois ans : le temps que le lien ne se crée pas. Nothing personnal, business as usual, voilà la devise du calculateur, celle qui justifie l’atteinte à l’individu, du moment qu’elle conduit au meilleur résultat. Que des salariés soient déplacés, mis à la retraite anticipée ou licenciés n’est jamais personnel. Comment expliquer alors qu’ils le prennent personnellement ? C’est que sous prétexte de détachement, on procède à l’effacement de l’individu, de ses affects et son histoire, plus encore, on lui demande d’effacer lui-même ces affects et cette histoire, de les effacer de son plein gré, comme le disque dur de son ordinateur de bureau. Celui qui réclame une vérité personnelle, car c’est encore réclamer son statut d’individu que d’admettre sa souffrance, est jugé irrationnel. L’impératif « Ne t’attache pas » signifié à ceux qui sont confrontés à n’importe quelle forme de violence ne suppose pas le détachement mais, au contraire, l’attachement sans réserve au discours qui rend la situation tolérable. Quand le discours ne prend plus, la violence qu’il servait à contenir se libère et se retourne contre l’individu. Les militaires de retour d’Irak, les éleveurs confrontés à des crises sanitaires, la reine du X qui subit l’indifférence et le mépris facile après avoir incarné une déesse du sexe, le conseiller financier frappé de dépression nerveuse parce qu’on lui a fait miroiter un métier de contacts humains dont justement le contact est banni, tous les soldats ordinaires qui encaissent avec le sourire sont vulnérables au retournement de violence, qui suit l’effondrement de l’impératif « Ne t’attache pas ». Qu’elle soit tacite ou assumée, cette sommation ne veut dire qu’une chose, efface tout ce que tu es devant la loi du résultat : Ne t’attache qu’aux chiffres.



mercredi 26 décembre 2012

D'Holbach : Éthocratie ou Le gouvernement fondé sur la morale


Paul-Henri Thiry, baron d'Holbach (1723-1789)

Éthocratie ou Le gouvernement fondé sur la morale


Paul-Henri Thiry, baron d’Holbach, né 8 décembre 1723 dans la région d’Allemagne de Rhénanie-Palatinat, et mort à Paris le 21 janvier 1789, était à la fois un savant et un philosophe matérialiste (un athée si vous préférez).

    Il a beaucoup écrit et sa pensée reflète l’esprit du temps. Il est moins connu que les savants et philosophes français de la même époque (Rousseau, Diderot, Voltaire, Condorcet, etc.) et je ne suis pas loin de me demander s’il ne s’agit pas là d’une marque regrettable de chauvinisme (à moins que ses écrits destructeurs vis-à-vis de la religion aient été mal reçus par nos "bien-penseurs"). 

    Je vous avais déjà proposé de lire un extrait de l'un de ses livres sur cette page de mon blog-notes : "La contagion sacrée"

    J’ai choisi cette fois-ci de vous donner à lire cet extrait qui parle de la richesse et du luxe, car vous en conviendrez avec moi, ces deux sujets commencent sérieusement à poser un problème dans notre société de plus en plus inégalitaire.

    Il contient quelques vigoureuses charges contre le luxe, son industrie et ses adeptes, que j’apprécie beaucoup, je vous l’avoue. Je suis souvent excédé d’entendre le discours si convenu sur l’industrie du luxe française. Cette industrie, dont beaucoup sont si fiers, est une survivance de l’ancien régime, un reliquat de notre servitude.  « Le luxe est une forme d'imposture, par laquelle les hommes sont convenus de se tromper les uns les autres, et parviennent souvent à se tromper eux-mêmes » Nous dit le baron d’Holbach.

    Et ses recommandations sur ce que devrait être le devoir des riches dans la société sont plus que jamais d’actualité (y compris pour certains patrons de ces industries du luxe).

    Bien sûr, les puissants de l’époque n’ont pas tenu compte des conseils avisés de ce brave homme. L’état de corruption de la société était déjà trop avancé et bientôt le peuple français désespéré par la faim et l’injustice allait renverser ce régime despotique et aveugle.

    Le baron d’Holbach est mort le 21 janvier 1789 et n’a donc pas assisté à la chute de l’ancien régime, mais il est incontestable que ses écrits ont dû inspirer nombre des hommes courageux qui firent le choix de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité, en 1789.


Chapitre VIII "Des lois morales pour les Riches & les Pauvres"

Page 122

On convient assez généralement que les richesses corrompent les mœurs : il faut donc en conclure que bien des gouvernements ont un profond mépris pour les mœurs, & les regardent comme inutiles à la félicité d'un pays ; surtout en voyant les soins qu'ils se donnent pour allumer la soif de for dans les cœurs des sujets » & pour tâcher de leur ouvrir chaque jour de nouveaux moyens d'augmenter la masse de la richesse nationale. On voit de profonds Politiques ne parler à leurs concitoyens que de nouvelles branches de commerce, d'entreprises lucratives, de conquêtes avantageuses ; ce qui prouve que ces spéculateurs, peu scrupuleux sur la Morale, s'imaginent que leur chère Patrie serait très heureuse en y faisant arriver les richesses du monde- entier. Néanmoins tout peut nous convaincre que si les Dieux, dans leur colère, exauçaient leurs vœux insensés, leur pays, au lieu d'être une île fortunée, deviendrait plutôt le séjour de la corruption, de la discorde, de la vénalité, de la mélancolie, de l'ennui, qui toujours accompagnent la licence des mœurs.
 Les Anglais sont le peuple le plus riche & le plus mélancolique de l'Europe. La liberté même ne peut leur inspirer de la gaieté ; ils craignent de la perdre, parce que chez eux tout entre dans le commerce.

Les Souverains commettent une très grande faute lorsqu'ils montrent beaucoup d'estime pour les richesses ; ils excitent dans les esprits un embrasement général qui ne pourra s'éteindre que par l'anéantissement de la Société. L'avarice est une passion ignoble, personnelle, insociable, & dès lors incompatible avec le vrai patriotisme, avec l’amour du bien public & même de la vraie liberté. Tout est à vendre chez un peuple infecté de cette épidémie sordide ; il ne s'agit que de convenir du prix. Mais comme dans une nation ainsi disposée, & peu sensible à l’honneur, tout se paie argent comptant, le gouvernement n'est jamais assez riche pour acquitter les services qu'on rend à la Patrie. L'honneur, le véritable honneur, toujours inséparable de la vertu, ne se trouve qu'où la vertu réside : la liberté ne peut longtemps subsister dans des âmes avilies ; elle ne peut être sentie & défendue que par des âmes nobles & désintéressées.

