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samedi 23 mars 2013

Friedrich Nietzsche : Par-delà le bien et le mal

Lisez bien attentivement ce texte, extrait du premier chapitre de "Par-delà le bien et le mal". Il est selon moi, essentiel.





" Nous ne voyons pas dans la fausseté d'un jugement une objection contre ce jugement ; c'est là, peut-être, que notre nouveau langage paraîtra le plus déroutant. La question est de savoir dans quelle mesure un jugement est apte à promouvoir la vie, à la conserver, à conserver l'espèce, voire à l'améliorer, et nous sommes enclins à poser en principe que les jugements les plus faux sont les plus indispensables à notre espèce, que l'homme ne pourrait pas vivre sans se rallier aux fictions de la logique, sans rapporter la réalité au monde purement imaginaire de l'absolu et de l'identique, sans fausser continuellement le monde en y introduisant le nombre. Car renoncer aux jugements faux serait renoncer à la vie même, équivaudrait à nier la vie. Reconnaître la non-vérité comme la condition de la vie, voilà certes une dangereuse façon de s'opposer au sens des valeurs qui a généralement cours, et une philosophie qui prend ce risque se situe déjà, du même coup, par-delà bien et mal. "


Par-delà le bien et le mal (1886), I, 4,



P. S. :
Je pense souvent à ce texte, lorsque je réfléchis à certaines prises de positions de scientifiques, plus particulièrement lorsqu'il s'agit de mathématiciens, qui croient pouvoir tout comprendre et prévoir avec des modèles mathématiques, que ce soient, les hommes, les marchés financiers, ou le climat. Je trouve cela d'une exquise naïveté.

Voir par exemple cet article sur Transitio : Watzlawick, Nietzsche et la modélisation des systèmes…
Et cet autre, toujours sur Transitio : Les hérétiques sauvés par le CO2, petite réflexion sur la science et les scientifiques




mercredi 27 janvier 2010

Michel Onfray : Qu'est-ce que la tragédie ?

    Voici un extrait de l'un des cours que Michel Onfray donne gratuitement depuis 8 ans, au sein de son université populaire de Caen.
    Beaucoup de gens n'aiment pas Michel Onfray, c'est bon signe, à n'en point douter ! (Voir ma mise à jour du 24/05/2021 en bas de page).
    Il enseigne une passionnante contre-histoire de la philosophie.
    J'ai écouté tous ses cours avec un grand plaisir sur France Culture. Et c'est en l'écoutant que j'ai eu envie de lire Nietzsche (et je ne m'en suis toujours pas remis).
    Je l'ai rencontré un soir de mai 2008, à Argentan et je l'ai trouve très sympathique. Michel Onfray est un athée et un révolté ? Oui, comme tous ceux qui aiment trop les gens...

    J'ai choisi cet extrait dans lequel il donne sa définition de la tragédie.

    L'étymologie de tragédie suppose que l’on sacrifie le bouc. Cela renvoie au théâtre grec qui suppose la purification, la catharsis.
    Il y a, dans le temple de Delphes, un oratoire consacré à Esculape, le dieu de la médecine, où on pratique une médecine extraordinaire. On sacrifie des animaux, les fameux boucs, et d’autres animaux aussi. On dépèce ces animaux. On met les peaux dans des pièces et les gens, qui viennent pour se faire soigner, dorment dans ces pièces sur les peaux des animaux sacrifiés. Il y a des cérémonies bachiques. On chante, on crie. Il y a du thermalisme, d’une certaine manière. Et puis, il y a du théâtre. Il y a une fonction thérapeutique au théâtre. Tragédie et comédie. On a des affects. Il faut s’en purifier avec de la tragédie, c'est-à-dire qu’il s’agit de jouer quelque chose qui sera douloureux, donc du crime, de l’inceste, du parricide, tout ce qu’on trouve chez les tragédiens, Eschyle, Sophocle, Euripide.

