lundi 6 mai 2013

Eugène Despois : Le Vandalisme révolutionnaire *



Eugène Despois : Le Vandalisme révolutionnaire

*Ne vous méprenez pas sur le titre de l’ouvrage, car c’est du second degré !

Eugène Despois né le 25 décembre 1818 à Paris où il est mort le 23 septembre 1876, était un grand professeur de rhétorique, un journaliste courageux, mais c’était aussi un fervent républicain. La vignette ci-contre est celle qui figure sur sa tombe au cimetière du Montparnasse.

Le Vandalisme révolutionnaire fut publié en 1868. J’ai lu sa réédition de 1885 que j’ai trouvée dans l’une des nombreuses librairies de La Charité sur Loire, la librairie Haz'Art (15 rue du Pont) dont je remercie chaleureusement la libraire pour cet inestimable conseil de lecture.

Ce livre ancien est bien sûr introuvable en librairie (ou alors sur un coup de chance ;-)). Mais j’ai trouvé son édition originale de 1868 disponible en lecture ou téléchargement sur le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France !

Voici le lien pour accéder au livre :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62142605.langFR

Et si vous lisez cet article sur un ordinateur PC, vous pouvez le consulter par la visionneuse ci-dessous.




Pourquoi ai-je tenu à sortir ce livre de l'oubli et vous le présenter sur ce modeste blog ?

La Révolution est, semble-t-il, une des périodes de l’histoire de France qui a le plus souffert d’un terrible révisionnisme visant à la dénigrer et la déshonorer. A peine ses ennemis (Thermidor, l’Empire, etc.) en eurent-ils fini avec elle qu’ils n’eurent de cesse de réécrire son histoire à charge. (Lisez mon exemple en "post scriptum").

On peut comprendre pourquoi la Révolution Française fait si peur à certains. En effet, celle-ci fut un événement majeur de l’histoire de l’humanité. Hegel, par exemple, considérait qu'il y avait trois étapes essentielles le long du chemin vers la liberté : le Christianisme, la Réforme et la Révolution Française.

Mais c’est Emmanuel Kant qui décrivit le mieux cet événement considérable lorsqu’il écrivit :

"Même si le but visé par cet événement n’était pas encore aujourd’hui atteint, quand bien même la révolution ou la réforme de la constitution d’un peuple aurait finalement échoué, ou bien si, passé un certain laps de temps, tout retombait dans l’ornière précédente (comme le prédisent maintenant certains politiques), cette prophétie philosophique n’en perd pourtant rien de sa force. Car cet événement est trop important, trop mêlé aux intérêts de l’humanité, et d’une influence trop vaste sur toutes les parties du monde pour ne pas devoir être remis en mémoire aux peuples à l’occasion de certaines circonstances favorables et rappelé lors de la reprise de nouvelles tentatives de ce genre."

"Dès le début, la Révolution française ne fut pas l’affaire des seuls Français."

(Extrait du Conflit des facultés, 1798)



Pourquoi parler de vandalisme ?

Despois a choisi ce titre provocateur pour montrer comment, bien au contraire, la Révolution Française fut créatrice et non pas destructrice.  Son travail d’érudit fut rendu possible parce que la Révolution tenait registre de tout, absolument tout dans ses moindres détails ou presque, et à l’époque où Despois effectua son titanesque travail, tous ces registres, journaux, lois, jugements, plans, etc. ainsi que de nombreux témoignages, étaient encore accessibles.

Despois détaille donc avec méthode, précisions et toujours en donnant ses sources, l’impressionnant travail réalisé plus particulièrement par la Convention. Le travail réalisé durant ces quelques années fut en effet prodigieux.

Quelques exemples ? : 


  • Enseignement primaire, secondaire et supérieur, écoles centrales, école normale, école des langues orientales, muséum d’histoire naturelle, conservatoire des arts et métiers, écoles de droit et de médecine, institutions pour les sourds-muets et les aveugles, l’Institut, fondation du musée national des beaux arts, musée des monuments français, bibliothèques, archives nationales, conservatoire de musique. 




C’est incroyable de constater toute cette frénésie de création dans cette France qui était alors assaillie par les armées de tous les despotes d’Europe, sans parler de la terrible guerre civile vendéenne fomentée par ses pires ennemis, ceux de l’intérieur. 