Le Commerce, fournissant aux citoyens des moyens de se débarrasser de leurs productions, mérite l'attention de tout gouvernement occupé du bonheur de ses sujets : les meilleures lois que le législateur puisse donner sur cet objet consistent à le protéger & lui donner la liberté la plus grande. Mais si le gouvernement éclairé doit sa protection & sa faveur au Commerce vraiment utile, à celui qui met la nation à portée d'échanger ses denrées superflues contre les choses nécessaires qu'elle est obligée de tirer des étrangers ; ce même gouvernement n'ira pas sacrifier les intérêts du Commerce utile à ceux d'un Commerce inutile & dangereux, qui ne s'occuperait que des objets frivoles du luxe & de la vanité : ils ne sont propres qu’à corrompre les nations. Le Commerçant utile est un homme précieux à son pays, & mérite d’être encouragé par le gouvernement ; le commerçant & l'artisan des marchandises de luxe sont des empoisonneurs publics, dont les denrées séduisantes portent partout la contagion & la folie. On peut les comparer à ces navigateurs qui, voulant dompter sans peine des nations sauvages, portent aux hommes des armes, des couteaux, de l'eau de vie, & aux femmes des colliers, des miroirs, des jouets de nulle valeur.

En un mot, pour fixer les idées nous appellerons Commerce utile celui qui procure aux nations des objets nécessaires à leur subsistance, à leurs premiers besoins, & même à leur commodité & à leur agrément : nous appellerons Commerce de luxe ou Commerce inutile & dangereux, celui qui ne présente aux citoyens que des choses dont ils n'ont aucun besoin réel, & qui ne sont propres qu'à satisfaire les besoins imaginaires de leur vanité. Le Législateur serait très imprudent s'il favorisait une passion fatale que s'il ne peut réprimer ou punir, il ne doit au moins jamais encourager.

Le châtiment le plus doux qu’un Souverain devrait infliger au Luxe serait de le charger d'impôts, & de témoigner pour lui le mépris le plus marqué. Les impôts mis sur le luxe seraient très justes, vu qu'ils ne pourraient tomber que sur les riches, & qu'ils épargneraient les indigents. Les riches eux-mêmes ne pourraient pas s'en plaindre, parce que les objets de luxe n'étant pas d'une nécessité absolue, ils seraient les maîtres de les supprimer pour se soustraire à la taxe. Des impôts très forts sur les Palais somptueux, sur les Jardins, sur des Parcs immenses, sur des équipages, sur tant de valets que l'ostentation arrache à la culture, fur des chevaux sans nombre, etc. ne pourraient manquer de produire à l'Etat des revenus d'autant plus considérables, que la vanité, mère du luxe, est une passion opiniâtre, & qui finirait peut-être par faire imaginer qu'une taxe forte, annonçant l'opulence, doit attirer la considération du public à celui qui s'en trouve chargé.

Mais dans les nations infectées par le luxe, les médecins, faits pour guérir ce mal, en sont plus atteints que les autres ; ils le regardent comme un mal sacré, auquel il n'est pas permis de toucher ; ils aimeront mieux faire vendre le grabat d'un laboureur hors d'état de satisfaire un exacteur, que- d'obliger un curieux à payer pour un tableau, ou une courtisane pour les bijoux & pierreries qu'elle a tirés de ses amants. Le luxe a tellement fasciné les habitants de quelques contrées, que les besoins les plus réels font forcés de céder aux besoins de la vanité. Tel homme se refuse de manger, pour épargner de quoi se montrer dans un carrosse ou sous un habit somptueux.

Les partisans du Luxe ne manqueront pas de nous dire, que les folles dépenses des riches font travailler le pauvre & le mettent à portée de subsister; mais on leur répondra que le vrai pauvre qu'il faudrait encourager, c'est le cultivateur : celui-ci, sans cesse accablé pour satisfaire aux demandes du gouvernement, ne tire aucun profit du luxe, qui lui enlève souvent les coopérateurs de ses travaux, devenus nécessaires pour grossir dans les villes la troupe des valets fainéants dont les riches & les grands aiment à se voir entourés. Nous dirons encore que le luxe déprave les indigents : il les rend paresseux ; il leur fait naître mille besoins qu'ils ne peuvent satisfaire sans danger ou sans crime. Ceux qui ne subsistent que par la vanité ou les fantaisies d'un public en démence, font souvent de très malhonnêtes gens. Rien de plus déplorable que les effets du luxe ou de la vanité bourgeoise, quand elle vient à gagner les classes inférieures. C’est ce luxe qui détermine tant de marchands à faire des banqueroutes, que la loi ne devrait pas traiter avec la même indulgence que des faillites occasionnées par des malheurs imprévus. C'est la fatuité des maîtres, copiée par leurs domestiques, qui remplit les villes de tant de valets fripons. Ces mêmes valets portent la débauche, la passion du jeu, la vanité, jusque dans les villages & les campagnes. Enfin ce sont les vices enfantés par le luxe qui conduisent tant de malheureux au gibet, & tant de jeunes filles à la prostitution.

Rien ne serait donc plus digne de l'attention d'un bon gouvernement, que de réprimer la vanité progressive des citoyens, de les contenir dans les bornes de leur état, de les engager à vivre suivant leurs facultés. Pour donner en effet du LUXE une définition exacte que l’on a si longtemps cherchée, il semble qu'on pourrait dire que c'est une vanité jalouse qui fait que les hommes à l’envi s'efforcent de s’imiter, s'égaler, ou même de se surpasser les uns les autres par des dépenses inutiles, qui excédent leur état ou leurs facultés. Cette définition paraîtrait pouvoir convenir au luxe sous quelque point de vue qu'on l’envisageât. Un Souverain qui, par une vaine ostentation, ruine son Etat pour élever des Palais, pour se faire une cour plus brillante, pour entretenir des armées plus nombreuses que ses revenus ne le comportent, annonce un luxe plus ordinaire, mais plus blâmable sans doute par ses conséquences, qu’un homme du peuple qui se montrerait dans les rues couvert d'habits dans lesquels on verrait l’or se mêler à la soie ; avec cette différence pourtant que ce dernier n'est que ridicule, parce que nos yeux n'y sont pas accoutumés, tandis que la folie plus commune du premier, le rend évidemment coupable de dissiper en dépenses frivoles des sommes qu'il devrait employer à des objets utiles & nécessaires au bien-être de ses sujets.

