mardi 15 décembre 2015

Victor Hugo : Quatrevingt-treize


Victor Hugo

Quatrevingt-treize...
(Orthographié comme l'a écrit Victor Hugo)


"Qutrevingt-treize" est le dernier roman écrit par Victor Hugo. Il devait constituer le dernier volume d'une trilogie consacrée à la Révolution Française, dont "l'homme qui rit" constituait le premier volet.

"Quatrevingt-treize" et "l'homme qui rit" sont les deux romans de Victor Hugo que je préfère. Je vous propose de lire les premières pages de ce formidable livre. Il m'arrive parfois de citer un extrait de ce premier chapitre lorsque j'ai à défendre la Révolution Française contre ses nombreux ennemis (Voir ci-dessous).

1793, pour certains, c'est la Terreur. Pour moi, c'est l'an 2 de la République. C'est le moment terrible de notre histoire où toutes les armées d'Europe attaquent la France pour étouffer l'esprit de liberté de la révolution. C'est aussi le moment où la République est attaquée sur ses arrières par les Chouans de Vendée et de Bretagne.

Les bonnes âmes qui crient à l'horreur lorsqu'elles évoquent la Terreur Révolutionnaire, se gardent bien de comparer celle-ci avec la terreur de l'ancien régime qui dura des siècles. Je n'ai pas l'intention de tenir une comptabilité de l'horreur, ni de justifier la violence, mais voici juste un exemple. Durant les 17 mois que dura la Terreur, le tribunal révolutionnaire ordonna à Paris 2627 condamnations à mort. C'est moins que le nombre de victimes tuées en une seule nuit lors du massacre de la Saint Barthelemy ordonné par le roi Charles IX.

Demandez-vous pourquoi la violence révolutionnaire ne trouve aucune excuse à ces bonnes âmes qui veulent tout ignorer de la violence de l'ancien régime.

Demandez-vous comment aurait réagi le gouvernement français, si pendant la guerre de 1914 - 1918, une province de France avait refusé de défendre les frontières et s'était révoltée ?

Si vous vous intéressez vraiment à la Révolution Française et que vous cherchez à comprendre les raisons de la guerre de Vendée, peut-être comprendrez-vous mieux la réaction de ce grenadier du bataillon du bonnet rouge, lorsqu'il s'exclame :
"C'est que c'est tout de même un véritable massacrement pour l'entendement d'un honnête homme, - , que de voir des iroquois de la Chine qui ont eu leur beau−père estropié par le seigneur, leur grand−père galérien par le curé et leur père pendu par le roi, et qui se battent, nom d'un petit bonhomme ! et qui se fichent en révolte et qui se font écrabouiller pour le seigneur, le curé et le roi !


Voici donc le premier chapitre de ce formidable roman du grand Victor Hugo.



LE BOIS DE LA SAUDRAIE



    Dans les derniers jours de mai 1793, un des bataillons parisiens amenés en Bretagne par Santerre fouillait le redoutable bois de la Saudraie en Astillé. On n'était pas plus de trois cents, car le bataillon était décimé par cette rude guerre. C'était l'époque où, après l'Argonne, Jemmapes et Valmy, du premier bataillon de Paris, qui était de six cents volontaires, il restait vingt−sept hommes, du deuxième trente−trois, et du troisième cinquante−sept. Temps des luttes épiques.

Les bataillons envoyés de Paris en Vendée comptaient neuf cent douze hommes. Chaque bataillon avait trois pièces de canon. Ils avaient été rapidement mis sur pied. Le 25 avril, Gohier étant ministre de la justice et Bouchotte étant ministre de la guerre, la section du Bon−Conseil avait proposé d'envoyer des bataillons de volontaires en Vendée ; le membre de la commune Lubin avait fait le rapport ; le Ier mai, Santerre était prêt à faire partir douze mille soldats, trente pièces de campagne et un bataillon de canonniers.

Ces bataillons, faits si vite, furent si bien faits, qu'ils servent aujourd'hui de modèles ; c'est d'après leur mode de composition qu'on forme les compagnies de ligne ; ils ont changé l'ancienne proportion entre le nombre des soldats et le nombre des sous−officiers.

Le 28 avril, la commune de Paris avait donné aux volontaires de Santerre cette consigne: Point de grâce, point de quartier. A la fin de mai, sur les douze mille partis de Paris, huit mille étaient morts.

Le bataillon engagé dans le bois de la Saudraie se tenait sur ses gardes. On se ne hâtait point. On regardait à la fois à droite et à gauche, devant soi et derrière soi ; Kléber a dit: Le soldat a un oeil dans le dos. Il y avait longtemps qu'on marchait. Quelle heure pouvait−il être? à quel moment du jour en était−on? Il eût été difficile de le dire, car il y a toujours une sorte de soir dans de si sauvages halliers, et il ne fait jamais clair dans ce bois−là.

Le bois de la Saudraie était tragique. C'était dans ce taillis que, dès le mois de novembre 1792, la guerre civile avait commencé ses crimes ; Mousqueton, le boiteux féroce, était sorti de ces épaisseurs funestes ; la quantité de meurtres qui s'étaient commis là faisait dresser les cheveux. Pas de lieu plus épouvantable.

Les soldats s'y enfonçaient avec précaution. Tout était plein de fleurs ; on avait autour de soi une tremblante muraille de branches d'où tombait la charmante fraîcheur des feuilles ; des rayons de soleil trouaient çà et là ces ténèbres vertes ; à terre, le glaïeul, la flambe des marais, le narcisse des prés, la gênotte, cette petite fleur qui annonce le beau temps, le safran printanier, brodaient et passementaient un profond tapis de végétation où fourmillaient toutes les formes de la mousse, depuis celle qui ressemble à la chenille jusqu'à celle qui ressemble à l'étoile. Les soldats avançaient pas à pas, en silence, en écartant doucement les broussailles. Les oiseaux gazouillaient au−dessus des bayonnettes.

La Saudraie était un de ces halliers où jadis, dans les temps paisibles, on avait fait la Houiche−ba, qui est la chasse aux oiseaux pendant la nuit ; maintenant on y faisait la chasse aux hommes.