C’est dans cette même période étonnante qu’était réglée la pénurie de blé qui avait provoqué les paniques précédent 1789, que les départements et les communes étaient créés, et que la citoyenneté était accordée aux Juifs (ce que semble ignorer Jean François Copé, et qui est bien triste pour sa famille) et que la liberté était rendu aux esclaves ! (Robespierre préférait perdre les colonies, disait-il, plutôt que de renoncer à l’idée de donner la liberté aux noirs, alors que le despotique Napoléon se chargea bien vite de rétablir l’esclavage).

Le livre de Despois est écrit sans haine, dans le beau style du 19ème siècle, avec érudition et élégance. Mais je n’ai pu m’empêcher de songer avec amertume à toutes les ignominies que j’ai pu lire et entendre depuis des années sur la Révolution Française, y compris au sein de l’école publique dont elle est la fille bien souvent ingrate. 

Tandis que j’écrivais ce soir cet article, une énième niaiserie télévisée sur l’ancien régime était diffusée sur une chaîne publique (les malheurs de la Pompadour). Les Français semblent avoir plus de tendresse pour les représentants d’une noblesse qui a maintenu durant des siècles leurs ancêtres dans la misère l’ignorance et la servitude, qu’envers ceux qui se sont battus pour instaurer Liberté Egalité et Fraternité. 

Il y a peu de temps encore, était rediffusé un "chef d’œuvre" de révisionnisme destiné à faire pleurer dans les chaumières sur le prétendu "génocide" vendéen ! Une plainte fut même déposée au CSA à l’encontre de  cette forgerie révisionniste, mais le CSA dans sa grande inculture répondit que tous les points de vue avaient le droit de s’exprimer. A quand un documentaire pour défendre avec compassion les points de vue de la milice et des collabos sous l’occupation ?
Si vous souhaitez savoir, pourquoi et comment a débuté la guerre civile de Vendée, je vous propose de lire cet article  : Vendée, 10 mars 1793.

Il ne faut donc plus s’étonner si les Français en sont venus à confondre leurs ancêtres Sans-culottes (10.000 guillotinés) avec les Khmers rouges ! (3.000.000 de morts). 

Pourquoi ne pas comparer les 17 mois de terreur révolutionnaire, avec la terreur de l'ancien régime, qui elle dura des siècles ? 
Un exemple pour vous donner une idée :

  • Le tribunal révolutionnaire de Paris a jugé et condamné à la peine capitale 2.627 personnes en 17 mois.
  • Le massacre de la saint-Barthélémy ordonné par le roi Charles IX, a causé la mort de plus de 3.000 Protestants en une seule nuit !
Renseignez-vous également sur la terrible répression de la révolte des Rustauds, en Alsace au 16ème siècle. L'article suivant est bien écrit et bien documenté : "La ville d'Obernais assiégées par les paysans".
Lisez aussi cet article sur mon blog-notes sur les 600 ans de terreur de l'ancien régime, si bien évoqués par le grand Michelet : "600 ans de terreur de l'ancien régime".

La terreur révolutionnaire est à jamais impardonnable car elle est issue du peuple.
La terreur monarchique est normale, parfois même auréolée de gloire, quand elle n'est pas justifiée par des motifs divins !

Veuillez me pardonner si je m’échauffe, car ce faisant je retarde le moment ou vous lirez l’extrait que je vous ai choisi.

Ce passage, curieusement, ne reflète pas l’intégralité du livre. Il s’agit du début du chapitre XXII, intitulé "Les Lettres sous la Convention". Lisez-le avec attention et vous devinerez peut-être pourquoi j’ai fait ce choix. 
Comment vous expliquer ? Disons que Despois évoque en quelque sorte, l’étonnante "normalité" qui pouvait régner au sein de la population, y compris durant les moments les plus "chauds" de la Révolution.
Ce début de chapitre aurait pu s’intituler "Le parti des indifférents".



Pardonnez cette trop longue introduction. Je remercie Eugène Despois et je vous laisse découvrir ce passage de son livre (Que j’aimerais voir un jour réédité).

Bonne lecture ! ;-)




Chapitre XXII


"Les Lettres sous la Convention"





Le 5 octobre 1789, au moment où le peuple de Paris, Maillard en tête, se ruait de Versailles, Louis XVI se livrait à son plaisir favori, la chasse. Prévenu de ce qui se passait, il revint à Versailles ; mais le soir, comme c’était un prince fort méthodique et fort rigoureux observateur des petites habitudes dont il s’était fait un devoir, il eut soin d’écrire dans son journal : Tiré à la porte de Châtillon, tué quatre-vingt-une pièces. INTERROMPU PAR LES EVENEMENTS.