Le luxe des Souverains est pour une nation le plus grand des malheurs. Les lois fondamentales de tout gouvernement équitable devraient à cet égard contenir la vanité trop commune à ceux qui sont destinés par état à mettre un frein aux passions des autres. La Monarchie fut de tout temps regardée comme le gouvernement lé plus propre à faire naître & à propager le luxe. Ceux que leurs fonctions approchent du Monarque s'efforcent de l’imiter ; communément ils prétendent que c'est pour lui faire honneur ou pour lui plaire, tandis que réellement ils se ruinent dans la vue de se distinguer du vulgaire, avec qui leur vanité souffrirait de les voir confondus. Les riches, quoique d'un rang inférieur, veulent copier les courtisans & les grands, parce que ceux-ci jouissent d'un pouvoir qui toujours en impose. Enfin les citoyens des classes moins élevées imitent autant qu'ils peuvent ceux des classes supérieures, afin de jouir pendant quelques instants du plaisir passager d'être confondus avec leurs supérieurs, ou du moins pour se soustraire au mépris & aux outrages auxquels l'indigence est souvent exposée. Le luxe pénètre plus lentement dans les Républiques, parce que l'homme du peuple y craint moins ses supérieurs, qui d'ailleurs ne sont pas livrés au faste qu'on voit régner dans les cours des Rois.

Dans des nations opulentes la richesse seule est honorable, la pauvreté devient un vice, & l'indigence est rebutée par l'opulence toujours altière. Sous le despotisme, toujours vain & superbe, la pauvreté, la faiblesse, sont communément écrasées. Si des gouvernements plus équitables & plus humains rendaient les grands & les riches plus justes, plus affables, moins dédaigneux pour leurs inférieurs, il y a lieu de croire que ceux-ci seraient moins pressés de sortir de leurs sphères ; alors chaque citoyen, plus content de son état, ne chercherait pas à faire illusion aux autres par des airs de fatuité, dont l’objet est communément de chercher à persuader qu'on possède des avantages qu’on n'a pas réellement.

C'est encore l'arrogance insultante des grands, qui plus ou moins bien imitée par les petits, est la source primitive des ridicules & des travers nationaux, que l’on remarque chez la plupart des habitants de certaines contrées. C'est visiblement de la cour que sont émanés ces airs d'importance, ces manières affectées, cette suffisance dédaigneuse, cette fatuité que copie si gauchement l'homme du commun, en un mot, toutes les impertinences qui rendent quelquefois un peuple entier méprisable aux yeux des étrangers : dans une nation infectée de cette vanité épidémique un homme sensé ne croit voir qu’une troupe de pantomimes, de baladins, de comédiens. Personne ne veut être soi ; chacun jusqu'aux valets, tâche par ses airs & ses manières de passer pour un homme de conséquence. II est bien difficile de trouver une tête solide, un caractère estimable dans un fat, dans un petit-maître, dans un important dont le cerveau n'est rempli que de vent & de bagatelles.

Le luxe est une forme d'imposture, par laquelle les hommes sont convenus de se tromper les uns les autres, & parviennent souvent à se tromper eux-mêmes. Un fat finit quelquefois par se croire un homme d'importance. Une courtisane, par son luxe, veut être prise en public pour une femme de qualité, dont souvent elle a chez elle le ton & les manières. Plus un état est vil par lui-même, & plus ceux qui s'y trouvent placés cherchent à se relever par des signes extérieurs de grandeur ou d'opulence. Les grands des cours despotiques d'Asie se distinguent par une magnificence & par un luxe effréné ; esclaves avilis & rampants dans la présence d'un Sultan orgueilleux, ils tâchent de paraître quelque chose aux yeux de la populace étonnée. La puissance réelle, la vraie grandeur, n'ont nul besoin des secours du faste pour se faire respecter. Un bon Prince rougirait de devoir au vain attirail du luxe la vénération qu'il mérite par lui-même. L'ostentation, l'étiquette, la magnificence, ce que les courtisans appellent la splendeur du trône, ne sont faites le plus souvent que pour cacher aux yeux des peuples la petitesse & la sottise de ceux qui les gouvernent. Rien n’est plus déplacé que la vanité dans un puissant Monarque : cette passion puérile coûte pour l'ordinaire bien des larmes à ses sujets, obligés de travailler sans relâche, sans jamais pouvoir la satisfaire. Le soulagement des peuples constitue la splendeur des grands Rois.

On a reconnu dans tous les siècles les dangers du Luxe répandu dans les classes inférieures du peuple ; on a fait de vains efforts pour Ie réprimer par des Lois somptuaires : mais des législateurs, aveuglés eux-mêmes par la vanité qu'on respire dans les cours, n’ont pas vu que c'était pour imiter les grands que les petits se livraient à mille dépenses ridicules : ils n'ont pas vu que c'était par le Souverain & sa cour que, pour être efficace , la réforme des mœurs aurait dû commencer : enfin ils n'ont pas vu que des lois somptuaires, faites pour les citoyens d'un rang inférieur, ne pouvaient que les avilir de plus en plus, en donnant aux grands encore plus de vanité. Il ne faut donc pas s'étonner si les lois somptuaires ont été presque toujours aussitôt violées ou éludées que publiées.

Lutter contre le luxe introduit chez un peuple, c'est combattre une passion inhérente à la nature humaine. Chaque homme veut, autant qu'il peut, imiter, égaler ou surpasser ses semblables, & sur tout copier ceux qu'il croit ou plus heureux ou plus puissants que lui ; il souffre toutes les fois qu'il y faut renoncer. Dans une Monarchie fastueuse le luxe finira par se déceler, plus ou moins, jusque dans les dernières classes de la Société.