Le taillis était tout de bouleaux, de hêtres et de chênes ; le sol plat ; la mousse et l'herbe épaisse amortissaient le bruit des hommes en marche ; aucun sentier, ou des sentiers tout de suite perdus ; des houx, des prunelliers sauvages, des fougères, des haies d'arrête−boeufs, de hautes ronces ; impossibilité de voir un homme à dix pas.

Par instants passait dans le branchage un héron ou une poule d'eau indiquant le voisinage des marais. On marchait. On allait à l'aventure, avec inquiétude et en craignant de trouver ce qu'on cherchait.

De temps en temps on rencontrait des traces de campements, des places brûlées, des herbes foulées, des bâtons en croix, des branches sanglantes. Là on avait fait la soupe, là on avait dit la messe, là on avait pansé des blessés. Mais ceux qui avaient passé avaient disparu. Où étaient−ils? bien loin peut−être. Peut−être là tout près, cachés, l'espingole au poing. Le bois semblait désert. Le bataillon redoublait de prudence. Solitude, donc défiance. On ne voyait personne ; raison de plus pour redouter quelqu'un. On avait affaire à une forêt mal famée.

Une embuscade était probable.
Trente grenadiers, détachés en éclaireurs et commandés par un sergent, marchaient en avant à une assez grande distance du gros de la troupe. La vivandière du bataillon les accompagnait. Les vivandières se joignent volontiers aux avant−gardes. On court des dangers, mais on va voir quelque chose. La curiosité est une des formes de la bravoure féminine.

Tout à coup les soldats de cette petite troupe d'avant−garde eurent ce tressaillement connu des chasseurs qui indique qu'on touche au gîte. On avait entendu comme un souffle au centre d'un fourré, et il semblait qu'on venait de voir un mouvement dans les feuilles. Les soldats se firent signe.

Dans l'espèce de guet et de quête confiée aux éclaireurs, les officiers n'ont pas besoin de s'en mêler ; ce qui doit être fait se fait de soi−même.
En moins d'une minute le point où l'on avait remué fut cerné ; un cercle de fusils braqués l'entoura ; le centre obscur du hallier fut couché en joue de tous les côtés à la fois, et les soldats, le doigt sur la détente, l'œil sur le lieu suspect, n'attendirent plus pour le mitrailler que le commandement du sergent.

Cependant la vivandière s'était hasardée à regarder à travers les broussailles, et au moment où le sergent allait crier: Feu! cette femme cria: Halte!

Et se tournant vers les soldats: − Ne tirez pas, camarades!

Et elle se précipita dans le taillis. On l'y suivit.

Il y avait quelqu'un là en effet.


    Au plus épais du fourré, au bord d'une de ces petites clairières rondes que font dans les bois les fourneaux à charbon en brûlant les racines des arbres, dans une sorte de trou de branches, espèce de chambre de feuillage, entr'ouverte comme une alcôve, une femme était assise sur la mousse, ayant au sein un enfant qui tétait et sur ses genoux les deux têtes blondes de deux enfants endormis.

 C'était là l'embuscade.

- Qu'est−ce que vous faites ici, vous? cria la vivandière.

La femme leva la tête.

La vivandière ajouta furieuse: 

- Êtes-vous jolie d'être là!

Et elle reprit:

- Un peu plus, vous étiez exterminée!

Et, s'adressant aux soldats, la vivandière ajouta: C'est une femme.

Pardine, nous le voyons bien! dit un grenadier. La vivandière poursuivit:

- Venir dans les bois se faire massacrer! a−t−on idée de faire des bêtises comme ça!

La femme stupéfaite, effarée, pétrifiée, regardait autour d'elle, comme à travers un rêve, ces fusils, ces sabres, ces bayonnettes, ces faces farouches.

Les deux enfants s'éveillèrent et crièrent.

- J'ai faim, dit l'un.

- J'ai peur, dit l'autre.

Le petit continuait de téter.

La vivandière lui adressa la parole.

- C'est toi qui as raison, lui dit−elle.

La mère était muette d'effroi.

Le sergent lui cria:

- N'ayez pas peur, nous sommes le bataillon du Bonnet−Rouge.

La femme trembla de la tête aux pieds. Elle regarda le sergent, rude visage dont on ne voyait que les sourcils, les moustaches et deux braises qui étaient les deux yeux.

- Le bataillon de la ci−devant Croix−Rouge, ajouta la vivandière.

Et le sergent continua:

 - Qui es−tu, madame?

La femme le considérait, terrifiée. Elle était maigre, jeune, pâle, en haillons ; elle avait le gros capuchon des paysannes bretonnes et la couverture de laine rattachée au cou avec une ficelle. Elle laissait voir son sein nu avec une indifférence de femelle. Ses pieds, sans bas ni souliers, saignaient.

 C'est une pauvre, dit le sergent.

Et la vivandière reprit de sa voix soldatesque et féminine, douce en dessous: 

- Comment vous appelez−vous?

La femme murmura dans un bégaiement presque indistinct:

- Michelle Fléchard.

Cependant la vivandière caressait avec sa grosse main la petite tête du nourrisson.

- Quel âge a ce môme? demanda−t−elle.

La mère ne comprit pas. La vivandière insista.

- Je vous demande l'âge de ça.

- Ah! dit la mère, dix−huit mois.

- C'est vieux, dit la vivandière. Ça ne doit plus téter. Il faudra me sevrer ça. Nous lui donnerons de la soupe.

La mère commençait à se rassurer. Les deux petits qui s'étaient réveillés étaient plus curieux qu'effrayés. Ils admiraient les plumets.

- Ah! dit la mère, ils ont bien faim.

Et elle ajouta:

 -Je n'ai plus de lait.

On leur donnera à manger, cria le sergent, et à toi aussi. Mais ce n'est pas tout ça. Quelles sont tes opinions politiques?

La femme regarda le sergent et ne répondit pas.

- Entends−tu ma question?

Elle balbutia:

- J'ai été mise au couvent toute jeune, mais je me suis mariée, je ne suis pas religieuse. Les sœurs m'ont appris à parler français. On a mis le feu au village. Nous nous sommes sauvés si vite que je n'ai pas eu le temps de mettre des souliers.