    La catharsis, donc la purification, permet la terreur et la pitié, souligne Aristote. Quand vous avez joué de terreur et de pitié, que vous avez fait de la tragédie l’occasion d’une purification, une catharsis de vous-même, alors vous recouvrez la santé.

    Le théâtre, c’est l’occasion de scénographier des corps, mais aussi de décrire des passions, des pulsions. Quand on les aura vécues, sur le mode de la mise à distance, de la scène, on pourra s’en préserver. On pourra s’en dispenser de les vivre au quotidien. C’était vaguement la pensée grecque sur ce sujet.
    L’expression « c’est tragique ! » que l’on utilise aujourd’hui vient du théâtre grec.

    Qu’est-ce que le tragique ?
    C’est ce qui se trouve à égale distance de l’optimisme et du pessimisme. L’optimiste voit le meilleur partout et le pessimiste voit le pire partout. C’est le fameux verre, à moitié plein ou à moitié vide. Cela dépend si c’est de l’huile de ricin ou un château Yquem . Votre verre, à demi rempli, est à demi plein ou à demi vide. On est dans une subjectivité absolue. Le tragique, c’est celui qui n’est, ni optimiste, ni pessimiste, mais voit le réel comme il est. C’est la définition que j’en donnerais. Un grand philosophe d’aujourd’hui, Clément Rosset, aborde cette question du tragique, sans que je défende les mêmes options sur le sujet. Le tragique, c’est celui qui tache de congédier, de conjurer les arrières mondes. C’est celui qui voit la mort, qui voit la douleur, l’entropie, la négativité, la souffrance.

    Le philosophe tragique, c’est celui qui dit : «Tout cela est vrai, mais tout cela est faux.».

    Le réel est tragique parce qu’il y a de l’inscription dans le temps, parce que nous sommes dans le temps, et que cela suppose, ce qu’en thermodynamique, on appelle de l’entropie, c'est-à-dire de l’usure, à force de fonctionner.
    Un fonctionnement induit une usure, puis une disparition. C’est l’entropie.
    Cela nous concerne aussi. Nous sommes marqués par l’entropie. Nous vivons, et vivre, c’est un peu mourir chaque jour, tout le temps. Et nous allons vers cette mort-là. Le tragique, c’est celui qui voit cela. Il dit :«Le réel est marqué par l’entropie. Il est marqué par la négativité. Il est marqué par la souffrance. »
    Mais il ajoute : «Il n’y a pas que cela. Le monde ne se réduit pas à cela. Il y a d’autres choses aussi, dans le réel.»
    Il s’agit de composer avec cela. Le tragique tache de voir le réel en face, et accepte de voir que la mort est là. On ne va quand même pas s’exciter là dessus et passer sa vie sur la mort.

    Je pense que Montaigne est un philosophe tragique, il propose une sagesse tragique. Le tragique dit : « Puisque nous allons mourir, il faut l’accepter, ne pas pratiquer le déni, ne pas dire que la mort, n’est pas la mort, ou que la mort est autre chose que la mort. La mort existe. C’est la fin, la disparition, l’abolition de tout ce qui est vivant. Alors, à partir de ce soubassement, il s’agit de fabriquer une philosophie qui nous permettra de vivre en attendant.»

    Cette philosophie qui permet de vivre « en attendant» est soit le démonisme ou soit l’hédonisme . Le démonisme permet d’identifier le souverain bien au bonheur alors que l’hédonisme identifie le souverain bien au plaisir.
    Plaisir et bonheur ne sont pas exactement la même chose. Cela entretient une parenté. L’hédonisme est un eudémonisme plus violent. L’eudémonisme serait un hédonisme plus doux. Seule une philosophie tragique rend possible l’émergence de l’hédonisme ou de l’eudémonisme.