La meilleure des Lois somptuaires serait l'exemple d'un Prince ennemi du luxe & du faste, ami de la simplicité. Cet exemple serait bientôt suivi par les grands de la cour, toujours prêts à recevoir les impressions de leur maître. Dès-lors la modestie deviendrait le signe de la grandeur, du crédit, de la puissance. Pour s'assimiler à leurs supérieurs, les autres citoyens adopteraient sans peine une mode peu coûteuse, & qui cesserait de leur rappeler leur infériorité.

Bien plus, il résulterait de cette conduite des avantages inestimables pour les Grands & les Nobles, qu'un luxe habituel dévore, dont les affaires se dérangent perpétuellement à la cour, qui ne peuvent y paraître sans se croire obligés d'y représenter. De son côté le Monarque ne se verrait pas forcé de se ruiner lui-même, ou plutôt d'écraser son peuple pour fournir aux demandes d'une foule de courtisans obérés, qu'une sage économie mettrait dans l'abondance.

Les femmes, communément si touchées des vains jouets du luxe, prendraient du goût pour la simplicité, aussitôt qu'elle deviendrait la mode de la cour, une marque de grandeur, un moyen de mériter les regards favorables du Prince, dont on se croirait obligé de prendre les manières & le ton.
C'est ainsi que, par le secours de la vanité même, on parviendrait a guérir les plaies que la vanité du luxe fait à tant de nations. C'est le faste des Souverains qui force leurs sujets de se ruiner à leur exemple.

Le luxe de représentation, qui consiste à se faire suivre incessamment de tout l'appareil du faste, & qui trop souvent devient pour la vanité des gens en place le plus grand des besoins, est une source de ruine pour eux & pour les autres. En quittant la cour du Prince l’homme en place va porter son luxe dans la province, qui bientôt s'en trouve infectée ; il dérange ses propres affaires & détruit celles des autres. Le gouvernement le plus prodigue ne peut pas subvenir au faste que la vanité des grands croit nécessaire à leur rang ou a leur dignité.

Mais un gouvernement sage devrait prendre des voies plus directes encore pour réprimer le luxe insolent & scandaleux que viennent étaler en public des femmes consacrées à la débauche. Une Police sévère devrait punir le vice lorsqu'il ose s'élever des trophées aux yeux des nations. Si le gouvernement ne peut empêcher le désordre caché, il doit du moins l’empêcher de se montrer avec un éclat propre à irriter la vertu & à corrompre l'innocence. De quels yeux des femmes honnêtes, des épouses vertueuses, des filles innocentes, doivent-elles voir le fort brillant que la débauche procure à des prostituées, que leurs amants ont la folie de transformer en Déesses ?

Les apologistes du Luxe nous diront que la suppression à la cour & dans les villes produirait une diminution considérable dans les revenus de l’Etat, empêcherait une nation renommée par son goût & ses modes de mettre les autres peuples à contribution, enfin rendrait inutile une multitude d'hommes qui tirent leur subsistance de la vanité de leurs concitoyens.

Un Satyrique célèbre de l'antiquité faisait dire aux hommes avides de son temps, que l’argent devait être le premier objet des recherches ; que la vertu viendrait après l’argent. C’est le langage que semblent tenir à leurs sujets bien des gouvernements qui passent pour éclairés ; c’est celui d’un grand nombre de spéculateurs qui, séduits par les avantages frivoles que le luxe procure, ne voient pas le cortège des maux qu'il entraîne à sa fuite. Nous leur répondrons donc qu'un Etat bien organisé, réglé par une sage économie, par des citoyens honnêtes & modérés, n'a pas besoin de la masse énorme de richesses qui devient nécessaire pour mettre en action les avides sujets d'une nation corrompue par le luxe, où les revenus que l'Etat tire avec violence de vingt villages suffisent à peine pour payer à son gré les prétendus services, ou plutôt la négligence & l’impéritie d'un Courtisan ou d'un Grand. Un Gouvernement corrompu n'est jamais assez riche ; mais un Gouvernement honnête est servi par d'honnêtes citoyens, sur les cœurs desquels l'amour de la Patrie, le désir de la vraie gloire, agissent plus fortement que l'argent. C'est insulter la vertu que de la payer : ainsi, l'on ne peut trop le répéter, les bonnes mœurs sont plus utiles aux nations que les richesses. Une trop grande opulence pervertit les peuples comme les individus : c'est dans la médiocrité que se trouve le plus communément la tranquillité, le vrai bonheur.

L'expérience de tous les temps nous prouve que les peuples les plus riches ne sont rien moins que les peuples les plus fortunés : leur opulence les rend communément ambitieux, arrogants ; ils veulent pour l'ordinaire prescrire des lois aux autres : leur insolence leur attire des ennemis nombreux; vous les voyez perpétuellement en guerre : les revenus ordinaires de l’Etat ne pouvant suffire aux entreprises téméraires d'un Gouvernement altier, il redouble les impôts , il contracte des dettes , que son crédit funeste lui permet d'accumuler : la nation gémit alors sous des taxes multipliées; semblable à ces riches obérés & malaisés, elle ne peut jamais arranger ses affaires; elle est pauvre, quoique remplie de citoyens opulents ; mais ces mauvais citoyens, enrichis aux dépens de leur pays, se livrent au vice, au luxe , à la paresse ; plongés dans la débauche, & tout occupés de leurs plaisirs, ils ne s'embarrassent ni du fort de la Patrie ni du bien-être de leurs concitoyens.

Une nation heureuse est celle qui renferme un grand nombre de bons citoyens. Les bons Princes font de bonnes lois ; & ces lois font les bons sujets. Le bon citoyen est celui qui est utile à son pays, dans quelque classe qu'il se trouve placé : le pauvre remplit sa tâche sociale par un travail honnête, ou dont il résulte un bien solide & réel pour ses concitoyens : le riche remplit la tâche lorsqu'il aide le pauvre à remplir la sienne ; c'est en secourant l’indigence active & laborieuse, c'est en payant ses travaux, c'est en lui facilitant les moyens de subsister, en un mot, c'est par la bienfaisance que le riche peut acquitter ses dettes envers la Société. C’est donc en détournant l’esprit des citoyens riches des fantaisies insensées & nuisibles du luxe & de la vanité, pour le porter vers la bienfaisance utile à la Patrie, que le Législateur établira chez lui l’harmonie sociale, sans laquelle il ne peut y avoir de félicité pour personne.