- Je te demande quelles sont tes opinions politiques?

- Je ne sais pas ça.

Le sergent poursuivit:

- C'est qu'il y a des espionnes. Ça se fusille, les espionnes. Voyons. Parle. Tu n'es pas bohémienne? Quelle est ta patrie?

Elle continua de le regarder comme ne comprenant pas. Le sergent répéta:

- Quelle est ta patrie?

Je ne sais pas, dit−elle. Comment, tu ne sais pas quel est ton pays?

- Ah! mon pays. Si fait.

- Eh bien, quel est ton pays?

La femme répondit:

- C'est la métairie de Siscoignard, dans la paroisse d'Azé.

Ce fut le tour du sergent d'être stupéfait, il demeura un moment pensif, puis il reprit:

- Tu dis?

- Siscoignard.

- Ce n'est pas une patrie, ça.

- C'est mon pays.

Et la femme, après un instant de réflexion, ajouta:

- Je comprends, monsieur. Vous êtes de France, moi je suis de Bretagne.

- Eh bien?

- Ce n'est pas le même pays.

- Mais c'est la même patrie! cria le sergent.

La femme se borna à répondre:

- Je suis de Siscoignard.

- Va pour Siscoignard, repartit le sergent. C'est de là qu'est ta famille?

- Oui.

- Que fait−elle?

- Elle est toute morte. Je n'ai plus personne.

Le sergent, qui était un peu beau parleur, continua l'interrogatoire.

- On a des parents, que diable! ou on en a eu. Qui es−tu? Parle.

La femme écouta, ahurie, cet - ou on en a eu - qui ressemblait plus à un cri de bête qu'à une parole humaine.

La vivandière sentit le besoin d'intervenir. Elle se remit à caresser l'enfant qui tétait, et donna une tape sur la joue aux deux autres.

- Comment s'appelle la téteuse? demanda−t−elle ; car c'est une fille, ça.

La mère répondit: Georgette.

- Et l'aîné? car c'est un homme, ce polisson−là.

- René−Jean.

- Et le cadet? car lui aussi, il est un homme, et joufflu encore !

- Gros−Alain, dit la mère.

- Ils sont gentils, ces petits, dit la vivandière ; ça vous a déjà des airs d'être des personnes.

Cependant le sergent insistait.

- Parle donc, madame. As−tu une maison?

- J'en avais une.

- Où ça?

- A Azé.

- Pourquoi n'es−tu pas dans ta maison?

- Parce qu'on l'a brûlée.

- Qui ça?

- Je ne sais pas. Une bataille.

- D'où viens−tu?

- De là.

- Où vas−tu?

- Je ne sais pas.

- Arrive au fait. Qui es−tu?

- Je ne sais pas.

- Tu ne sais pas qui tu es?

- Nous sommes des gens qui nous sauvons.

- De quel parti es−tu?

- Je ne sais pas.

- Es−tu des bleus? Es−tu des blancs? Avec qui es−tu?

- Je suis avec mes enfants. Il y eut une pause. La vivandière dit:

- Moi, je n'ai pas eu d'enfants. Je n'ai pas eu le temps.

Le sergent recommença.

- Mais tes parents! Voyons, madame, mets−nous au fait de tes parents. Moi, je m'appelle Radoub ; je suis sergent, je suis de la rue du Cherche−Midi, mon père et ma mère en étaient, je peux parler de mes parents. Parle−nous des tiens. Dis−nous ce que c'était que tes parents.

- C'étaient les Fléchard. Voilà tout.

- Oui, les Fléchard sont les Fléchard, comme les Radoub sont les Radoub. Mais on a un état. Quel était l'état de tes parents? Qu'est−ce qu'ils faisaient? Qu'est−ce qu'ils font? Qu'est−ce qu'ils fléchardaient, tes Fléchard?

- C'étaient des laboureurs. Mon père était infirme et ne pouvait travailler à cause qu'il avait reçu des coups de bâton que le seigneur, son seigneur, notre seigneur, lui avait fait donner, ce qui était une bonté, parce que mon père avait pris un lapin, pour le fait de quoi on était jugé à mort ; mais le seigneur avait fait grâce et avait dit: Donnez−lui seulement cent coups de bâton ; et mon père était demeuré estropié.

- Et puis?

- Mon grand−père était huguenot. Monsieur le curé l'a fait envoyer aux galères.
J'étais toute petite.

- Et puis?

- Le père de mon mari était un faux−saulnier. Le roi l'a fait pendre.

- Et ton mari, qu'est−ce qu'il fait?

- Ces jours−ci, il se battait.

- Pour qui?

- Pour le roi.

- Et puis?

- Dame, pour son seigneur.

- Et puis?

- Dame, pour monsieur le curé.

- Sacré mille noms de noms de brutes! cria un grenadier.
La femme eut un soubresaut d'épouvante.

- Vous voyez, madame, nous sommes des Parisiens, dit gracieusement la vivandière.
La femme joignit les mains et cria:

- O mon Dieu seigneur Jésus!

- Pas de superstitions, reprit le sergent.

La vivandière s'assit à côté de la femme et attira entre ses genoux l'aîné des enfants, qui se laissa faire. Les enfants sont rassurés comme ils sont effarouchés, sans qu'on sache pourquoi. Ils ont on ne sait quels avertissements intérieurs.

- Ma pauvre bonne femme de ce pays−ci, vous avez de jolis mioches, c'est toujours ça. On devine leur âge.

    Le grand a quatre ans, son frère a trois ans. Par exemple, la momignarde qui tette est fameusement gouliafre. Ah! la monstre! Veux−tu bien ne pas manger ta mère comme ça! Voyez−vous, madame, ne craignez rien. Vous devriez entrer dans le bataillon. Vous feriez comme moi. Je m'appelle Houzarde ; c'est un sobriquet. Mais j'aime mieux m'appeler Houzarde que mamzelle Bicorneau, comme ma mère. Je suis la cantinière, comme qui dirait celle qui donne à boire quand on se mitraille et qu'on s'assassine. Le diable et son train. Nous avons à peu près le même pied, je vous donnerai des souliers à moi. J'étais à Paris le 10 août. J'ai donné à boire à Westermann. Ça a marché. J'ai vu guillotiner Louis XVI, Louis Capet, qu'on appelle. Il ne voulait pas. Dame, écoutez donc. Dire que le 13 janvier il faisait cuire des marrons et qu'il riait avec sa famille!