    Ces sagesses sont d’actualité. Bouddha procède comme cela. Quand on l’a confiné dans son espace et qu’il en sort un jour, il découvre de la douleur, de la souffrance, de la misère, de la vieillesse. Il se demande : «C’est cela la vie ? Ce n’est pas possible ! »
    Pour vivre avec sagesse dans cette négativité, il va fabriquer la philosophie bouddhique que nous connaissons, c'est-à-dire la libération des désirs, des pulsions, des passions, l’espèce de purification de soi pour se défaire de ce qui est soumis à l’entropie pour pouvoir viser une espèce de réunion du principe lumineux en nous avec la planète entière, qui permet le nirvana, la jouissance de la déprise de soi-même.

    Cette philosophie tragique me semble être le contraire de l’optimisme des Chrétiens ou des religions quelles qu’elles soient. Les religieux sont des optimistes. Ils considèrent qu’il y aurait une écriture de l’Histoire. Ce qu’on appelle la téléologie.
    Cela me semble une philosophie à courte vue, tout comme me semblent à courtes vues, les pensées de Cioran, de Schopenhauer ou de quelques autres qui sont dans la négativité pure, et qui considèrent, à la mode gnostique, car Cioran est un gnostique, qu’il y aurait, dans ce réel, rien à attendre, parce que le monde serait la création d’un mauvais démiurge. Il n’y a donc rien à faire dans un univers dominé par le mal.

    Ni optimiste, ni pessimiste, ni des gnoses de l’entropies, ni des eschatologies, des philosophies de la fin pour nous conduire vers des paradis supposé, mais une philosophie tragique.

    Nietzsche est un tragique. Les stoïciens sont des tragiques. Montaigne est un tragique. Spinoza aussi. Autant d’individus qui nous disent : «Adhérer à la nécessité.»
  
Merci Michel... 

Mise à jour au 24/05/2021 :
Michel Onfray a bien changé depuis cette époque. Celui qui se prétendait un hédoniste et un disciple de Nietzsche a fini par devenir un ronchon poujadiste accablé de ressentiment. C'est bien dommage. 

dimanche 15 novembre 2009

Nietzsche : Vérité ? Connaissance ? Art ?


Toujours je reviens à Nietzsche...

La vérité ? La connaissance ? L'art ?
"L'art" : répond Nietzsche.


    Le texte ci-dessous provient de son ouvrage intitulé : La philosophie à l’époque tragique des Grecs
Il est extrait de l'une des Cinq préfaces à cinq livres qui n’ont pas été écrits
Celle-ci se nomme : ''La passion de la vérité''

Ci-contre, La Vérité sortant du puits d'Edouard Debat-Ponsan

Ci-dessous, l'extrait du livre :

"La vérité ! Folie visionnaire d’un dieu ! Qu’importe aux hommes la vérité !

Et qu’était-ce donc que la "vérité" héraclitéenne !
Et où est-elle partie ? Un rêve envolé, effacé des masques de l’humanité avec d’autres rêves !... Elle n’a pas été la première !
Peut-être un démon impassible ne saurait-il trouver, face à tout ce que nous nommons de ces fières métaphores : "histoire universelle", "vérité" et "gloire", que ces mots :
"En quelque coin reculé de l’univers éparpillé dans les scintillements d’innombrables systèmes solaires, il y eut un jour un astre sur lequel des animaux doués d’intelligence inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus orgueilleuse et la plus trompeuse de l’histoire universelle, mais ce ne fut qu’une minute. A peine la nature eut-elle le temps de respirer que l’astre se figea ; et les animaux intelligents durent mourir. Leur temps certes était venu : car bien qu’ils se fussent flattés d’avoir déjà de grandes connaissances, ils en étaient arrivés, à leur grande déception, à découvrir, en fin de compte, que toutes leurs connaissances étaient fausses. Ils périrent et disparurent avec la mort de la vérité. Tel fut le sort de ces animaux voués au désespoir, qui avaient inventé la connaissance."