L'ambition devient communément la passion de celui que ses richesses dispensent de songer à sa subsistance ; le Législateur peut donc se servir avec avantage du désir que le riche a de s'élever de plus en plus, d'être distingué de la foule des citoyens, pour tourner ses vues du côté de l’utilité générale. L'homme opulent qui se rendrait utile à sa patrie par des travaux publics, par des défrichements considérables, par des dessèchements qui augmenteraient la culture & la salubrité, par des canaux qui faciliteraient le commerce intérieur & les arrosements des terres, n'aurait-il pas des droits fondés à la reconnaissance publique ? Un grand, un riche, qui dans leurs domaines doteraient l’indigence pour favoriser la population, établiraient des manufactures capables d'occuper les pauvres, banniraient le désœuvrement & la mendicité, ne mériteraient-ils pas des distinctions, des honneurs, des récompenses à plus juste titre que tant de nobles ou de grands qui absorbent toutes les faveurs du Prince, pour avoir assidûment végété, intrigué, cabalé dans une cour, ou pour s'être ruinés par un faste nuisible pour eux-mêmes & pour les autres.

Si une éducation plus sociable apprenait aux riches, aux nobles, à être citoyens, si les préjugés inhumains de la grandeur ne lui faisaient pas croire que les peuples sont des esclaves destinés à repaître sa vanité, si un orgueil insensé n’étouffait pas d'ordinaire dans les cœurs des hommes les plus opulents & les plus distingués d'un Etat tout sentiment de pitié, de reconnaissance , d'affection sociale ; ne devraient-ils pas être plus flattés d'exercer sur leurs inférieurs l’empire si doux de la bonté qui fait aimer, que l'empire tyrannique de l’injustice & de la vanité qui fait toujours détester ? Les hommes qui passent pour les heureux de la terre ne devraient-ils pas être plus touchés du plaisir solide & pur de répandre le bonheur autour d'eux, que des plaisirs frivoles, mêlés d'amertume & d’ennui, que l’on éprouve dans des villes bruyantes, dans des festins somptueux, dans des cours corrompues qui ne rassemblent que des envieux, des ennemis, & d’où la gaieté véritable est à jamais exclue ? Les vains plaisirs du luxe, la complaisance puérile qu'excite passagèrement le faste, la possession d'un bijou ou d'un meuble précieux, peuvent-ils être comparés aux plaisirs toujours renaissants de la libéralité, à la complaisance intérieure que produit à tout moment le spectacle si doux d'hommes rendus heureux par des bienfaits ? Quel spectacle de la ville, quelle fête brillante de la cour, a droit de plus remuer un cœur sensible que la vue de campagnes devenues fécondes, de cultivateurs rendus à leurs jeux innocents, de la nature entière transformée par ses soins ? La vie est remplie des joies les plus pures, lorsqu'on connait le plaisir de faire du bien.

Voilà les sentiments que l'éducation devrait inspirer à la noblesse, ainsi qu'à l’opulence ; la Législation devrait les fortifier, le Souverain les récompenser. La Morale, toujours en état de prouver à tout citoyen que son intérêt se trouve lié avec celui de ses associés, convaincra les riches que faire du bien c'est placer utilement son argent, c'est se procurer du profit, de l'honneur & de la gloire : la bonté ne peut dégrader aucun mortel. Sous l'autorité d'un bon gouvernement, dont il secondera les vues, le Noble vertueux peut régner lui-même dans ses terres ; il préférera cet empire au plaisir insensé de faire éprouver à ses vassaux un pouvoir tyrannique, une morgue insupportable, de mauvais traitements qui ne lui attireraient que de la haine. C'est ordinairement par leur faute que les puissants de la terre sont détestés de leurs inférieurs ; les injustices des grands produisent & nourrissent les méchancetés des petits. En liant les mains des riches si souvent prêtes à nuire, le Législateur rétablirait promptement un équilibre nécessaire pour faire fleurir les mœurs, & pour rendre ses Etats opulents & fortunés.
Dans tout gouvernement bien ordonné l’agriculture, les manufactures, le commerce, doivent s'attirer les soins attentifs de l’administration, jouir de sa protection constante, s'exercer avec liberté. Voilà les sources légitimes de la richesse de l’Etat & de celle du citoyen. Le sol est la base de la félicité nationale : c'est le sol qui doit fournir à tout un peuple sa subsistance, ses besoins, ses agréments & ses plaisirs. Assez d'écrivains zélés & vertueux ont prouvé par des ouvrages multipliés, l'attention que le gouvernement doit donner à l'Agriculture, de laquelle, comme d'un tronc, partent toutes les branches & les rameaux de l’économie politique. On ne peut rien ajouter aux vues utiles que l’amour du bien public leur a dictées. Dans un ouvrage qui n'a que la Morale pour but, il suffira de répéter qu'elle est toujours d'accord avec la saine Politique. 


Vous pouvez lire l'ouvrage dans son intégralité (mais avec l'orthographe de l'époque) sur le site de la bibliothèque nationale : Gallica.

Mais je vous conseille plutôt d'acheter sa réédition chez CODA.


dimanche 26 décembre 2010

Emmanuel Todd : « Après la démocratie »

Emmanuel Todd : « Après la démocratie »

Ce livre a fait parler de lui, à cause de certains passages critiquant violemment Sarkozy. Mais ça serait stupide de n’en retenir que cela, tellement c’est facile de se moquer de ce pauvre petit homme. Emmanuel Todd est tout de même un de nos meilleurs historiens et son analyse de notre société française repose plus sur un travail de fond (statistiques, etc.) que sur de simples billets d’humeurs ou pamphlets !
J’ai donc lu avec grand plaisir cet ouvrage intelligent qui traite de sujets qui me préoccupent tant.
Je n’ai pu résister au plaisir de vous en communiquer de longs extraits (c’était difficile de choisir). J’espère qu’il ne m’en voudra pas. Mais le but est aussi de vous donner envie d’acheter le livre et surtout de le lire ! (Collection folio actuel)
Juste pour le plaisir, nous commencerons avec le fameux passage sur notre pauvre petit homme. Le sérieux suivra ensuite…

Page 17 "Sarkozy"

