dimanche 18 novembre 2012

Baltasar Gracian : L’homme de cours


Baltasar Gracian : L’homme de cours

Baltasar Gracian est l’un des plus grands essayistes du 17ème siècle espagnol, que l’on peut comparer à Montaigne et à La Rochefoucauld. Ce jésuite peu ordinaire a réuni dans un petit manuel trois cents maximes, dans le but de proposer un art de vivre à la cour comme à la ville, en sauvant son honneur et son monde intérieur. Vaste programme…

Pourquoi de nos jours lire ce discret ouvrage, plutôt que le dernier best seller d’un gourou à la mode ou un manuel de management pour les nuls ? Tout dépend de l’idée que vous vous faites de vous et de vos contemporains, serais-je tenté de répondre. Il y est question de sagesse, mais aussi de noblesse de cœur.

Les conseils prodigués dans ce petit livre sont intemporels. Vous pourriez en retrouver une bonne partie dans des ouvrages d’auteurs d’autres époques ou cultures. 
Peut-être n’êtes-vous pas encore au bon moment de votre vie pour le lire, mais dans ce cas vous aurez connaissance de son existence et vous le lirez le moment venu.

Selon la formule de mon modeste blog, je vous propose ci-dessous quelques extraits, et comme c’est souvent le cas pour la littérature classique vous pouvez télécharger l’ouvrage complet par les quelques liens que je vous propose en bas de page.

Je vous conseille cependant, si le cœur vous en dit, d’acheter l’exemplaire publié par Folio classique, car il comprend une longue introduction très érudite de Marc Fumaroli ainsi que des notes très utiles.

Voici les quelques aphorismes que j'ai choisis pour vous, au hasard ?


LXXXVII
Cultiver et embellir.

L’homme naît barbare, il ne se rachète de la condition des bêtes que par la culture ; plus il est cultivé, plus il devient homme. C’est à l’égard de l’éducation que la Grèce a eu droit d’appeler barbare tout le reste du monde. Il n’y a rien de si grossier que l’ignorance ; ni rien qui rende si poli que le savoir. Mais la science même est grossière, si elle est sans art. Ce n’est pas assez que l’entendement soit éclairé, il faut aussi que la volonté soit réglée, et encore plus la manière de converser. Il y a des hommes naturellement polis, soit pour la conception, ou pour le parler ; pour les avantages du corps, qui sont comme l’écorce ; ou pour ceux de l’esprit, qui sont comme les fruits. Il y en a d’autres, au contraire, si grossiers que toutes leurs actions, et quelquefois même de riches talents qu’ils ont sont défigurés par la rusticité de leur humeur.


LXXXIX
Connaître parfaitement son génie, son esprit, son coeur, et ses passions.

L’on ne saurait être maître de soi-même que l’on ne se connaisse à fond. Il y a des miroirs pour le visage, mais il n’y en a point pour l’esprit. Il y faut donc suppléer par une sérieuse réflexion sur soi-même. Quand l’image extérieure s’échappera, que l’intérieure la retienne et la corrige. Mesure tes forces et ton adresse avant que de rien entreprendre ; connais ton activité pour t’engager ; sonde ton fonds, et sache où peut aller ta capacité pour toutes choses.


XC
Le moyen de vivre longtemps.

C’est de vivre bien. Il y a deux choses qui abrègent la vie : la folie et la méchanceté. Les uns l’ont perdue pour n’avoir pas su la conserver ; les autres pour ne l’avoir pas voulu. Comme la vertu est elle-même sa récompense, le vice est lui-même son bourreau. Quiconque vit à la hâte dans le vice meurt bientôt, et en deux manières ; au lieu que ceux qui vivent à la hâte dans la vertu ne meurent jamais. L’intégrité de l’esprit se communique au corps, et la bonne vie est toujours longue, non seulement dans l’intension, mais même dans l’extension.


XCIX
La réalité et l’apparence.

Les choses ne passent point pour ce qu’elles sont, mais pour ce dont elles ont l’apparence. Il n’y a guère de gens qui voient jusqu’au-dedans, presque tout le monde se contente des apparences. Il ne suffit pas d’avoir bonne intention, si l’action a mauvaise apparence.


C
L’homme désabusé. Le chrétien sage. Le courtisan philosophe.