Tel serait le destin de l’homme, s’il n’était précisément qu’un animal connaissant ; la vérité le pousserait au désespoir et à l’anéantissement : la vérité de sa condition d’éternel condamné à la non-vérité. Mais l’homme se contente de sa seule foi dans la vérité accessible, dans l’illusion toute proche qui lui inspire une confiance absolue. Ne vit-il pas au fond grâce à la perpétuelle illusion qu’il subit ? La nature ne lui dissimule-t-elle pas la plupart des choses, et, surtout les plus proches, comme son propre corps, dont il n’a qu’une « conscience » fantasmagorique ? Il est prisonnier de cette conscience, et la nature a jeté la clef. O fatale curiosité du philosophe qui le pousse à jeter un regard par une fente de cette cellule, sa conscience, vers son extériorité et ses soubassements : peut-être pressent-il alors combien l’homme s’appuie sur un fond de voracité, d’insatiabilité, de dégoût, de cruauté, de criminalité, et poursuit ses rêves, attaché sur le dos d’un tigre.

"Laissez-le attaché", crie l’art. "Réveillez-le", crie le philosophe, dans sa passion de la vérité. Mais tandis qu’il croit secouer le dormeur, il sombre lui-même dans une somnolence magique encore plus profonde ; et peut-être rêve-t-il alors des "idées" ou de l’immortalité. L’art est plus puissant que la connaissance, car c’est lui qui veut la vie, tandis que le but ultime qu’atteint la connaissance n’est autre que… l’anéantissement.


vendredi 2 octobre 2009

Friedrich Nietzsche : L'apparition de la conscience


Le gai savoir !

Quand vous aurez lu cet extrait décrivant l'apparition de la conscience chez l'homme, vous comprendrez pourquoi Freud refusait de lire Nietzsche, afin de ne pas être influencé...

Ce texte est extrait de son livre "Le gai savoir" (GF Flammarion)

Cinquième livre

Nous, sans peur
...

La conscience en général ne s’est développée que sous la pression du besoin de communication, - elle ne fut dès le début nécessaire, utile, que d’homme à homme (en particulier entre celui qui commande et celui qui obéit), et elle ne s’est également développée qu’en rapport avec le degré de cette utilité. La conscience n’est proprement qu’un réseau de relations d’homme à homme, - et c’est seulement en tant que telle qu’elle a dû se développer : l’homme érémitique et prédateur n’aurait pas eu besoin d’elle. Le fait que nos actions, nos pensées, nos sentiments, nos besoins, nos mouvements pénètrent notre conscience – au moins en partie -, c’est la conséquence d’un « il faut » ayant exercé sur l’homme une autorité terrible et prolongée : il avait besoin, étant l’animal le plus exposé au danger, d’aide, de protection, il avait besoin de son semblable, il fallait qu’il sache exprimer sa détresse, se faire comprendre – et pour cela, il avait d’abord besoin de « conscience », même, donc, pour « savoir » ce qui lui manque, pour « savoir » ce qu’il éprouve, pour « savoir » ce qu’il pense. Car pour le dire encore une fois : l’homme, comme toute créature vivante, pense continuellement, mais ne le sait pas ; la pensée qui devient consciente n’en est que la plus infime partie, disons : la partie la plus superficielle, la plus mauvaise : - car seule cette pensée consciente advient sous forme de mots, c’est à dire de signes de communication, ce qui révèle la provenance de la conscience elle-même. Pour le dire d’un mot, le développement de la langue et le développement de la conscience (non pas de la raison, mais seulement de la prise de conscience de la raison) vont main dans la main. Que l’on ajoute qu’il n’y a pas que le langage qui serve à jeter un pont d’homme à homme, mais aussi le regard, la pression, le geste ; la prise de conscience en nous-mêmes de nos impressions sensorielles, la force de pouvoir les fixer et en quelque sorte de les poser en dehors de nous s’est accrue à raison de l’augmentation du besoin de les transmettre à d’autres au moyen de signes. L’homme qui invente des signes est du même coup l’homme dont la conscience de soi devient la plus pénétrante ; c’est seulement en tant qu’animal social que l’homme a appris à prendre conscience de lui-même, - il le fait encore, il le fait toujours d’avantage. - Ma pensée est, comme on le voit : que la conscience n’appartient pas proprement à l’existence individuelle de l’homme, bien plutôt à ce qui en lui est nature communautaire et grégaire ; qu’elle ne s’est également développée avec finesse, ce qui en est la conséquence, qu’en rapport à l’utilité communautaire et grégaire, et que par conséquent chacun de nous, en dépit de toute sa volonté de se comprendre lui-même de manière aussi individuelle que possible, de « se connaître soi-même », ne prendra jamais conscience précisément que du non-individuel en lui, de sa « moyenne », - que notre pensée même est continuellement, en quelque sorte, mise en minorité par le caractère de la conscience – par le « génie de l’espèce » qui commande en elle – et se voit retraduite dans les perspectives du troupeau. Toutes nos actions sont au fond incomparablement personnelles, singulières, d’une individualité illimitée, cela ne fait aucun doute ; mais dès que nous les traduisons en conscience, elles semblent ne plus l’être… Voilà le véritable phénoménalisme et perspectivisme, tel que je le comprends : la nature de la conscience animale implique que le monde dont nous pouvons avoir conscience n’est qu’un monde de surfaces et de signes, un monde généralisé, vulgarisé, - que tout ce qui devient conscient devient par la même plat, inconsistant, stupide à force de relativisation, générique, signe, repère pour le troupeau, qu’à toute prise de conscience est liée une grande et radicale corruption, falsification, superficialisation et généralisation.
...