Pour comprendre la situation nous devons poser une question radicale. Si Sarkozy existe en tant que phénomène social et historique, malgré sa vacuité, sa violence et sa vulgarité, nous devons admettre que l’homme n’est pas parvenu à atteindre le sommet de l’état malgré ses déficiences intellectuelles et morales, mais grâce à elles. C’est sa négativité qui a séduit. Respect des forts, mépris des faibles, amour de l’argent, désir d’inégalité, besoin d’agression, désignation de boucs émissaires dans les banlieues, dans les pays musulmans ou en Afrique noire, vertige narcissique, mise en scène publique de la vie affective, et implicitement, sexuelle : toutes ces dérives travaillent l’ensemble de la société française ; elles ne représentent pas la totalité de la vie sociale mais sa face noire, elles manifestent son état de crise et d’angoisse. Malgré le jugement bienvenu et sévère des élections municipales de 2008, il est trop tôt pour affirmer que ces forces mauvaises seront à coup sûr refoulées et vaincues. Il serait imprudent, après s’être imaginé que Sarkozy résoudrait tous les problèmes, de se figurer que son effacement suffirait à les dissiper. Il serait surtout plus imprudent encore de croire que Sarkozy est fini en tant qu’homme politique parce qu’il est aujourd’hui impopulaire dans les sondages. Si la société française continue de déraper, il peut rebondir, en pire. Il peut même, pour rebondir, aider la société française à déraper. L’une des caractéristiques fondamentales de la période que nous vivons est qu’après n’importe quelle expérience politique malheureuse une autre peut nous attendre, plus désastreuse encore.
Au fond, nous devrions être reconnaissants à Nicolas Sarkozy de son honnêteté et de son naturel, si bien adaptés à la vie politique de notre époque. Parce qu’il a réussi à se faire élire en incarnant et en flattant ce qu’il y a de pire en nous, il oblige à regarder la réalité en face. Notre société est en crise, menacées de tourner mal, dans le sens de l’appauvrissement, de l’inégalité, de la violence, d’une véritable régression culturelle.

Page 58 "Globalisation et mondialisation"

Notre monde est bien sûr en crise, ridicule et inquiétant par bien des aspects. Mais comment refuser de voir les dimensions positives de la transformation actuelle ? L’histoire est contradictoire par nature. Dans les sociétés développées, l’éducation patine, sans régresser, sauf peut-être un temps aux États-Unis. Mais simultanément, une mutation technologique rend les communications plus rapides et la vie objectivement plus intéressante. C’est un monde nouveau qui se constitue. C’est pourquoi les jeunes en cours d’appauvrissement ne peuvent se contenter d’être bêtement désespérés. Ils ont du mal à se loger et à trouver du travail pour un salaire correct, mais Internet, les billets d’avion à bas prix et le téléphone portable définissent quand même un univers élargi par rapport à celui de leurs aînés.
C’est parce que cette contradiction existe qu’il est indispensable de distinguer entre globalisation et mondialisation. La « globalisation », c’est le mécanisme économique et financier aveugle dont nous ressentons désormais les effets négatifs. La « mondialisation », c’est quelque chose de beaucoup plus vaste et diffus, une ouverture mentale des cultures de la planète les unes aux autres, et ce concept devrait garder une connotation positive. Ni la pensée unique ni le national-républicanisme ne font clairement cette distinction.

Page 62 – "Education…"

On peut certes faire une histoire gouvernementale de l’éducation, menant de la loi Guizot de 1833, qui instaura une école primaire par commune, à la loi Berthoin de 1959 qui prolongea la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans, puis à la réforme Haby de 1975 qui instaura le collège unique. L’examen global des données sur une longue période suggère cependant que s’élever sur le plan éducatif et intellectuel est une tendance naturelle et primordiale de l’individu. Les données recueillies par Maggiolo permettent d’observer une croissance lente et spontanée tout au long du 18ème siècle, menant à une alphabétisation des jeunes hommes presque majoritaire à la veille de la révolution de 1789. Aucune politique nationale n’a mené à ce résultat. La croissance s’accélère au 19ème siècle, particulièrement pour les femmes, dans le contexte d’un début de prise de conscience et d’un début d’action centralisée. Mais le gros du mouvement s’est effectué avant que l’Etat ne légifère. L’instruction obligatoire est décidée par la 3ème République en 1882, à un moment où l’essentiel de l’alphabétisation est déjà réalisé. Au vu des courbes, Guizot, contrairement au légendaire républicain, apparait plus important que Ferry. Il suffit que l’Etat mette un minimum de moyens à la disposition des familles pour que le rythme de progression se précipite. Ce que nous voyons en œuvre, en fondamentalement, une tendance autonome de l’esprit humain. La 3ème République ne fit que mener à son terme un mouvement qui venait non pas du 17ème siècle, mais du Moyen Age. L’invention de l’imprimerie et la réforme protestante donnèrent, à l’échelle européenne, un double coup d’accélérateur.

Page 71 "Stagnation éducative et pessimisme culturel"

Nous devons à ce stade nous poser la question des causes de ces mouvements de hausse, d’accélération, de stagnation, de reprise. Je n’aurais pas la prétention de proposer une interprétation complète de la stagnation actuelle, à peine une hypothèse. Je n’oserais surtout pas dire si elle est temporaire ou définitive. Nous avons observé, dans le passé, des pauses – en Angleterre durant la révolution industrielle, en France durant l’entre-deux-guerre. Le mouvement ascendant a repris sa marche par la suite, et seul un pessimisme de principe pourrait conduire à affirmer que le plafond actuel est définitif.
Un facteur évident de blocage peut être identifié, en France comme aux Etats-Unis, et statistiquement observé dans la période qui a précédé immédiatement l’entrée en stagnation : la télévision. Cette innovation a clos l’âge de Gutenberg, celui de l’imprimerie, et d’une lecture occupant le cœur des loisirs. La télévision ramène tendanciellement l’individu à la culture orale ; elle encourage un rapport passif au divertissement et à la culture. La statistique de diffusion des récepteurs permet d’apporter un début de vérification empirique à l’hypothèse d’un blocage du progrès éducatif par le nouvel instrument audiovisuel. L’entrée en stagnation éducative des Etats-Unis intervient plus tôt non seulement parce qu’ils font la course en tête et qu’ils atteignirent les premiers un plafond supérieur, mais aussi parce que le développement de la télévision y a été plus précoce et massif…
….Rien ne nous autorise cependant à sombrer dans le catastrophisme puisque l’âge de la télévision s’achève. Internet ramène progressivement les jeunes générations à une prédominance de la culture écrite. Les adolescents qui discutent aujourd’hui d’ordinateurs à ordinateurs écrivent vraisemblablement plus, moyennant certes une orthographe simplifiée, que les adoescents lecteurs des années cinquante. Les anxieux de l’orthographe, s’ils veulent se rassurer, n’ont qu’à consulter quelques manuscrites du 17ème siècle pour constater que les fondateurs de notre tradition classique ne se laissaient guère embarrasser par des règles rigides.

