lundi 7 mars 2011

Emmanuel Todd : "Après l’empire - Essai sur la décomposition du système américain"

Emmanuel Todd : "Après l'empire - Essai sur la décomposition de l'empire américain"
Collection folio actuel (poche)


Je viens de commencer ce livre ce matin, et je n’ai pu attendre de le terminer pour vous en communiquer ce large extrait.

Il a été publié en août 2002, et je suis vraiment surpris par la lucidité de l’analyse d’Emmanuel Todd. Tout est dit. Il décrit clairement le dépérissement de nos vieilles démocraties et leurs fatales transformations en oligarchies (régime politique dans lequel le pouvoir est détenu par peu de personnes).


Cinq ans après, Nicolas Sarkozy était élu. Je ne m’en suis toujours pas remis.

Sept ans après, nos vieilles démocraties sont de plus en plus malades. Et des peuples jusque là asservis secouent leurs jougs et rêvent de la démocratie que nous ne savons plus aimer. 
Je regardais ce soir aux infos les révoltés Libyens monter en ligne contre leurs oppresseurs. Une armée de « va-nu-pieds », en casquettes et t-shirts, qui m’a fait penser à nos « sans culottes » de 1792 courant vers la victoire de Valmy. Je ne pousserai pas plus loin la comparaison, le contexte étant quelque peu différent.
Je souhaite cependant une destinée glorieuse à ces insurgés.

C’est parce que je sentais monter la nausée, que modestement je suis entré dans l’arène politique en 2009 en adhérant chez les Verts, et que je me retrouve aujourd’hui candidat suppléant dans la campagne des cantonales. 
Je n’imagine pas pouvoir changer à moi seul la fatale orientation que prend notre société, mais il me devenait impossible d’assister sans rien faire à la mort annoncée de notre démocratie.

Je dédie ce texte au directeur de mon école primaire, M. Ridard, qui m’a fait découvrir lorsque j’étais enfant les beaux côtés de la révolution française et de notre République. C'était certes une histoire de France enjolivée, à la Michelet, mais elle savait faire des graines de citoyens généreux.

Bon, je suis désolé, mon introduction a été plus longue que d'habitude. 

N'hésitez pas à acheter le livre d'Emmanuel Todd !

Voici l'extrait :

La dégénérescence de la démocratie américaine et la guerre comme possible (pages 33 à 38).

La force de Fukuyama est d’avoir très vite identifié un processus de stabilisation du monde non occidental. Mais sa perception des sociétés, on l’a vu, reste influencée par l’économisme ; il ne fait pas du facteur éducatif le moteur central de l’histoire et s’intéresse peu à la démographie. Fukuyama ne voit pas que l’alphabétisation de masse est la variable indépendante, explicative, au cœur de la poussée démocratique et individualiste qu’il décèle. De là vient son erreur majeure : déduire une fin de l’histoire de la généralisation de la démocratie libérale. Une telle conclusion présuppose que cette forme politique est stable sinon parfaite, et que son histoire s’arrête une fois qu’elle est réalisée. Mais si la démocratie n’est que la superstructure politique d’une étape culturelle, l’instruction primaire, la continuation de la poussée éducative, avec le développement des enseignements secondaire et supérieur, ne peut que la déstabiliser là où elle était apparue en premier, au moment même où elle s’affirme dans les pays qui atteignent seulement le stade de l’alphabétisation de masse.

Education secondaire et surtout supérieure réintroduisent dans l’organisation mentale et idéologique des sociétés développées la notion d’inégalité. Les « éduqués supérieurs », après un temps d’hésitation et de fausse conscience, finissent par se croire réellement supérieurs. Dans les pays avancés émerge une nouvelle classe, pesant, en simplifiant, 20% de la structure sociale sur le plan numérique, et 50% sur le plan monétaire. Cette nouvelle classe a de plus en plus de mal à supporter la contrainte du suffrage universel.

La poussée de l’alphabétisation nous avait fait vivre dans le monde de Tocqueville, pour qui la marche de la démocratie était « providentielle », presque l’effet d’une volonté divine. La poussée de l’éducation supérieure nous fait aujourd’hui vivre une autre marche « providentielle », et calamiteuse : vers l’oligarchie. C’est un surprenant retour au monde d’Aristote, dans lequel l’oligarchie pouvait succéder à la démocratie.