Une grande partie de la population parisienne n’en eût pu dire autant. Rien ne vint interrompre ses habitudes frivoles, et, même après le 10 août, même après le 21janvier, jusque dans les moments les plus sombres de la terreur, les théâtres, les lieux de plaisir, toujours remplis d’une foule empressée, semblaient témoigner que rien n’était changé en France : la frivolité de l’ancien régime avait survécu à ce régime même.



L’Almanach des Muses, l’Almanach des Grâces, paraissaient comme ci-devant, toujours bourrés de petits vers badins et pimpants. Ce dernier recueil nous donne, par exemple, la récolte des pièces galantes écloses pendant l’année 1793, et commence l’Annuaire des Grâces pour 1794 par le couplet suivant, où le contraste caractéristique du passé et du présent se marque même entre le titre de la chanson et l’indication de l’air.



A la citoyenne *** (air de la Baronne).

A la plus belle

L’amour destine ce recueil.

A ces ordres je suis fidèle,

Et je la porte avec orgueil

A la plus belle.


De son côté, l’Almanach des Muses se croit obligé de joindre aux fadeurs obligées de ces sortes de recueils, soit la Marseillaise, soit l’Hymne à la Liberté, récité au lycée par le citoyen La Harpe.

Mais malgré ces légers sacrifices aux graves préoccupations du moment, il n’en est pas moins vrai que le fond du recueil se compose du bagage ordinaire : madrigaux, épigramme, impromptus et autres délassements des temps les plus paisibles. Rien n’a pu effaroucher la muse légère ou la déterminer à changer de ton.

Quant à la littérature dramatique, c’est de 1793 que date surtout le développement extraordinaire du vaudeville.

Cet enfant du plaisir veut naître dans la joie !

Qui donc alors s’abandonnait à cette joie égoïste et à cette indifférence, plus féroce peut-être en des temps si graves que les frénésies les plus extrêmes du fanatisme ?
Hélas ! c’était au moins une notable partie de la population de Paris, puisque vingt théâtres ne suffisaient point à satisfaire la curiosité du public. Sans doute les pièces de circonstance abondaient alors, beaucoup moins pourtant qu’on ne semble le croire. Sur le théâtre du Vaudeville, par exemple, récemment ouvert, on ne compte pas moins de quarante pièces représentées pendant l’année 1793, et si j’en juge par les titres donnés dans l’Almanach des Spectacles pour 1794, je ne vois guère qu’une dizaine de pièces à intentions républicaines. Néanmoins, l’Almanach des Spectacles vante le caractère patriotique de ce théâtre et des pièces que l’on y joue. « C’est, ajoute-t-il, surtout depuis le Révolution que le Vaudeville a repris sa force et son véritable caractère. » Le répertoire des autres théâtres ne semble pas en général annoncer des préoccupations plus élevées.

Ce singulier phénomène a frappé les contemporains. Saint-Just, qui a passé sa courte et sombre jeunesse à s’étonner de ne point vivre à Lacédémone, se demande la cause de cette assiduité aux théâtres les plus vulgaires, et il la trouve surtout dans les facilités accordées aux membres des sections et dans le grand nombre d’agents que le gouvernement centralisé à Paris était contraint d’y entretenir. « La Feuille villageoise et la Décade philosophique, dit M. Baron, donnent une explication en plusieurs points conforme à celle de Saint-Just. Elles y ajoutent les fortunes créées par l’agiotage sur les assignats et par les spéculations sur les biens nationaux. » Tout cela explique bien comment il se trouvait un public nombreux pouvant aller au théâtre, mais n’explique nullement ni l’intérêt léger qu’il y portait, ni le caractère frivole des pièces qu’on lui servait au milieu d’événements dont le tragique spectacle semblait de nature à absorber, non pas seulement les convictions sincères, mais la plus égoïste curiosité. Peut-être l’explication la plus simple de ce fait étrange est-elle dans l’invincible force des habitudes, et dans cette légèreté d’esprit dont tant d’épreuves diverses ont quelque peu corrigé notre race, sans la modifier autant qu’il le faudrait.