Page 106 "De la démocratie à l’oligarchie"

Le narcissisme étant reconnu comme un trait fondamental nous pouvons l’insérer dans une description générale de l’implosion des groupes sociaux à une dérive centripète, conduisant à l’oubli de la collectivité globale et du monde extérieur. Au narcissisme individuel des membres de l’élite répond un narcissisme du groupe de l’élite, reniant ses responsabilités économiques et sociales, méprisant les humbles et enfermé dans une politique économique libre-échangiste, qui dégage des profits pour les riches et implique la stagnation puis la baisse des revenus pour les autres. Mais les couches intermédiaires, les milieux populaires vivent aussi leur vie propre, dans une sorte de séparatisme social généralisé. Les moyens de communication de masse permettent de recréer parfois l’illusion d’une vie collective, le temps d’une Coupe du monde ou d’Europe de football, si l’équipe nationale n’est pas éliminée trop tôt. Une sorte de rituel d’expiation conduit même les catégories supérieures à se passionner comme jamais pour le football, sport populaire à l’origine.
Il serait aussi absurde d’idéaliser le peuple que de prendre les élites au sérieux. Je ne pense pas pour ma part que l’obésité et un taux de cholestérol élevé conduisent au bien être métaphysique. En admettant même que l’individu ancien et sage ait existé, il a disparu du peuple comme des élites, sur le plan physique, comme sur le plan mental. …
… Le succès prodigieux d’un film comme Bienvenu chez les Ch’tis suggère que le mythe d’un peuple dépositaire de valeurs simple et puissantes n’est pas le propre du seul Lasch et de ses lecteurs. Mais la vérité psychologique et sociologique est que le monde populaire, enrichi pendant plusieurs décennies, puis fragilisé et parfois détruit par l’évolution économique, n’a rien à envier à celui des énarques pour ce qui est de la fermeture au monde. Les cadres, au moins, sont insérés dans des réseaux de relations et des activités culturelles dépassant le réseau de parenté. Dans le monde ouvrier, formidablement centré sur la famille, le narcissisme peut aujourd’hui devenir autisme. Décrire le peuple comme merveilleux, après avoir dénoncé les élites comme abjectes, c’est bien sûr faire du « populisme ». C’est aussi ignorer la réalité : le peuple, laissé à lui-même, ne peut que donner une version aggravée des valeurs et du comportement de ses élites. L’idéalisation du peuple n’est au fond qu’une entorse de plus au principe d’égalité des hommes, parce qu’elle accepte, en simulant un retournement, la nouvelle thématique inégalitaire.


Page 229 "Lutte de classes ?"

Les classes sociales, elles, ne peuvent être considérées comme d’ores et déjà globalisées, et nous sommes encore loin de la gouvernance mondiale dont rêvent les antidémocrates radicaux. Mais la délocalisation des mécanismes d »exploitation et d’extraction de la plus-value fait apparaitre des interactions de classes à l’échelle planétaire. La classe capitaliste occidentale a vécu pendant deux décennies les débuts d’un rêve dont on trouve la préfiguration dans le Manifeste du parti communiste : délocaliser son prolétariat, extraire du profit d’une population active située à l’autre bout du monde. Nos classes supérieures ont cependant du mal à affronter une partie de la nouvelle réalité : l’émergence d’un rival dangereux, une classe dirigeante chinoise qui ne se contentera pas du rôle de second violon dans l’exploitation de l’homme par l’homme, mais qui aspire autant que son homologue américaine à l’hégémonie mondiale. De toute façon, l’idéologie nationaliste qui lui sert à contrôler les masses déracinées de la Chine la conduit à adopter une posture agressive sur la scène internationale. La répression du soulèvement tibétain au printemps 2008 a dévoilé au grand jour non seulement l’arrogance du Parti communiste et de la nouvelle bourgeoisie rouge, mais aussi l’hostilité croissante des populations européennes et américaines à un régime libéral-communiste qu’elles perçoivent désormais comme un agent très actif de leur propre oppression économique.
Nous ne sommes qu’au début d’une prise de conscience, mais on sent déjà que le choix de l’ennemi extérieur – sera-t-il musulman ou chinois ? – reflétera des chois économiques et des préférences de classes. Au plus fort de la crise tibétaine, nous avons vu Jean-Pierre Raffarin aller transmettre à la Chine d’en haut les amitiés de la France d’en haut.
L’occidentalisme se présente aujourd’hui comme une doctrine antimusulmane. Le monde musulman n’est cependant pour rien dans nos difficultés économiques ; il est faible, dominé sur le plan géopolitique, incapable même de contrôler ses propres ressources pétrolières. Les partisans de la lutte des classes seront contraints non seulement d’épargner l’Islam, mais aussi d’affronter la question chinoise. La Chine pèse désormais négativement sur notre bien-être. Il faudra avoir le courage d’établir face à elle des barrières protectionnistes et de la contraindre à adopter un mode de développement plus équilibré. Le prix des denrées alimentaires étant durablement orienté à la hausse, la Chine, pour son confort comme pour celui du monde, doit s’intéresser à son agriculture. Elle doit produire pour son marché intérieur, réduire les inégalités et apaiser les tensions sociales. Il faut certes éviter que le conflit économique ne tourne au conflit de type ethno-culturel. Cela ne sera pas facile parce que la globalisation mêle, par nature, interaction économique et interaction ethnique. Mais la Chine a donné naissance à une civilisation admirable que nous devons respecter, sans diaboliser sa population. Son seul tort est d’avoir plus d’un milliard trois cent millions d’habitants, héritage d’une réussite historique exceptionnelle.