Au moment même où la démocratie commence de s’implanter en Eurasie, elle s’étiole donc en son lieu de naissance : la société américaine se transforme en un système de domination fondamentalement inégalitaire, phénomène parfaitement conceptualisé par Michel Lind dans The Next Américan Nation. On trouve en particulier dans ce livre la première description systémique de la nouvelle classe dirigeante américaine postdémocratique, the overclass.

Ne soyons pas jaloux. La France est presque aussi avancée que les Etats Unis dans cette voie. Curieuses « démocraties » que ces systèmes politiques au sein desquels s’affrontent élitisme et populisme, où subsiste le suffrage universel, mais dans lequel les élites de droite et de gauche sont d’accord pour interdire toute réorientation de la politique économique qui conduirait à une réduction des inégalités. Univers de plus en plus loufoque dans lequel le jeu électoral doit aboutir, au terme d’un titanesque affrontement médiatique, au statu quo. La bonne entente au sein des élites, reflet de l’existence d’une vulgate supérieure, interdit que le système politique apparent se désintègre, même lorsque le suffrage universel suggèrerait la possibilité d’une crise. Georges W. Bush est choisi comme président des Etats Unis, au terme d’un processus opaque qui ne permet pas d’affirmer qu’il l’a emporté au sens arithmétique. Mais l’autre grande république « historique », la France, s’offre, peu de temps après, le cas contraire, et donc fort proche dans la logique de Sacha Guitry, d’un président élu avec 82% des suffrages. Le presque unanimisme français résulte d’un autre mécanisme sociologique et politique de verrouillage des aspirations venues des 20% d’en haut, qui pour l’instant contrôlent idéologiquement les 60% du milieu. Mais le résultat est le même : le processus électoral n’a aucune importance pratique ; et le taux d’abstention s’élève irrésistiblement.

En Grande-Bretagne, les mêmes processus de restratification culturelle sont à l’œuvre. Ils furent précocement analysés, par Michael Young dans The Rise of the Meritocracy, court essai réellement prophétique puisqu’il date de 1958. Mais la phase démocratique de l’Angleterre a été tardive et modérée : le passé aristocratique est si proche, toujours incarné dans la persistance d’accents de classes d’une netteté extrême, facilite une transition en douceur vers le nouveau monde de l’oligarchie occidentale. La nouvelle classe américaine est d’ailleurs vaguement envieuse, ce qu’elle manifeste par une posture anglophile, nostalgique d’un passé victorien qui n’est pas le sien.

Il serait donc inexact et injuste de restreindre la crise de la démocratie aux seuls Etats Unis. La Grande-Bretagne et la France, les deux vieilles nations libérales associées par l’histoire à la démocratie américaine, sont engagées dans des processus de dépérissement oligarchique parallèles. Mais elles sont, dans le système politique et économique mondial globalisé, des dominés. Elles doivent donc tenir compte de l’équilibre de leurs échanges commerciaux. Leurs trajectoires sociales doivent, à un moment donné, se séparer de celle des Etats Unis. Et je ne pense pas que l’on pourra parler un jour des « oligarchies occidentales » comme on parlait autrefois des « démocraties occidentales ».


Mais telle est la deuxième grande inversion qui explique la difficulté des rapports entre l'Amérique et le monde. Les progrès planétaires de la démocratie masquent l'affaiblissement de la démocratie en son lieu de naissance. L'inversion est mal perçue par les participants au jeu planétaire. L'Amérique manie toujours fort bien, par habitude plus que par cynisme, le langage de la liberté et de l'égalité. Et bien sûr, la démocratisation de la planète est loin d'être achevée.