    Quand on l'a couché de force sur la bascule, qu'on appelle, il n'avait plus ni habit ni souliers ; il n'avait que sa chemise, une veste piquée, une culotte de drap gris et des bas de soie gris. J'ai vu ça, moi. Le fiacre où on l'a amené était peint en vert. Voyez−vous, venez avec nous, on est des bons garçons dans le bataillon ; vous serez la cantinière numéro deux ; je vous montrerai l'état. Oh! c'est bien simple! on a son bidon et sa clochette, on s'en va dans le vacarme, dans les feux de peloton, dans les coups de canon, dans le hourvari, en criant: Qui est−ce qui veut boire un coup, les enfants? Ce n'est pas plus malaisé que ça. Moi, je verse à boire à tout le monde. Ma foi oui.

    Aux blancs comme aux bleus, quoique je sois une bleue. Et même une bonne bleue. Mais je donne à boire à tous. Les blessés, ça a soif. On meurt sans distinction d'opinion. Les gens qui meurent, ça devrait se serrer la main. Comme c'est godiche de se battre! Venez avec nous. Si je suis tuée, vous aurez ma survivance. Voyez−vous, j'ai l'air comme ça ; mais je suis une bonne femme et un brave homme. Ne craignez rien.

Quand la vivandière eut cessé de parler, la femme murmura:

- Notre voisine s'appelait Marie−Jeanne et notre servante s'appelait Marie−Claude.

Cependant le sergent Radoub admonestait le grenadier.
- Tais−toi. Tu as fait peur à madame. On ne jure pas devant les dames.

- C'est que c'est tout de même un véritable massacrement pour l'entendement d'un honnête homme, répliqua le grenadier, que de voir des iroquois de la Chine qui ont eu leur beau-père estropié par le seigneur, leur grand−père galérien par le curé et leur père pendu par le roi, et qui se battent, nom d'un petit bonhomme! et qui se fichent en révolte et qui se font écrabouiller pour le seigneur, le curé et le roi!

Le sergent cria:

- Silence dans les rangs!
- On se tait, sergent, reprit le grenadier ; mais ça n'empêche pas que c'est ennuyeux qu'une jolie femme comme ça s'expose à se faire casser la gueule pour les beaux yeux d'un calotin.

- Grenadier, dit le sergent, nous ne sommes pas ici au club de la section des Piques. Pas d'éloquence.
Et il se tourna vers la femme.

- Et ton mari, madame ? que fait−il ? Qu'est−ce qu'il est devenu ?

- Il est devenu rien, puisqu'on l'a tué.

- Où ça ?

- Dans la haie.

- Quand ça ?

- Il y a trois jours.

- Qui ça ?

- Je ne sais pas.

- Comment, tu ne sais pas qui a tué ton mari ?

- Non.

- Est−ce un bleu ? Est−ce un blanc ?

- C'est un coup de fusil.

- Et il y a trois jours ?

- Oui.

- De quel côté ?

- Du côté d'Ernée. Mon mari est tombé. Voilà.

- Et depuis que ton mari est mort, qu'est−ce que tu fais ?

- J'emporte mes petits.

- Où les emportes−tu ?

- Devant moi.

- Où couches−tu ?

- Par terre.

- Qu'est−ce que tu manges ?

- Rien.

Le sergent eut cette moue militaire qui fait toucher le nez par les moustaches.
- Rien?

- C'est−à−dire des prunelles, des mûres dans les ronces, quand il y en a de reste de l'an passé, des graines de myrtille, des pousses de fougère.

- Oui. Autant dire rien.

L'aîné des enfants, qui semblait comprendre, dit: J'ai faim.

Le sergent tira de sa poche un morceau de pain de munition et le tendit à la mère. La mère rompit le pain en deux morceaux et les donna aux enfants. Les petits mordirent avidement.

- Elle n'en a pas gardé pour elle, grommela le sergent.

- C'est qu'elle n'a pas faim, dit un soldat.

- C'est qu'elle est la mère, dit le sergent.

Les enfants s'interrompirent.

- A boire, dit l'un.

- A boire, répéta l'autre.

- Il n'y a pas de ruisseau dans ce bois du diable ? dit le sergent.

    La vivandière prit le gobelet de cuivre qui pendait à sa ceinture à côté de sa clochette, tourna le robinet du bidon qu'elle avait en bandoulière, versa quelques gouttes dans le gobelet et approcha le gobelet des lèvres des enfants.
Le premier but et fit la grimace.
Le second but et cracha.

- C'est pourtant bon, dit la vivandière.

- C'est du coupe−figure ? demanda le sergent.

- Oui, et du meilleur. Mais ce sont des paysans.

Et elle essuya son gobelet.

Le sergent reprit:
- Et comme ça, madame, tu te sauves ?

- Il faut bien.

- A travers champs, va comme je te pousse ?

- Je cours de toutes mes forces, et puis je marche, et puis je tombe.

- Pauvre paroissienne! dit la vivandière.

- Les gens se battent, balbutia la femme. Je suis toute entourée de coups de fusil. Je ne sais pas ce qu'on se veut.
On m'a tué mon mari. Je n'ai compris que ça.
Le sergent fit sonner à terre la crosse de son fusil, et cria:

- Quelle bête de guerre ! nom d'une bourrique !

La femme continua:
- La nuit passée, nous avons couché dans une émousse.

- Tous les quatre ?

- Tous les quatre.

- Couché ?

- Couché.

Alors, dit le sergent, couché debout
 Et il se tourna vers les soldats:

- Camarades, un gros vieux arbre creux et mort où un homme peut se fourrer comme dans une gaine, ces sauvages appellent ça une émousse. Qu'est−ce que vous voulez ? Ils ne sont pas forcés d'être de Paris.

- Coucher dans le creux d'un arbre! dit la vivandière, et avec trois enfants !

- Et, reprit le sergent, quand les petits gueulaient, pour les gens qui passaient et qui ne voyaient rien du tout, ça devait être drôle d'entendre un arbre crier: Papa, maman!