Voltaire écrivait le 2 août 1761 : «  Je m’imagine toujours, quand il arrive quelque grand désastre, que les Français seront sérieux pendant six semaines. Je n’ai pu encore me corriger de cette idée. » Voltaire eût pu ici faire un retour sur lui-même. Quelle que soit son incontestable et sérieuse persévérance que dissimulait en partie la légèreté de ses propos et quelquefois de sa conduite, lui-même était très Français en ce point, et c’est ce qui explique son influence énorme et sur ses contemporains et sur la France actuelle. Sa puissance a été surtout de rester une conviction sérieuse servie par des défauts qui sont les nôtres.

On n’imagine point d’ailleurs combien, dans une nation habituée à demeurer étrangère aux événements publics, il restait de gens se tenant à l’écart, à l’heure même où les événements publics semblaient toucher à toutes les existences et intéresser par force les esprits les plus rebelles à toute préoccupation patriotique. En temps ordinaire, ce qu’on appelle l’opinion publique est toujours celle d’une minorité. C’est l’erreur incurable des esprits convaincus ou tout au moins absorbés par une préoccupation constante, d’attribuer à tout le monde les idées qui les intéressent, et de diviser leurs contemporains en trois ou quatre catégories, parmi lesquelles ils oublient toujours de compter la plus nombreuse, celle qui, à un moment donné, déjoue tous les calculs des politiques et fait pencher la balance dans un sens inattendu, je veux dire le parti des indifférents. Cette classe de gens, qui n’assiste parfois aux plus terribles événements que comme à un spectacle, et qui, même aux jours les plus navrants de 1814 et 1815 n’a guère vu qu’un défilé d’uniformes inaccoutumés, était sans doute moins nombreuse en 1793 qu’à toute autre époque : elle n’en existait pas moins. Elle devait triompher plus tard, au temps du Directoire : mais, en attendant, elle subsistait en dehors du grand courant qui semblait emporter la société toute entière. Le mouvement des grands fleuves d’Amérique n’est sensible et violent qu’à leur centre ; mais le long de leurs rives indécises ils laissent, à moitié cachés sous une végétation abondante et parée de fleurs, d’inertes marécages et des étangs immobiles, au milieu desquels l’énorme masse passe sans remuer.






Post Scriptum : 

1/ Voulez-vous juste un simple exemple de traitement contestable de l’histoire de la Révolution Française ? 
Lisez le passage du livre de Despois décrivant dans quelles conditions s’est déroulée l’exhumation des corps des rois à la basilique de Saint-Denis durant la Révolution (pas dans le recueil de fables historiques de Loràn Deutsh). 
Essayez ensuite de savoir de quelle façon l’illustrissime Louis XIV a traité les Jansénistes de Port Royal, et leur cimetière

2/ Je remercie le sympathique Furax pour son commentaire (voir ci-dessous), mais je ne partage pas son point de vue lorsqu'il dit que "les plus grandes exactions ont été réalisées par les peuples livrés à eux-mêmes", (il cite en exemple la Saint Barthélémy). Je pense, comme Rousseau ou Hannah Arendt (mon prochain article), que le peuple des hommes est naturellement bon, ou enclin à la compassion (comme beaucoup d'autres espèces animales). C'est uniquement lorsque la société a apposé une étiquette politique raciale ou religieuse, que ce sentiment naturel envers notre prochain se trouve alors empêché. La saint Barthélémy, citée en exemple, a été organisée par le pouvoir en place (royal et religieux). Je préfère citer l'exemple des catholiques de Sancerre qui prirent le parti des protestants lors du siège de la ville par les troupes du roi. Une fois de plus, les atrocités furent du côté du pouvoir royal.

samedi 23 mars 2013

Friedrich Nietzsche : Par-delà le bien et le mal

Lisez bien attentivement ce texte, extrait du premier chapitre de "Par-delà le bien et le mal". Il est selon moi, essentiel.





" Nous ne voyons pas dans la fausseté d'un jugement une objection contre ce jugement ; c'est là, peut-être, que notre nouveau langage paraîtra le plus déroutant. La question est de savoir dans quelle mesure un jugement est apte à promouvoir la vie, à la conserver, à conserver l'espèce, voire à l'améliorer, et nous sommes enclins à poser en principe que les jugements les plus faux sont les plus indispensables à notre espèce, que l'homme ne pourrait pas vivre sans se rallier aux fictions de la logique, sans rapporter la réalité au monde purement imaginaire de l'absolu et de l'identique, sans fausser continuellement le monde en y introduisant le nombre. Car renoncer aux jugements faux serait renoncer à la vie même, équivaudrait à nier la vie. Reconnaître la non-vérité comme la condition de la vie, voilà certes une dangereuse façon de s'opposer au sens des valeurs qui a généralement cours, et une philosophie qui prend ce risque se situe déjà, du même coup, par-delà bien et mal. "