Page 259 "Après la démocratie"

Au terme de cet examen des transformations de le société française, nous pouvons évaluer l’ampleur du problème que doivent affronter nos politiques.
Dans le domaine de plus conscient de la vie sociale, la question économique apparait sans issue. Tandis que les élites de la pensée et de l’administration considèrent le libre-échange comme une nécessité, ou même une fatalité, la population le perçoit comme une machine à broyer les emplois, à comprimer les salaires, entrainant l’ensemble de la société dans un processus de régression et de contraction. Le véritable drame, pour la démocratie, ne réside pas tant dans l’opposition de l’élite et de la masse, que dans la lucidité de la masse et l’aveuglement de l’élite. Les salaires baissent effectivement, et vont continuer de le faire, sous les pressions conjuguées de la Chine, de l’Inde et des autres pays où le coût de la main d’œuvre est très bas.
Une démocratie saine ne peut se passer d’élites. On peut même dire que ce qui sépare la démocratie du populisme, c’est l’acceptation par le peuple de la nécessité d’une élite en laquelle il a confiance. Dans l’histoire des démocraties survient toujours, à un moment décisif, la prise en charge par une partie de l’aristocratie des aspirations de l’ensemble de la population : une sorte de saut de la foi qu’accomplissent conjointement privilégiés et dominés. C’est ce qu’illustrent des personnages comme Périclès à Athènes, ou Washington et Jefferson aux Etats-Unis. En France, il faut évoquer la participation de bien des aristocrates à l’épanouissement des lumières et à l’abolition des privilèges durant la nuit du 4 aout, plutôt que l’acceptation par Tocqueville d’une déjà irrésistible. La grande bourgeoisie laïque, grâce à laquelle s’établit la 3ème République, fut une classe admirable, dont les bibliothèques, quand elles ont survécu, témoignent du très haut niveau de culture.
La révolte des élites (pour reprendre l’expression de Christopher Lasch) marque la fin de cette collaboration. Une rupture coupe les classes supérieures du reste de la société, provoquant l’apparition d’une dérive oligarchique et du populisme.
Il serait vain d’accuser tel ou tel individu : des forces historiques aussi lourdes qu’impersonnelles sont à l’œuvre. Récapitulons. Alors que dans un premier temps l’alphabétisation de masse, par la généralisation de l’instruction primaire, avait homogénéisé la société, la poussée culturelle de l’après-guerre puis son blocage vers 1995 ont séparé les éduqués supérieurs du gros de la population, créant une structure stratifiée au sein de laquelle les couches superposées ne communiquent plus. L’implosion des idéologies religieuses et politiques qui a accompagné ce processus a achevé de fragmenter la société ; chaque métier, chaque ville, chaque individu tend à devenir une bulle isolée, confinée dans ses problèmes, ses plaisirs et ses souffrances. L’establishment politico-médiatique n’est qu’un groupe autiste parmi d’autres, ni meilleur ni pire, simplement plus visible. Il est insupportable parce que, semblable à la noblesse de 1789, il ne justifie plus ses privilèges par un service rendu à la nation.


Si ces longs extraits vous ont plu, lisez l’ouvrage dans son entier, vous ne serez pas déçu.
Vous trouverez beaucoup de chose sur Emmanuel Todd et son livre sur le web (faites le tri). 

samedi 9 janvier 2010

Centre d’analyse stratégique : Changer la société…


Perspectives énergétiques de la France à l'horizon 2020-2050
Rapport de la commission Energie.

Extraits de l’avant propos de Jean Syrota, Président de la commission Énergie



Cette fois, je vais encore un peu plus loin dans ma démonstration, (voir l'article précédent), puisque je vous invite à lire les volumineux rapports qui ont été remis au gouvernement en 2008 par le centre d'analyse stratégique (connaissiez-vous son existence ?).
Je vous conseille la lecture attentive de ces documents afin de mieux prendre conscience de ce qui nous attend dans les prochaines décennies...




Premier extrait de l'avant propos, page 11 :

Le paradigme a changé, depuis que le réchauffement climatique est devenu une réalité établie. À la crise possible, évitable, survenue puis surmontée, récurrente et finalement bénigne, jusqu’à la prochaine, a succédé un nouvel horizon mental, conceptuel, et donc politique. 
Les hydrocarbures n’ont certes pas cessé de se raréfier, puisque disponibles en quantités finies, soumis aux aléas géostratégiques, comme les autres matières premières. Encore que les phénomènes s’accélèrent et que les horizons de danger paraissent se rapprocher : la croissance de la population mondiale et celle des économies émergentes (en premier lieu de la Chine) vont accroître rapidement la demande mondiale d’énergie, alors que l’on peut s’interroger sur la possibilité de repousser durablement les limites de ces ressources. Pour autant, la date du « peak oil » (moment où l’offre de pétrole commence à décliner) demeure incertaine et il n’est pas sûr qu’il ne survienne pas à cause du déclin de la demande pour d’autres motifs que l’insuffisance de la ressource.

Second extrait, page 13 :

Il faut insister à nouveau sur la nécessité d’un effort massif et constant. Les scénarios que la commission Énergie a étudiés à l’aide de différents modèles donnent tous le même résultat. Une des dimensions commence à être bien connue et acceptée en France et au niveau mondial : la poursuite des errements actuels (scénarios dits « tendanciels ») est le chemin le plus court et le plus certain vers des perspectives de catastrophes mondiales. 
Aucune correction spontanée n’est envisageable ; il faut agir avec détermination et sans délai, comme le prévoit l’Union européenne pour 2020. L’inaction ne laissera ouverte à terme qu’une alternative : changer de société par la force ou la voir disparaître, plutôt que de choisir aujourd’hui démocratiquement des développements souhaitables et possibles ménageant les intérêts de chacun, et d’abord les libertés – en particulier en matière de propriété et de mobilité. 


L’autre leçon est moins connue et appellera une pédagogie à laquelle les acteurs politiques, mais aussi sociaux, devront d’urgence se livrer : les évolutions vraisemblables de la technique et les efforts raisonnables qu’on peut demander au pays sans compromettre sa croissance ni bouleverser son existence aboutissent, à un horizon de quinze ans, puis en 2050, à un niveau de réduction des gaz à effet de serre à peine égal à celui nécessaire pour nous faire quitter la zone de danger (en escomptant que les autres pays fassent de même).






Les 2 extraits ci-dessous proviennent du volume N°1 (327 pages) : http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport_Energie_synthese_VOLUME_1.pdf