- Heureusement c'est l'été, soupira la femme.

Elle regardait la terre, résignée, ayant dans les yeux l'étonnement des catastrophes.

Les soldats silencieux faisaient cercle autour de cette misère.

    Une veuve, trois orphelins, la fuite, l'abandon, la solitude, la guerre grondant tout autour de l'horizon, la faim, la Soif, pas d'autre nourriture que l'herbe, pas d'autre toit que le ciel.
Le sergent s'approcha de la femme et fixa ses yeux sur l'enfant qui tétait. La petite quitta le sein, tourna doucement la tête, regarda avec ses belles prunelles bleues l'effrayante face velue, hérissée et fauve qui se penchait sur elle, et se mit à sourire.

    Le sergent se redressa et l'on vit une grosse larme rouler sur sa joue et s'arrêter au bout de sa moustache comme une perle.
Il éleva la voix.

- Camarades, de tout ça je conclus que le bataillon va devenir père. Est−ce convenu? Nous adoptons ces trois enfants−là.

- Vive la République! crièrent les grenadiers.

- C'est dit, fit le sergent.

Et il étendit les deux mains au−dessus de la mère et des enfants.
- Voilà, dit−il, les enfants du bataillon du Bonnet−Rouge.

La vivandière sauta de joie.

- Trois têtes dans un bonnet, cria−t−elle.

Puis elle éclata en sanglots, embrassa éperdument la pauvre veuve et lui dit:

- Comme la petite a déjà l'air gamine!

- Vive la République! répétèrent les soldats.

Et le sergent dit à la mère:

- Venez, citoyenne.







Vous avez envie de lire la suite ? Comme je vous comprends !

Il ne vous reste plus qu'à courir acheter le livre.

Vous pouvez également :
  • Télécharger sa version PDF sur ce site : Atramenta.net
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dimanche 8 décembre 2013

Isabelle Sorente : Addiction générale

Addiction générale


Un essai d'Isabelle Sorente publié chez Jean-Claude Lattes

Cet article est probablement le dernier que je publierai avant longtemps dans ce blog-notes. Peut-être même est-ce le tout dernier.
(Article mis à jour le 08/11/16, avec un podcast à écouter en fin de page)



Isabelle Sorente est pour moi une vraie rencontre littéraire. Je l'ai découverte alors que j'écoutais distraitement une émission de télé passant à une heure tardive et j'ai été sidéré par l'intelligence et la profondeur de chacune de ses interventions.
Le soir même, j'ai fait une recherche sur elle, puis j'ai commandé deux de ses livres, son dernier roman intitulé "180 jours" et cet essai "Addiction générale" traitant de la dépendance de notre société au calcul.

Si vous lisez quelques-uns des articles de mon autre site "Transitio", vous comprendrez à quel point le sujet de cet essai d'Isabelle Sorente a pu m’interpeller (Voir par exemple cet article sur le "2ème monde" ou celui-ci "Watzlawick, Nietzsche et la modélisation des systèmes").

J'ai lu son roman, 180 jours, d'une seule traite en un week-end. Je lis peu de romans ces derniers temps, celui-ci m'a changé. Lorsque l'on a le rare bonheur de lire un excellent livre, on passe par deux phases ; la première, lorsque l'on entre dans le livre, la seconde quand le livre est entré en nous. Une fois qu'il est en nous, le livre fait partie de ce que nous sommes, de ce que nous pensons, il nous a changé.

Mise à jour au 08/11/2016 :


Je vous invite à écouter le podcast d'une émission d'Alain Finkielkraut, diffusée dimanche dernier sur France Culture. Le sujet traité était la condition animale dans la littérature et il avait eu l'excellente idée d'inviter Isabelle Sorente. Vous pouvez écouter ce passionnant débat, grâce au lien qui se trouve en bas de cette page. (Vous ne serez pas déçu(e))


Quant à cet essai "Addiction générale", il aurait pu avoir comme sous-titre, "Essai sur la compassion". Le thème de la compassion semble être au cœur de l'oeuvre d'Isabelle Sorente. Sa description de notre société régie par la loi du chiffre est d'une lucidité implacable. Elle démontre comment peu à peu le dogme de la performance nous fait nous comporter en machines, comment peu à peu, nous devenons inhumains...


C'est une chance de pouvoir découvrir un auteur comme Isabelle Sorente. 

Ne vous privez pas de la lumière que sa pensée vous apportera.

Achetez ses livres et lisez-les !


Extrait du chapitre Liberté de circulation et diversité
(Pages 115 à 123)

L’illusion fusionnelle

La diversité naît de la mise à distance, voilà ce qui épouvante le calculateur en nous, voilà ce qu’il se refuse. Le romantisme ne pouvait qu’accompagner la révolution industrielle, et la soumission de l’individu au rythme accéléré de la performance. L’homme de calcul est par nécessité romantique. Plus l’environnement impose pour survivre que l’individu simplifie sa pensée, raisonne par algorithmes, qu’il fonctionne, assis dix heures par jour, l’œil rivé sur un écran, plus la privation émotionnelle devient insupportable et le besoin d’éprouver quelque chose, vite, fort, n’importe quoi, se fait sentir. Pour l’addict, l’Autre, inaccessible, désiré, détestable, fatalement décevant, ne peut qu’effacer tous les autres, c’est-à-dire se confondre à moi, d’une façon positive puis négative, en devenant le récipiendaire de mes projections indésirable. La fusion est la seule forme d’amour que le dépendant reconnaisse, puisqu’il ne peut se détacher. Mais la fusion comme épisode de l’histoire d’amour en continue la préhistoire, la phase de conception, comme la fusion du nouveau-né avec la mère ou l’obsession surnaturelle du scientifique pour une idée, elle ne saurait se suffire à elle-même : elle doit déboucher sur une naissance. Dans un monde d’addiction, l’amour ne peut qu’avorter. Ce n’est pas la fusion provisoire avec l’Autre que l’addict recherche, mais l’effacement permanent des autres par un autre. Garant de ma jouissance, de ma sécurité affective ou matérielle, l’Autre est celui qui calcule comme moi, celui dont les intérêts sont compatibles avec les miens. La fusion me confond à l’Autre, avant de le reléguer dans la masse indistincte des autres, à compter du moment où ses calculs diffèrent des miens ; en témoignent ces annonces sur Meetic, où des hommes romantiques cherchent le grand amour avec une femme non-fumeuse, où des jeunes femmes réclament un engagement avant la rencontre, sur la foi de quelques lignes décrivant leurs loisirs et la couleurs de leurs yeux, comme une publicité vantant les options d’un modèle de voiture, le tout se concluant par don Juans, s’abstenir. La quête de l’assurance crie la détresse du calculateur, qui ne cesse d’appeler les autres au secours. Mais la fusion n’est qu’un piège, un shoot émotionnel inscrit dans le cycle de la dépendance, l’Autre reste calcul, il restera mirage : la fusion tue l’amour.