Par-delà le bien et le mal (1886), I, 4,



P. S. :
Je pense souvent à ce texte, lorsque je réfléchis à certaines prises de positions de scientifiques, plus particulièrement lorsqu'il s'agit de mathématiciens, qui croient pouvoir tout comprendre et prévoir avec des modèles mathématiques, que ce soient, les hommes, les marchés financiers, ou le climat. Je trouve cela d'une exquise naïveté.

Voir par exemple cet article sur Transitio : Watzlawick, Nietzsche et la modélisation des systèmes…
Et cet autre, toujours sur Transitio : Les hérétiques sauvés par le CO2, petite réflexion sur la science et les scientifiques




vendredi 22 mars 2013

Henri Laborit : Éloge de la fuite

    Les ouvrages d'Henri Laborit m'ont beaucoup apporté. Ils ont incroyablement étendu ma compréhension du monde. Ils m'ont permis de comprendre mieux mon comportement et celui de mes semblables. Henri Laborit fut l'un des premiers auteurs à expliquer aussi clairement la structure et le fonctionnement de notre cerveau. Je devrais dire plutôt "de nos cerveaux", c'est-à-dire la superposition de cerveaux dont nous avons hérités de notre longue évolution.

    J'aurais pu vous donner à lire un extrait de "L'éloge de la fuite", de "L'agressivité détournée" ou de "La nouvelle grille" (grille d'interprétation du monde). Mais j'ai trouvé ce texte, qui, je trouve, donne un bon aperçu de la pensée d'Henri Laborit.

    En le lisant, vous comprendrez peut-être mieux pourquoi lorsque vous rentrez chez vous le soir, épuisé et énervé par votre travail, c'est sur votre conjoint que votre agressivité refoulée va se déverser, et pourquoi si vous en venez à vous séparer, ce sera parce que vous n'avez pas pu mettre votre poing dans la figure de votre chef. Vous comprendrez aussi beaucoup d'autres choses je l'espère ;-).

"Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les Hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent, tant qu’on n’aura pas dit que, jusqu’ici, c’est toujours pour DOMINER les autres, il y a peu de chance qu’il y ait quelque chose qui change."

« La seule raison d’être d’un être c’est d’ETRE. C’est-à-dire de maintenir sa structure. C’est se maintenir en vie, sans cela il n’y aurait pas d’être. Remarquez que les plantes peuvent se maintenir en vie sans se déplacer, elles puisent leur nourriture directement dans le sol, à l’endroit où elles se trouvent. Et grâce à l’énergie du soleil, elles transforment cette matière inanimée qui est dans le sol en leur propre matière vivante.

Les animaux, eux, donc l’Homme qui est un animal, ne peuvent se maintenir en vie qu’en consommant cette énergie solaire déjà transformée par les plantes ; et cela exige de se déplacer. Ils sont forcés d’agir à l’intérieur d’un espace. Et pour se déplacer dans un espace, il faut un système nerveux. Et ce système nerveux va agir, va permettre d’agir sur l’environnement et dans l’environnement. Toujours pour la même raison, pour assurer la SURVIE.

Si l’action est efficace, il va en résulter une sensation de plaisir. Ainsi, une pulsion pousse les êtres vivants à maintenir leur équilibre biologique, leur structure vivante à se maintenir en vie, et cette pulsion va s’exprimer dans quatre comportements de base :

Un comportement de CONSOMMATION, c’est le plus simple, le plus banal, il assouvit un besoin fondamental :
    • Boire, manger, copuler,
    • Un comportement de FUITE,
    • Un comportement de LUTTE,
    • Un comportement d’INHIBITION.
Un cerveau, ça ne sert pas à penser, mais ça sert à AGIR.

L’évolution des espèces est conservatrice, et dans le cerveau des animaux, on trouve des formes très primitives.

Il y a un premier cerveau que Mac Lean a appelé le cerveau REPTILIEN, c’est celui des reptiles en effet, et qui déclenche des comportements de SURVIE IMMEDIATE, sans quoi l’animal ne pourrait survivre.

Boire et manger lui permettent de maintenir sa structure, et copuler lui permet de se reproduire.