Il faut l’être, mais ne le pas paraître, encore moins affecter de passer pour tel. Quoique le plus digne exercice des sages soit de philosopher, il n’est plus aujourd’hui en crédit. La science des habiles gens est méprisée. Après que Sénèque l’eut introduite à Rome, elle fut quelque temps en estime à la cour, et maintenant elle y passe pour folie ; mais la prudence et le bon esprit ne se repaissent pas de prévention.


CI
Une partie du monde se moque de l’autre, et l’une et l’autre rient de leur folie commune.

Tout est bon ou mauvais, selon le caprice des gens ; ce qui plaît à l’un déplaît à l’autre. C’est un insupportable fou que celui qui veut que tout aille à sa fantaisie. Les perfections ne dépendent pas d’une seule approbation. Il y a autant de goûts que de visages, et autant de différence entre les uns qu’entre les autres. Nul défaut n’est sans partisan, et il ne faut point te décourager si ce que tu fais ne plaît pas à quelques-uns, attendu qu’il y en aura toujours d’autres qui en feront cas. Mais ne t’enorgueillis point de l’approbation de ceux-ci, d’autant que les autres ne laisseront pas de te censurer. La règle pour connaître ce qui est digne d’estime, c’est l’approbation des gens de mérite et des personnes reconnues capables d’être bons juges de la chose. La vie civile ne roule pas sur un seul avis, ni sur un seul usage.


CIII
Conserver la majesté propre à son état.

Que toutes tes actions soient, sinon d’un roi, du moins dignes d’un roi, à proportion de ton état : c’est-à-dire procède royalement, autant que ta fortune te le peut permettre. De la grandeur à tes actions, de l’élévation à tes pensées, afin que, si tu n’es pas roi en effet, tu le sois en mérite ; car la vraie royauté consiste en la vertu. Celui-là n’aura pas lieu d’envier la grandeur, qui pourra en être le modèle. Mais il importe principalement à ceux qui sont sur le trône, ou qui en approchent, de faire quelque provision de la vraie supériorité, c’est-à-dire des perfections de la majesté, plutôt que de se repaître des cérémonies que la vanité et le luxe ont introduites. Ils doivent préférer le solide de la substance au vide de l’ostentation.
Le plus court chemin pour devenir grand personnage est de savoir choisir son monde.
La conversation est d’un grand poids. Les moeurs, les humeurs, les goûts et l’esprit même se communiquent insensiblement. Ainsi l’homme prompt en doit fréquenter un paisible, et chacun son contraire ; par où l’on arrivera sans peine au tempérament requis. C’est beaucoup que de savoir se modérer. La diversité alternative des saisons fait la beauté et la durée de l’univers. Si l’harmonie des choses naturelles vient de leur propre contrariété, l’harmonie de la société civile devient plus belle par la différence des moeurs. La prudence doit user de cette politique dans le choix des amis et des domestiques, et, de cette communication des contraires, il en naîtra un tempérament très agréable.


CIX
N’être point répréhensif.

Il y a des hommes rudes qui font des crimes de tout, non pas par passion, mais par naturel. Ils condamnent tout : dans les uns ce qu’ils ont fait, dans les autres ce qu’ils veulent faire ; ils exagèrent tout si fort que des atomes ils en font des poutres à crever les yeux. Leur humeur, pire que cruelle, serait capable de convertir les Champs élyséens en galère. Mais si la passion s’en mêle, c’est alors qu’ils jugent à toute rigueur. Au contraire, l’ingénuité interprète tout favorablement, sinon l’intention, du moins l’inadvertance.


CXV
Se faire aux humeurs de ceux avec qui l’on a à vivre.

L’on s’accoutume bien à voir de laids visages, on peut donc s’accoutumer aussi à de méchantes humeurs. Il y a des esprits revêches, avec qui, ni sans qui l’on ne saurait vivre. C’est donc prudence que de s’y accoutumer, comme l’on fait à la laideur, pour n’en être pas surpris ni épouvanté dans l’occasion. La première fois ils font peur, mais l’on s’y fait peu à peu, la réflexion prévenant ce qu’il y a de rude en eux, ou du moins aidant à le tolérer.


CXIX
Ne pas faire le revêche.