La fusion n’est pas seulement contraire à la compassion, elle est ce qui s’y oppose le mieux, le mirage le plus séduisant, le plus trompeur, et aussi le plus violent. Dans un monde glacé et aseptisé, qui voudrait renoncer à la passion, au grand amour ? Mais la fusion n’est pas l’amour, la raison n’est pas le calcul : les deux impostures vont de pair. Parce que la maîtrise des chiffres procure l’illusion de dominer la réalité, l’homme de calcul éprouve l’effroi de ne rien ressentir et la nécessité prédatrice de retrouver un sentiment, dont l’Autre est à la fois la proie et le prétexte. Ce n’est pas la moindre conséquence de notre addiction hypermoderne de rendre l’amour impossible. Mais si le mirage de la fusion me prive aussi de compassion, il réduit à néant ma seule chance de retrouver la raison et de tenir l’hallucination désastreuse à distance. Celui qui veut exercer sa liberté de circulation se trouve donc tôt ou tard devant la nécessité de ne pas confondre fusion et amour, et de renoncer radicalement à cette confusion.


Fusion à plusieurs

La loi du chiffre repose à la fois sur la répression des émotions et sur leur assouvissement dans l’ivresse fusionnelle, qui va de l’obsession sentimentale à la grande communion de la fusion à plusieurs. L’ivresse peut durer plusieurs semaines après une catastrophe, comme dans le cas du tsunami de 2004 ou du tremblement de terre d’Haïti, ou se perpétuer à des dates anniversaires grâce à des cérémonies de type téléthon. Le concept de Téléthon, venu de la contraction du mot « télévision » et « marathon », est apparu aux Etats-Unis après la guerre, pour désigner un programme de longue durée, destiné à récolter des fonds pour une œuvre de charité. Le montant des dons, affiché sur un compteur, apparait en temps réel sur l’écran. Mais est-ce un don ou l’achat d’un ticket d’entrée, valable pour la décharge d’émotion collective ? Réduit à l’impuissance, blessé par la catastrophe ou la maladie, le corps de l’autre sert de faire-valoir à mes sentiments retrouvés, il devient le prétexte d’une émotion partagée avec mes semblables dont lui, l’autre, ne fait pas partie. A peine la fusion cesse, à peine l’écran s’éteint que le prétexte disparait. On pourrait soutenir qu’aider pour une mauvaise raison est encore préférable à ne pas aider du tout, qu’il faut parfois ruser pour servir une juste cause. Cela était peut-être vrai dans les années 1950, lors de l’invention du téléthon. Mais soixante ans plus tard, l’hallucination a gagné du terrain.  La distance nécessaire au surgissement de l’altérité devient de plus en plus difficile à préserver. Avec la possibilité de rester connecté en permanence, chez soi, au bureau, dans les transports, le mirage de la fusion gagne l’amitié, jusqu’ici épargnée par le romantisme. Les utilisateurs fréquents des réseaux sociaux consacrent plus de trois heures quotidiennes à Internet, ce qui correspond au temps passé autrefois devant la télévision. Au-delà de son utilité et de sa réalité informatique, le réseau matérialise un rêve d’addict, le désir de fusion permanente qui seule peut compenser la restriction des émotions engendrée par l’imitation de la machine.

La compassion suppose que je sois libre de plonger mon regard en moi-même. C’est ce regard qui est détourné, l’introspection qui devient impossible, lors des grandes démonstrations d’ivresse fusionnelle. A supposer que l’exploitation d’images de souffrance se justifie, à supposer que j’accepte d’une communauté soumise à la loi du calcul qu’elle use de mon état de manque émotionnel, manipule les sentiments qu’elle interdit d’examiner, à supposer que je me contente d’une décharge de bonté collective carnavalesque et d’aveuglement le reste du temps, dans le seul but d’aider mes semblables, quand bien même je serais capable d’une pareille abnégation, je ne peux oublier le compteur, qui transforme le don en chiffre. Le compteur prouve le mirage : sous couvert de bons sentiments, l’hallucination m’attache à elle. Le calcul détourne l’émotion avant même que je l’éprouve. L’empathie est provoquée, mais l’acte d’échange n’a pas lieu. En vérité, je ne suis pas libre de me mettre à la place de personne. La silhouette dans les décombres, le corps dans un fauteuil roulant appartiennent d’abord à une victime, du hasard ou de la maladie : je ne suis pas comme elle, comme le suggèrent certains discours habiles, je suis privilégiée, c’est-à-dire, d’une autre espèce. Ceux qui maitrisent le calcul ne peuvent être frappés par le hasard, voilà ce qu’n filigrane on me prie de croire, sous prétexte d’une culpabilité de bon aloi. Plus augmente le montant des dons, suivi en temps réel, plus le chiffre m’attache à la communauté d’intérêts de mes semblables, et m’éloigne de la vulnérabilité de ceux dont je vais pouvoir oublier l’existence. Et croyant avoir ressenti quelque chose, je demeure inexplicablement avide, en manque d’émotions fortes, plus vulnérable encore au prochain débordement. Plus attachée à l’illusion que me procurent les chiffres.