Lorsque l'on arrive aux mammifères, un second cerveau s’ajoute au premier et d’habitude on dit (cf. Mac Lean) que c’est le cerveau de la mémoire.


Sans mémoire de ce qui est agréable ou désagréable, il n’est pas question d’être heureux, triste, angoissé. Il n’est pas question d’être en colère ou amoureux, et on pourrait presque dire : « Qu’un être vivant est une mémoire qui agit ».

Un troisième cerveau s’ajoute aux deux premiers : le cortex cérébral. Chez l’Homme, il a pris un développement considérable, on l’appelle cortex associatif.
Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie qu’il associe les voies nerveuses sous-jacentes et qui ont gardé la trace des expériences passées et les associe d’une façon différente de celles dont elles ont été impressionnées par l’environnement, au moment même de l’expérience. C’est-à-dire que l’Homme va pouvoir CRÉER, réaliser un processus IMAGINAIRE.

Dans le cerveau de l’Homme, les trois cerveaux superposés existent toujours. Nos pulsions sont toujours celles très primitives du cerveau reptilien. Les trois étages du cerveau devront fonctionner ensemble, et pour ce faire, ils vont être reliés par des faisceaux. L’un s’appelle le faisceau de la RÉCOMPENSE. L’autre, celui de la PUNITION. C’est ce second faisceau qui va déboucher sur la FUITE ou la LUTTE, un autre encore va aboutir à l’INHIBITION de l’action.

Des exemples : la caresse d’une mère à son enfant, la décoration qui va flatter le narcissisme d’un guerrier, les applaudissements qui vont accompagner la tirade d’un acteur.

Tout cela libère des substances chimiques dans le faisceau de la RÉCOMPENSE et aboutira au PLAISIR de celui qui en est l’objet.

Mais j’ai parlé de la mémoire. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’au début de l’existence, le cerveau est IMMATURE. Dans les deux ou trois premières années de la vie d’un Homme, l’expérience qu’il aura du milieu qui l’entoure sera indélébile et constituera quelque chose de considérable pour l’évolution de son comportement dans toute son existence. Et finalement, nous devons nous rendre compte que ce qui pénètre dans notre système nerveux depuis la naissance et peut-être avant, in utero, les stimuli qui vont pénétrer dans notre système nerveux nous viennent essentiellement des autres, et que nous ne sommes que les AUTRES. Quand nous mourrons, ce sont les autres que nous avons intériorisés dans notre système nerveux, qui nous ont construits, qui ont construit notre cerveau, qui l’ont rempli, qui vont mourir.

Ainsi, nos trois cerveaux sont là, les deux premiers fonctionnent de façon INCONSCIENTE, nous ne savons pas ce qu’ils nous font FAIRE. Ce sont les pulsions instinctuelles, les automatismes culturels. Le troisième cerveau nous fournit un langage explicatif qui donne toujours une excuse, un alibi, au fonctionnement inconscient des deux premiers.
Il faut se représenter l’inconscient comme une mer profonde, le conscient comme l’écume qui naît, qui disparaît et renaît à la crête des vagues. C’est la partie très superficielle de cet océan écorché par le vent.

On peut donc distinguer quatre types principaux de comportement :

Le premier est le comportement de CONSOMMATION, qui assouvit les besoins fondamentaux,

Le deuxième est un comportement de GRATIFICATION, quand on a l’expérience d’une action qui aboutit au plaisir, on essaie de la renouveler,

Le troisième est un comportement qui répond à la PUNITION, soit par la FUITE qui l’évite, soit par la LUTTE qui détruit le sujet de l’agression,

Le dernier est un comportement d’INHIBITION, on ne bouge plus, on attend en tension et on débouche sur l’angoisse. Et l’angoisse c’est l’impossibilité de dominer une situation.

Prenons un rat que l’on met dans une cage à deux compartiments, c’est-à-dire un espace séparé par une cloison dans laquelle se trouve une porte et dont le plancher est électrifié de manière intermittente. Avant que le courant électrique ne passe dans le grillage du plancher, un signal prévient l’animal que quatre secondes après le courant va passer. Au départ il ne le sait pas. Il s’en aperçoit très vite. Au début, il est inquiet et très rapidement, il s’aperçoit qu’il y a une porte ouverte et il passe dans l’autre pièce. La même chose va se reproduire quelques secondes après, et il apprendra aussi très vite qu’il peut éviter la punition du petit choc électrique dans les pattes, en passant dans le compartiment de la cage où il se trouvait au départ. Cet animal qui subit cette expérience pendant une dizaine de minutes par jour, pendant sept jours consécutifs, sera en parfait état, en parfaite santé à l’issue des sept jours. Sa tension est parfaite, pas d’hypertension artérielle, poil lisse. Par la fuite, il a évité la punition et a maintenu son intégrité biologique. 