 


Friedrich Nietzsche : Par-delà bien et mal, morceaux choisis


Friedrich Nietzsche,
Voici encore quelques extraits de son livre "Par-delà bien et mal"
Choisis au hasard ?


Des préjugés des philosophes,

5.

Qu’est-ce qui nous pousse à considérer tous les philosophes d’un œil à demi méfiant, à demi ironique ? Ce n’est pas leur innocence, bien qu’elle transparaisse à tout moment, les erreurs dans lesquelles ils tombent et se fourvoient su fréquemment et si vite, en un mot leurs enfantillages et leur puérilité, - c’est leur manque de probité lorsque tous en chœur, ils élèvent une grande clameur vertueuse pour peu que l’on touche, même indirectement, au problème de la sincérité. Ils se donnent tous pour des gens qui se seraient haussés jusqu’à leurs opinions propres par l’exercice spontané d’une dialectique froide, pure et divinement sereine (à l’inverse des mystiques de tout ordre, qui sont plus honnêtes et plus grossiers, et parlent de leur « inspiration »), alors qu’ils ne font que défendre, avec des arguments découverts après coup, quelque thèse arbitraire, quelque idée gratuite, une « intuition » quelconque, ou encore, le plus souvent, quelque vœu de leur cœur, qu’ils ont fait passer préalablement au crible de leur abstraction. Ce sont tous des avocats sans le savoir, et par surcroit des avocats de leurs préjugés, qu’ils baptises « vérités » ; ils sont très éloignés de ce courage de la conscience qui s’avoue ce qu’il est, très éloignés de ce bon goût du courage qui donne à comprendre ce qu’il en est, soit pour prévenir un ami ou un ennemi, soit par générosité et pour se moquer de soi.
…
6.

Peu à peu j’ai appris à discerner ce que toute grande philosophie a été jusqu’à ce jour : la confession de son auteur, des sortes de mémoires involontaires et qui n’étaient pas pris pour tels ; de même, j’ai reconnu que les intentions morales (ou immorales) constituaient le germe proprement dit de toute philosophie. De fait, si l’on veut comprendre ce qui a donné le jour aux affirmations métaphysiques les plus transcendantales d’un philosophe, on fera bien (et sagement) de se demander au préalable : à quelle morale veulent-elles (ou veut-il) en venir ? C’est pourquoi je ne crois pas que l’ « instinct de la connaissance » soit le père de la philosophie, mais qu’un autre instinct, ici comme ailleurs, s’est servi de la connaissance (et de la méconnaissance) comme d’un simple instrument.
…

L’esprit libre
25.