Détachement et fraternité

L’épreuve de la sobriété consiste à trouver la juste distance. Trop loin, l’autre n’existe pas plus qu’un passant sans visage. Confondu à moi, nous nous perdons ensemble dans le délire fusionnel. A la distance de la compassion, l’autre devient les autres, la multiplicité rayonne. Entre l’addiction et moi se crée un espace que je deviens libre de repeupler ; constater l’existence de cet espace, c’est se détacher.

Souvent associé aux philosophies orientales ou au discret sourire des statues de Bouddha, le mot « détachement » effraie, l’esprit occidental y soupçonne un manque d’amour ou une froide indifférence, tant nous sommes conditionnés pour confondre amour et fusion. Mais le détachement d’une addiction, loin de mener à l’indifférence, conduit à la fraternité : je reconnais l’autre comme moi, sans pour autant le confondre à moi. Des trois valeurs de la devise républicaine, la fraternité est la plus opposée à la loi du chiffre, en même temps qu’elle rend possible la liberté et l’égalité. La liberté n’est qu’un leurre, si je ne suis pas libre de me mettre à la place de l’autre, elle se borne à choisir des options, et encore, un bandeau sur les yeux. L’égalité naît de l’absence de frontières : nous sommes égaux comme prétextes renouvelés d’un mouvement qui nous dépasse, comme les points d’un cercle dont le centre est partout. De la reconnaissance d’un mouvement plus grand que soi, l’addict tire un dieu ou le nihilisme. Mais la raison qui s’exerce à travers l’autre ne peut renier la taille humaine. Il n’est pas anodin que les groupes de rétablissement, ou les toxicomanes partagent les épreuves de la sobriété, se nomment des fraternités. La liberté comme l’égalité naissent de la fraternité, c’est-à-dire du détachement, opposé à l’alternance de froideur calculatrice et de passion fusionnelle.

Le détachement est une valeur rationnelle manquante, il ne nécessite pas de produire une chose ou de la consommer. Il suppose au contraire de créer de l’espace. Parce qu’il s’oppose à la loi de la performance, à l’imitation de la machine, le détachement crée un point ou l’endurcissement ne prend pas, un point tendre qui se confond à l’instant de lucidité, où le mirage ne prend plus. Le détachement est tendre, ou il n’est pas réel. Il ne peut se comprendre dans la perspective d’un calcul, sans quoi il perd sa valeur rationnelle et devient un prétexte pour s’endurcir davantage. Ne t’attache pas. Voilà ce que les producteurs répètent aux salariés des élevages industriels, où les employés sont censés abattre eux-mêmes les animaux les moins performants. Voilà ce que l’on apprend aux conseillers de clientèles de banques, et pour être plus sûrs encore qu’ils ne s’attacheront pas au mauvais client, qu’ils laisseront le logiciel faire son travail et calculer automatiquement le montant du découvert, les conseillers changent d’agences au bout de trois ans : le temps que le lien ne se crée pas. Nothing personnal, business as usual, voilà la devise du calculateur, celle qui justifie l’atteinte à l’individu, du moment qu’elle conduit au meilleur résultat. Que des salariés soient déplacés, mis à la retraite anticipée ou licenciés n’est jamais personnel. Comment expliquer alors qu’ils le prennent personnellement ? C’est que sous prétexte de détachement, on procède à l’effacement de l’individu, de ses affects et son histoire, plus encore, on lui demande d’effacer lui-même ces affects et cette histoire, de les effacer de son plein gré, comme le disque dur de son ordinateur de bureau. Celui qui réclame une vérité personnelle, car c’est encore réclamer son statut d’individu que d’admettre sa souffrance, est jugé irrationnel. L’impératif « Ne t’attache pas » signifié à ceux qui sont confrontés à n’importe quelle forme de violence ne suppose pas le détachement mais, au contraire, l’attachement sans réserve au discours qui rend la situation tolérable. Quand le discours ne prend plus, la violence qu’il servait à contenir se libère et se retourne contre l’individu. Les militaires de retour d’Irak, les éleveurs confrontés à des crises sanitaires, la reine du X qui subit l’indifférence et le mépris facile après avoir incarné une déesse du sexe, le conseiller financier frappé de dépression nerveuse parce qu’on lui a fait miroiter un métier de contacts humains dont justement le contact est banni, tous les soldats ordinaires qui encaissent avec le sourire sont vulnérables au retournement de violence, qui suit l’effondrement de l’impératif « Ne t’attache pas ». Qu’elle soit tacite ou assumée, cette sommation ne veut dire qu’une chose, efface tout ce que tu es devant la loi du résultat : Ne t’attache qu’aux chiffres.



samedi 19 octobre 2013

Victor Hugo : Ainsi les plus abjects, les plus vils.





Article mis à jour le 24/12/2025.

"Ainsi les plus abjects, les plus vils"

    Poème de Victor Hugo extrait du recueil "Les châtiments" écrit le 4 Mai 1853 depuis son exil de Jersey.

    Je suis tombé par hasard sur ce texte, tandis que je cherchais un lien hypertexte à mettre sur le mot "vil" dans la mise à jour d'un article de mon site Transitio.info. Je tentais d'évoquer dans cet article mon découragement d'un soir, quant à l'impuissance grandissante des mots et de la raison, lorsqu'il s'agit de débattre avec des partisans du Front National. J'avais le sentiment étrange que le monde de 1984 avec le vocabulaire réduit de son novlangue était à présent instauré.

    Assurément, mon idée de la France n'a rien à voir avec celle que véhicule le Front National. Ceux qui me connaissent savent ma passion pour la Révolution Française, la vraie, celle de 1792. Mon idée de la France est plus grande, plus belle, plus généreuse, plus universelle que celle du FN. Elle n'a rien à voir avec le remugle mortifère que l'hydre femelle de ce parti instille dans le corps souffrant de notre société malade.

Concernant le FN devenu le RN, lire cet article sur mon autre site :

Mise à jour du 24/12/2025 :

Le temps des nains politiques
    
    Lisez ce poème terrible de Victor Hugo. Il parle de Napoléon III qui une fois élu en 1848, fit un coup d'état et se proclama empereur en 1852. Le moins que l'on puisse dire, c'est que Victor Hugo le méprisait. Il le considérait comme un nain ayant pris le pouvoir ; "Napoléon le petit" comme il l'appelait.