Ce qui est facile pour un rat en cage est beaucoup plus difficile pour un Homme en société. En particulier, certains besoins ont été créés par cette vie en société et cela, depuis son enfance. Il est rare qu’il puisse, pour assouvir ses besoins, aboutir à la LUTTE, lorsque la FUITE n’est pas efficace.

Quand deux individus ont des projets différents ou le même projet et qu’ils entrent en compétition pour la réalisation de ce projet, il y a un gagnant, un perdant. Il y a établissement d’une dominance de l’un des individus par rapport à l’autre. La recherche de la dominance, dans un espace qu’on peut appeler le TERRITOIRE, est la base fondamentale de tous les comportements humains, et cela en pleine inconscience des motivations.

Il n’y a donc pas d’instinct de PROPRIÉTÉ, il n’y a donc pas non plus d’instinct de DOMINANCE, il y a simplement l’apprentissage, par le système nerveux d’un individu, de la nécessité pour lui de conserver à sa disposition un objet ou un être qui est aussi désiré, envié par un autre être. Et il sait, par apprentissage, que dans cette compétition, s’il veut garder l’objet ou l’être à sa disposition, il devra DOMINER.

Nous avons déjà dit que nous n’étions que les AUTRES.

Un enfant sauvage abandonné loin des autres ne deviendra jamais un Homme. Il ne saura jamais marcher ni parler. Il se conduira comme un petit animal.

Grâce au langage, les Hommes ont pu transmettre, de générations en générations, toute l’expérience qui s’est faite au cours des millénaires du monde. Il ne peut plus maintenant et depuis longtemps déjà, assurer à lui seul sa SURVIE, il a besoin des autres pour vivre, il ne sait pas tout faire, il n’est pas POLYtechnicien.

Dès le plus jeune âge, la SURVIE du groupe est liée à l’apprentissage, chez le petit de l’Homme, de ce qui est nécessaire pour vivre heureux en société. On lui apprend à ne pas faire caca dans sa culotte, à faire pipi dans le pot. Et très rapidement, on lui apprend comment il doit se comporter pour que la cohésion du groupe puisse exister.

On lui apprend ce qui est beau, ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui est laid. On lui dit ce qu’il doit faire et on le punit ou on le récompense quelle que soit sa propre recherche du plaisir. Et on le punit et on le récompense suivant que son action est conforme à la SURVIE du groupe.

Le fonctionnement de notre système nerveux commence à peine à être compris. Depuis une vingtaine ou une trentaine d’années, nous sommes capables de comprendre comment, à partir de molécules chimiques qui constituent le cerveau, qui en forment la base, s’établissent les voies nerveuses qui vont être codées, imprégnées par l’apprentissage culturel et tout cela, dans un mécanisme inconscient ; c’est-à-dire que nos pulsions instinctuelles et nos automatismes culturels seront masqués par un langage, par un discours logique.

Le langage ne contribue ainsi qu’à cacher la cause des dominances, des mécanismes et les établissements de ces dominances et à faire croire à l’individu qu’en œuvrant pour l’ensemble social, il va vivre son propre plaisir. Alors qu’il ne fait, en général, que maintenir des situations hiérarchiques qui se cachent sous des alibis langagiers, des alibis fournis par le langage qui lui servent, en quelque sorte, d’excuse.

Dans la seconde expérience sur le rat, la porte de communication entre les deux compartiments est fermée. Le rat ne peut pas fuir, il va donc être soumis à la punition à laquelle il ne peut pas échapper. Cette punition va provoquer chez lui un comportement d’INHIBITION. Il apprend que toute action est inefficace, qu’il ne peut ni FUIR, ni LUTTER, de fait il s’INHIBE.
Et cette inhibition s’accompagne d’ailleurs chez l’Homme de ce qu’on appelle l’angoisse et s’accompagne aussi, dans son organisme, de pulsions biologiques extrêmement profondes. Ainsi, si un microbe passe dans les environs, s’il en porte aussi sur lui-même, alors que normalement il aurait pu les faire disparaître, là ne pouvant pas, il fera une infection, s’il a une cellule cancéreuse qu’il aurait détruite, il va faire une évolution cancéreuse. Et ces troubles biologiques aboutissent à tout ce qu’on appelle les maladies de civilisation ou maladies psychosomatiques : les ulcères de l’estomac, les hypertensions artérielles, l’insomnie, la fatigue, le MAL ETRE.