Il ne faut jamais provoquer l’aversion ; elle vient assez sans qu’on la cherche. Il y a beaucoup de gens qui haïssent gratuitement, sans savoir ni comment, ni pourquoi. La haine est plus prompte que la bienveillance ; l’humeur est plus portée à nuire qu’à servir. Quelques-uns affectent d’être mal avec tout le monde, soit par esprit de contradiction, ou par dégoût ; dès que la haine s’empare de leur coeur, il est aussi difficile de l’en ôter que de les désabuser. Les gens d’esprit sont craints ; les médisants sont haïs ; les présomptueux sont méprisés ; les railleurs sont en horreur ; et les singuliers sont abandonnés de tout le monde. Il faut donc estimer pour être estimé. Celui qui veut faire sa fortune, fait cas de tout.


CXX
S’accommoder au temps.

Le savoir même doit être à la mode, et c’est être bien habile que de faire l’ignorant où il n’y a point de savoir. Le goût et le langage changent de temps en temps. Il ne faut point parler à la vieille mode, le goût doit se faire à la nouvelle. Le goût des bonnes têtes sert de règle aux autres, dans chaque profession ; et, par conséquent, il faut s’y conformer et tâcher de se perfectionner. Que l’homme prudent s’accommode au présent, soit pour le corps, ou pour l’esprit, quand même le passé lui semblerait meilleur. Il n’y a que pour les moeurs que cette règle n’est pas à garder, attendu que la vertu doit se pratiquer en tous temps. On ne sait déjà plus ce que c’est que de dire la vérité, que de tenir sa parole. Si quelques-uns le font, ils passent pour des gens du vieux temps ; de sorte que personne ne les imite, bien que chacun les aime. Malheureux siècle, où la vertu passe pour étrangère, et la malice pour une mode courante ! Que le sage vive donc comme il pourra, s’il ne le peut pas comme il voudrait. Qu’il se tienne content de ce que le sort lui a donné, comme s’il valait mieux que ce qu’il lui a refusé.


CXXI
Ne point faire une affaire de ce qui n’en est pas une.

Comme il y a des gens qui ne s’embarrassent de rien, d’autres s’embarrassent de tout, ils parlent toujours en ministres d’État. Ils prennent tout au pied de la lettre ou au mystérieux. Des choses qui donnent du chagrin, il y en a peu dont il faille faire cas ; autrement on se tourmente bien en vain. C’est faire à contresens que de prendre à coeur ce qu’il faut jeter derrière le dos. Beaucoup de choses, qui étaient de quelque conséquence, n’ont rien été, parce que l’on ne s’en est pas mis en peine ; et d’autres, qui n’étaient rien, sont devenues choses d’importance, pour en avoir fait grand cas. Du commencement, il est aisé de venir à bout de tout ; après cela, non. Très souvent le mal vient du remède même. Ce n’est donc pas la pire règle de la vie que de laisser aller les choses.


CXXVII

C’est la vie des grandes qualités, le souffle des paroles, l’âme des actions, le lustre de toutes les
beautés. Les autres perfections sont l’ornement de la nature, le Je-ne-sais-quoi est celui des perfections. Il se fait remarquer jusque dans la manière de raisonner ; il tient beaucoup plus du privilège que de l’étude, car il est même au-dessus de toute discipline. Il ne s’en tient pas à la facilité, il passe jusqu’à la plus fine galanterie. Il suppose un esprit libre et dégagé, et à ce dégagement il ajoute le dernier trait de la perfection. Sans lui toute beauté est morte, toute grâce est sans grâce. Il l’emporte sur la valeur, sur la discrétion, sur la prudence, sur la majesté même. C’est une route politique, par où l’on expédie bientôt les affaires ; et enfin l’art de se retirer galamment de tout embarras.


CXXXIII
Être plutôt fou avec tous, que sage tout seul.

Car si tous le sont, il n’y a rien à perdre, disent les politiques ; au lieu que si la sagesse est toute seule, elle passera pour folie. Il faut donc suivre l’usage. Quelquefois le plus grand savoir est de ne rien savoir, ou du moins d’en faire semblant. L’on a besoin de vivre avec les autres, et les ignorants font le grand nombre. Pour vivre seul, il faut tenir beaucoup de la nature de Dieu, ou être tout à fait de celle des bêtes. Mais, pour modifier l’aphorisme, je dirais : Plutôt sage avec les autres que fou sans compagnon. Quelques-uns affectent d’être singuliers en chimères.


CXLVIII
Savoir l’art de converser.