    Ce poème reste d'actualité, puisque nous sommes à présent gouvernés par des nains, tous de plus en plus médiocres. Il y en a même un qui a récemment écrit un livre à l'occasion de son cours séjour en prison ! Le prochain qui sera élu sera probablement encore pire. 


Voici le texte de Victor Hugo :

"Ainsi les plus abjects, les plus vils, les plus minces
Vont régner ! ce n'était pas assez des vrais princes
Qui de leur sceptre d'or insultent le ciel bleu,
Et sont rois et méchants par la grâce de Dieu !
Quoi ! tel gueux qui, pourvu d'un titre en bonne forme,
À pour toute splendeur sa bâtardise énorme,
Tel enfant du hasard, rebut des échafauds,
Dont le nom fut un vol et la naissance un faux,
Tel bohème pétri de ruse et d'arrogance,
Tel intrus entrera dans le sang de Bragance,
Dans la maison d'Autriche ou dans la maison d'Est,
Grâce à la fiction légale is pater est,
Criera : je suis Bourbon, ou : je suis Bonaparte,
Mettra cyniquement ses deux poings sur la carte,
Et dira : c'est à moi ! je suis le grand vainqueur !
Sans que les braves gens, sans que les gens de cœur
Rendent à Curtius ce monarque de cire !
Et, quand je dis : faquin ! l'écho répondra : sire !
Quoi ! ce royal croquant, ce maraud couronné,
Qui, d'un boulet de quatre à la cheville orné,
Devrait dans un ponton pourrir à fond de cale,
Cette altesse en ruolz, ce prince en chrysocale,
Se fait devant la France, horrible, ensanglanté,
Donner de l'empereur et de la majesté,
Il trousse sa moustache en croc et la caresse,
Sans que sous les soufflets sa face disparaisse,
Sans que, d'un coup de pied l'arrachant à Saint-Cloud,
On le jette au ruisseau, dût-on salir l'égout !

— Paix ! disent cent crétins. C'est fini. Chose faite.
Le Trois pour cent est Dieu, Mandrin est son prophète.
Il règne. Nous avons voté ! Vox populi. —
Oui, je comprends, l'opprobre est un fait accompli.
Mais qui donc a voté ? Mais qui donc tenait l'urne ?
Mais qui donc a vu clair dans ce scrutin nocturne ?
Où donc était la loi dans ce tour effronté ?
Où donc la nation ? Où donc la liberté ?
Ils ont voté !

Troupeau que la peur mène paître
Entre le sacristain et le garde champêtre
Vous qui, pleins de terreur. voyez, pour vous manger,
Pour manger vos maisons, vos bois, votre verger,
Vos meules de luzerne et vos pommes à cidre,
S'ouvrir tous les matins les mâchoires d'une hydre
Braves gens, qui croyez en vos foins, et mettez
De la religion dans vos propriétés ;
Âmes que l'argent touche et que l'or fait dévotes
Maires narquois, traînant vos paysans aux votes ;
Marguilliers aux regards vitreux ; curés camus
Hurlant à vos lutrins : Dæmonem laudamus ;
Sots, qui vous courroucez comme flambe une bûche ;
Marchands dont la balance incorrecte trébuche ;
Vieux bonshommes crochus, hiboux hommes d'état,
Qui déclarez, devant la fraude et l'attentat,
La tribune fatale et la presse funeste ;
Fats, qui, tout effrayés de l'esprit, cette peste,
Criez, quoique à l'abri de la contagion ;
Voltairiens, viveurs, fervente légion,
Saints gaillards, qui jetez dans la même gamelle
Dieu, l'orgie et la messe, et prenez pêle-mêle
La défense du ciel et la taille à Goton ;
Bons dos, qui vous courbez, adorant le bâton ;
Contemplateurs béats des gibets de l'Autriche
Gens de bourse effarés, qui trichez et qu'on triche ;
Invalides, lions transformés en toutous ;
Niais, pour qui cet homme est un sauveur ; vous tous
Qui vous ébahissez, bestiaux de Panurge,
Aux miracles que fait Cartouche thaumaturge ;
Noircisseurs de papier timbré, planteurs de choux,
Est-ce que vous croyez que la France, c'est vous,
Que vous êtes le peuple, et que jamais vous eûtes
Le droit de nous donner un maître, ô tas de brutes ?

Ce droit, sachez-le bien, chiens du berger Maupas,
Et la France et le peuple eux-mêmes ne l'ont pas.
L'altière Vérité jamais ne tombe en cendre.
La Liberté n'est pas une guenille à vendre,
Jetée au tas, pendue au clou chez un fripier.
Quand un peuple se laisse au piège estropier,
Le droit sacré, toujours à soi-même fidèle,
Dans chaque citoyen trouve une citadelle ;
On s'illustre en bravant un lâche conquérant,
Et le moindre du peuple en devient le plus grand.
Donc, trouvez du bonheur, ô plates créatures,
À vivre dans la fange et dans les pourritures,
Adorez ce fumier sous ce dais de brocart,
L'honnête homme recule et s'accoude à l'écart.
Dans la chute d'autrui je ne veux pas descendre.
L'honneur n'abdique point. Nul n'a droit de me prendre
Ma liberté, mon bien, mon ciel bleu, mon amour.
Tout l'univers aveugle est sans droit sur le jour.
Fût-on cent millions d'esclaves, je suis libre.
Ainsi parle Caton. Sur la Seine ou le Tibre,
Personne n'est tombé tant qu'un seul est debout.
Le vieux sang des aïeux qui s'indigne et qui bout,
La vertu, la fierté, la justice, l'histoire,
Toute une nation avec toute sa gloire
Vit dans le dernier front qui ne veut pas plier.
Pour soutenir le temple il suffit d'un pilier ;
Un français, c'est la France ; un romain contient Rome,
Et ce qui brise un peuple avorte aux pieds d'un homme."


Anecdote concernant Hugo. 
Un jour, un journaliste lui fit remarquer, un peu moqueur, qu'il avait commencé sa carrière politique en royaliste, puis qu'il était devenu bonapartiste et qu'il terminait celle-ci en Républicain et de surcroit, de gauche. Hugo lui répondu simplement :"J'ai grandi".