Dans la troisième expérience sur le rat, le rat ne peut pas fuir, il va donc recevoir toutes les punitions, mais il sera en face d’un autre rat qui lui servira d’adversaire, et dans ce cas il va lutter. Cette lutte est absolument inefficace, elle ne lui permet pas d’éviter la punition, mais il AGIT. Un système nerveux ne sert qu’à AGIR. Ce rat ne fera AUCUN accident pathologique de ceux que nous avions rencontrés dans le cas précédent. Il sera en très bon état et pourtant il aura subi toutes les punitions.

Or, chez l’Homme, les lois sociales interdisent généralement cette violence défensive. L’ouvrier qui voit tous les jours son chef de chantier dont la tête ne lui revient pas, ne peut pas lui casser la figure, parce qu’on lui enverrait les agents. Il ne peut pas fuir car il serait au chômage et tous les jours de sa vie, toutes les semaines du mois, tous les mois de l’année, les années qui, quelquefois, se succèdent, il est en inhibition de l’action. L’Homme a plusieurs façons de lutter contre cette inhibition de l’action. Il peut le faire par l’agressivité. Elle n’est jamais gratuite, elle est toujours en réponse à une inhibition de l’action. Cela débouche sur une explosion agressive qui est rarement rentable mais qui, sur le plan du système nerveux, est parfaitement explicable.

Ainsi, répétons-le, cette situation dans laquelle un individu peut se trouver, d’inhibition dans son action, si elle se prolonge, commande à toute la pathologie. Les perturbations biologiques qui l’accompagnent vont déchaîner aussi bien l’apparition de maladies infectieuses que tous les comportements des maladies mentales.

Quand son agressivité ne peut plus s’exprimer sur les autres, elle peut encore s’exprimer sur lui-même de deux façons. Il SOMATISERA ; il dirigera son agressivité sur son estomac où il fera un trou, un ulcère, sur son cœur et ses vaisseaux, il fera de l’hypertension artérielle, quelquefois même des lésions aiguës qui aboutissent aux maladies cardiaques brutales, infarctus, maladies cérébrales ou des urticaires ou des crises d’asthme. Il pourra aussi orienter son agressivité contre lui-même d’une façon encore plus efficace, il peut se suicider. Et quand on ne peut pas être agressif envers les autres, on peut, par le suicide, être agressif encore, par rapport à soi.

L’inconscient constitue un instrument redoutable, non pas tellement par son contenu refoulé, il refoule (punition) parce que très douloureux à exprimer, il serait puni par la socio-culture, mais par tout ce qui est, au contraire, autorisé (récompense) et quelquefois même récompensé par la socio-culture qui a été placée dans son cerveau depuis sa naissance, dont il n’a pas conscience de la présence en lui. C’est pourtant ce qui guide ses actes. C’est cet inconscient-là qui n’est pas l’inconscient freudien qui est le plus dangereux. En effet, ce qu'on appelle la personnalité d’un Homme s’est établi sur un tel bric-à-brac de jugements de valeur, de préjugés, de lieux communs qui pèsent et qui, à mesure que son âge avance, deviennent de plus en plus rigides, de moins en moins remis en question. Et quand une seule pierre de cet édifice est ôtée, que tout l’édifice s’écroule et qu’il découvre l’angoisse, que cette angoisse ne reculera pour s’exprimer ni devant le meurtre pour l’individu, ni devant le génocide ou la guerre pour les groupes sociaux.

On commence à comprendre par quels mécanismes, pourquoi et comment, à travers l’histoire et dans le présent, se sont établies les échelles hiérarchiques de DOMINANCE.

Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les Hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent, tant qu’on n’aura pas dit que, jusqu’ici, c’est toujours pour DOMINER les autres, il y a peu de chance qu’il y ait quelque chose qui change. »

P.S.Si vous cherchez une piste pour "sortir du marécage déterministe", je vous propose de lire aussi un article qui se trouve ici : http://www.article11.info/?Sur-l-Eloge-de-la-fuite-ou-la