Mais ce passage à un stade nouveau, oligarchique, annule l’application de la loi de Doyle sur les conséquences inévitablement apaisantes de la démocratie libérale. Nous pouvons postuler des comportements agressifs de la part d’une caste dirigeante mal contrôlée, et une politique militaire plus aventureuse. En vérité, si l’hypothèse d’une Amérique devenue oligarchique nous autorise à restreindre le domaine de validité de la loi de Doyle, elle nous permet surtout d’accepter la réalité empirique d’une Amérique agressant des démocraties, récentes ou anciennes.  Avec un tel schéma nous réconcilions – non sans une certaine malice il est vrai – les « idéalistes » anglo-saxons qui attendent de la démocratie libérale la fin des conflits militaires et les « réalistes » de même culture qui perçoivent le champ des relations internationales comme un espace anarchique peuplé d’Etats agressifs dans l’éternité des siècles. Admettant que la démocratie libérale mène à la paix, nous admettons aussi que son dépérissement peut ramener la guerre. Même si la loi de Doyle est vraie, il n’y aura pas de paix perpétuelle d’esprit kantien.





PS : Voici encore deux extraits qui me plaisent bien (Mentionnés sur le blog EPIEIKEIA (trouvé via WIKIO)).



"Les sociétés européennes sont nées du labeur de générations de paysans misérables. Elles ont souffert des siècles durant des habitudes guerrières de leurs classes dirigeantes. Elles n'ont découvert que tardivement la richesse et la paix. On peut en dire autant du Japon et de la plus grande partie des pays de l'Ancien Monde. Toutes ces sociétés conservent, dans une sorte de code génétique, une compréhension instinctive de la notion d'équilibre économique. Sur le plan de la morale pratique on y associe encore les notions de travail et de récompense, sur le plan comptable celles de production et de consommation.

La société américaine est en revanche le produit récent d'une expérience coloniale très réussie mais non testée par le temps : elle s'est développée en trois siècles par l'importation sur un sol doté de ressources minérales immenses, très productif sur le plan agricole parce que vierge, d'une population déjà alphabétisée. L'Amérique n'a vraisemblablement pas compris que sa réussite résulte d'un processus d'exploitation et de dépense sans contrepartie de richesses qu'elle n'avait pas créées.

(...)

L'Amérique s'est toujours développée en épuisant ses sols, en gaspillant son pétrole, en cherchant à l'extérieur les hommes dont elle avait besoin pour travailler."

Emmanuel TODD, Après l'empire, Paris, Gallimard, 2002, p. 203-204.

vendredi 31 décembre 2010

Paul Watzlawick : « La réalité de la réalité - Confusion, désinformation, communication »

Paul Watzlawick : « La réalité de la réalité - Confusion, désinformation, communication »
Edité par le Seuil, Collection Points, Anthropologie Sciences humaines

C’est en rédigeant la note d’introduction au livre précédent « Gouverner par le chaos » que je me suis souvenu avoir lu ce livre de Paul Watzlawick
Je l’ai lu il y a trente ans, preuve que ma réflexion sur ce sujet remonte à loin. C’est en excellent livre, qui m’avait beaucoup impressionné à l’époque. La pensée de Watzlawick a fait son chemin depuis.
Je vous propose de lire l’avant-propos de ce livre en espérant sincèrement que vous aurez envie de lire la suite.

Avant-propos (pages 7 à 9)

Ce livre traite du procès par lequel la communication crée ce que nous appelons réalité. Cette formulation peut de prime abord paraître des plus singulières, car on ne doute pas que la réalité est ce qui est, et la communication une simple manière de l’exprimer ou de l’expliquer.

En fait il n’en est rien. Comme ce livre le montrera, notre idée quotidienne, conventionnelle, de la réalité est une illusion que nous passons une partie substantielle de notre vie à étayer, fut-ce au risque considérable de plier les faits à notre propre définition du réel, au lieu d’adopter la démarche inverse. De toutes les illusions, la plus périlleuse consiste à penser qu’il n’existe qu’une seule réalité. En fait ce qui existe, ce ne sont que différentes versions de celle-ci dont certaines peuvent être contradictoires, et qui sont toutes des effets de la communication, non le reflet de vérités objectives et éternelles.