C’est par où l’homme montre ce qu’il vaut. Dans toutes les actions de l’homme, rien ne demande plus de circonspection, attendu que c’est le plus ordinaire exercice de la vie. Il y va de gagner ou de perdre beaucoup de réputation. S’il faut du jugement pour écrire une lettre, qui est une conversation par écrit, et méditée, il en faut bien davantage dans la conversation ordinaire, où il se fait un examen subit du mérite des gens. Les maîtres de l’art tâtent le pouls de l’esprit par la langue, conformément au dire du sage : Parle, si tu veux que je te connaisse. Quelques-uns tiennent que le véritable art de converser est de le faire sans art ; et que la conversation doit être aisée comme le vêtement, si c’est entre bons amis. Car, lorsque c’en est une de
cérémonie et de respect, il y doit entrer plus de retenue, pour montrer que l’on a beaucoup de savoir-vivre. Le moyen d’y bien réussir est de s’accommoder au caractère d’esprit de ceux qui sont comme les arbitres de l’entretien. Garde-toi de t’ériger en censeur des paroles, ce qui te ferait passer pour un grammairien ; ni en contrôleur des raisons, car chacun te fuirait. Parler à propos est plus nécessaire que parler éloquemment.


CCXVI
Parler net.

Cela montre non seulement du dégagement, mais encore de la vivacité d’esprit. Quelques-uns conçoivent bien, et enfantent mal ; car, sans la clarté, les enfants de l’âme, c’est-à-dire les pensées et les expressions, ne sauraient venir au jour. Il en est de certaines gens comme de ces pots qui tiennent beaucoup et donnent peu : au contraire, d’autres en disent encore plus qu’ils n’en savent. Ce que la résolution est dans la volonté, l’expression l’est dans l’entendement ; ce sont deux grandes perfections. Les esprits nets sont plausibles ; souvent les esprits confus ont été admirés pour n’avoir pas été entendus. Quelquefois l’obscurité sied bien pour se distinguer du vulgaire. Mais comment les autres jugeront-ils de ce qu’ils écoutent, si ceux qui parlent ne conçoivent pas eux-mêmes ce qu’ils disent ?


CCXVII
Il ne faut ni aimer, ni haïr pour toujours.

Vis aujourd’hui avec tes amis comme avec ceux qui peuvent être demain tes pires ennemis. Puisque cela se voit par l’expérience, il est bien juste de donner dans la prévention. Garde-toi de donner des armes aux transfuges de l’amitié, d’autant qu’ils t’en font la plus cruelle guerre. Au contraire, à l’égard de tes ennemis, laisse toujours une porte ouverte à la réconciliation, c’est-à-dire celle de la galanterie, qui est la plus sûre. Quelquefois la vengeance d’auparavant a été la cause du regret d’après, et le plaisir pris à faire du mal s’est tourné en déplaisir de l’avoir fait.


CCXLVII
Savoir un peu plus, et vivre un peu moins.

D’autres, au contraire, disent qu’un loisir honnête vaut mieux que beaucoup d’affaires. Nous n’avons rien à nous que le temps, dont jouissent ceux mêmes qui n’ont point de demeure. C’est un malheur égal d’employer le précieux temps de la vie en des exercices mécaniques, ou dans l’embarras des grandes affaires. Il ne se faut charger ni d’occupations, ni d’envie ; c’est vivre en foule et s’étouffer. Quelques-uns étendent même ce précepte jusqu’à la science. Ce n’est pas vivre que de ne pas savoir.


CCLIII
Ne se rendre pas trop intelligible.

La plupart n’estiment pas ce qu’ils comprennent, et admirent ce qu’ils n’entendent pas. Il faut que les choses coûtent pour être estimées. On passera pour habile, quand on ne sera pas entendu. Il faut toujours se montrer plus prudent et plus intelligent qu’il n’est besoin avec celui à qui l’on parle, mais avec proportion plutôt qu’avec excès. Et bien que le bon sens soit de grand poids parmi les habiles gens, le sublime est nécessaire pour plaire à la plupart du monde. Il faut leur ôter le moyen de censurer, en occupant tout leur esprit à concevoir. Plusieurs louent ce dont ils ne sauraient rendre raison quand on la leur demande, parce qu’ils respectent comme un mystère tout ce qui est difficile à comprendre, et l’exaltent à cause qu’ils l’entendent exalter.




Vous pouvez télécharger et lire cet indispensable manuel par le lien suivant :


Je vous conseille également la lecture de cet autre ouvrage de Baltasar Gracain, "Le Héros", que vous trouverez également chez nos amis Québéquois : http://beq.ebooksgratuits.com/Philosophie/Gracian-heros.pdf







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