…Ecartez-vous plutôt, fuyez dans des retraites ! Et portez des masques, usez de ruses pour passer inaperçus, ou pour vous faire craindre un peu. Et n’oubliez pas le jardin, je vous prie, le jardin aux grilles dorées. Et entourez-vous d’hommes qui soient comme un jardin, ou comme une musique sur l’eau quand le soir tombe et que le jour n’est plus qu’un souvenir. Choisissez la bonne solitude, la solitude libre, capricieuse et légère, celle qui vous accorde aussi le droit de rester bons en quelque manière.
…

Le phénomène religieux
59.
Celui qui a jeté un regard pénétrant sur les choses devine sans peine quelle sagesse il y a dans la superficialité des humains. C’est leur instinct de conservation qui leur apprend à être inconstant, légers et faux. On rencontre ça et là, chez les philosophes aussi bien que chez les artistes, le culte passionné et excessif des « formes pures » ; ne doutons pas que ceux qui ont un tel besoin d’adorer la surface ont fait une fois ou l’autre une tentative malheureuse pour aller au-dessous. Peut-être même existe-t-il une hiérarchie parmi ces enfants dévoyés, les artistes-nés, dont tout le goût qu’ils conservent pour la vie se réduit à leur intention d’en fausser l’image (comme s’ils voulaient se venger obstinément de l’existence) ; on pourrait mesurer leur dégoût de la vie au degré de fausseté qu’ils souhaitent conférer à cette image, à la manière dont ils l’épurent, la spiritualisent, la divinisent ; on pourraient ranger les homines religiosi parmi les artistes, dont ils constitueraient l’expression suprême. C’est la crainte profonde et soupçonneuse de tomber dans un pessimisme incurable qui a contraint des millénaires entiers à s’enferrer dans une interprétation religieuse de l’existence : la crainte de cet instinct qui pressent qu’il pourrait posséder trop tôt la vérité, avant que l’homme soit devenu assez fort, assez dur, assez artiste… Ainsi considérée, la pitié, la « vie en Dieu », apparaît comme le dernier et le plus subtil produit de la peur de la vérité : dévotion et ivresse d’artiste en présence de la plus systématique de toutes les falsifications, volonté d’inverser le vrai, de voir à tout prix le non-vrai. Peut-être la pitié a-t-elle été jusqu’ici le moyen le plus efficace d’embellir l’homme : à travers elle il peut si bien devenir art, surface, harmonie, bonté, qu’on ne souffre plus de son aspect. –

 


Qu’est-ce qui est aristocratique ?

270.
… La souffrance profonde ennoblit ; elle isole. Un des déguisements les plus subtils est l’épicurisme et un certain courage ostentatoire qui prend la souffrance avec légèreté et se défend contre tout ce qui triste et profond. Il est des « hommes joyeux » qui se servent de leur gaieté pour qu’on les comprenne mal : ils veulent être mal compris. Il est des « esprits scientifiques » qui se servent de la science parce qu’elle donne une apparence de sérénité et que l’esprit scientifique permet de conclure que celui qui en fait profession est un homme superficiel : ces hommes veulent induire les autres à une conclusion erronée. Il est des esprits libres et insolents qui voudraient cacher et nier qu’ils sont des cœurs brisés, fiers et incurablement blessés ; la bouffonnerie elle-même est quelquefois le masque d’un savoir douloureux et trop lucide. D’où il suit qu’on fera preuve de délicatesse en respectant « le masque » et en n’allant pas faire preuve de la psychologie et placer sa curiosité au mauvais endroit.