Le rapport étroit entre réalité et communication est une idée relativement neuve. Si les physiciens et les ingénieurs ont depuis longtemps résolu les problèmes liés à la transmission efficace de signaux, si les linguistes ont été durant des siècles engagés dans l’exploration de l’origine et de la structure des langues, si les sémanticiens ont fouillés la signification des signes et des symboles, c’est seulement récemment que la pragmatique de la communication – autrement dit, l’étude des modes de communication par lesquels des individus peuvent en venir à entretenir des rapports délirants, ainsi que des différentes visions du monde qui en résultent – est devenue un terrain de recherches autonome.
Mon intention est de divertir le lecteur en lui proposant sous forme d’anecdotes certaines questions choisies de ce nouveau champ d’investigation scientifique ; des questions qui sont, je l’espère, inhabituelle et intrigantes, et cependant d’une importance immédiate et pratique pour expliquer et l’apparition de différentes conceptions de la réalité et la nature des conflits humains.

Certains des exemples utilisés, qui sont empruntés à la littérature, aux mots d’esprit, aux jeux et aux devinettes, peuvent sembler frivoles mais ne devraient pourtant pas faire oublier le sérieux de la démarche. L’interprétation scientifique dispose de deux méthodes : l’une consiste à développer une théorie pour montrer dans un deuxième temps comment les faits observables la corroborent ; l’autre présente de nombreux exemples tirés de contextes différents, puis entreprend d’en dégager, d’un point de vue pratique, la structure commune et les conclusions qui s’ensuivent. Dans la première méthode, les exemples ont valeur de preuve ; dans la seconde, leur fonction est métaphorique et illustrative : ils sont là pour expliquer quelque chose, pour le transcrire dans un langage plus accessible, mais nécessairement dans le but de prouver quoi que ce soit.

J’ai choisi la seconde approche et à travers elle j’espère permettre au lecteur de s’introduire, pour ainsi dire par la porte de derrière, dans le champ complexe de la formation du réel. Aucune connaissance préalable en la matière n’est nécessaire, aucune théorie ni formule ne sera infligée. Le cas échéant, on trouvera dans la bibliographie toutes références et sources utiles si l’on désire approfondir certaines questions qui retiennent l’intérêt.

Je serais heureux si ce livre pouvait avoir encore une autre utilité. Comme je l’ai déjà dit, la croyance selon laquelle il n’y aurait qu’une seule réalité, soit la façon dont on la voit soi-même, est une illusion dangereuse. Elle devient encore plus dangereuse lorsqu’elle est doublée d’une volonté prosélyte d’éclairer le reste du monde, que ce reste-ci veuille ou non d’une telle lumière. Refuser d’embrasser inconditionnellement une seule définition de la réalité, par exemple une idéologie donnée, oser jeter sur le monde un regard différent, peut alors devenir, à mesure que nous approchons de 1984, un « délit d’opinion » au sens d’Orwell. Je souhaite que ce livre contribue, si peu que ce soit, à prévenir ces formes de violence et à rendre la tâche plus ardue aux violeurs de conscience, laveurs de cerveau et autre milicien évangélistes des temps modernes.

J’ai entretenu un contact direct avec la majeure partie du matériel que je présente ici, que ce soit au cours de ma formation en langues vivantes et en philosophie, pendant des années de pratique de l’enquête criminelle, ou encore tout particulièrement à travers vingt-quatre années de travail en tant que psychothérapeute dont quatorze, jusqu’ici, comme « associé de recherche » au Mental Research Institute de Palo Alto (Californie). D’autres éléments de ce livre reposent sur l’enseignement et les consultations cliniques que j’ai dispensés à l’université de Stanford en tant que maître de conférences en psychiatrie, et sur les conférences que j’ai données dans de nombreuses universités et centre de recherche ou de formation psychiatrique aux Etats-Unis, au Canada, en Amérique Latine et en Europe. Cet essai aborde également un certain nombre de questions dont je n’ai qu’une connaissance théorique et indirecte ; il va de soi que je porte seul la responsabilité d’éventuelles erreurs.


Le livre se compose de trois parties : la première traite de la confusion, c’est-à-dire des brouillages de la communication et des distorsions corollaires qui se produisent involontairement ; la deuxième partie examine le concept quelque peu « exotique » de désinformation, par lequel j’entends les obstacles, impasses et illusions qui peuvent surgir lorsqu’on est volontairement à la recherche d’une information ou qu’au contraire on tente délibérément de la dissimuler ; la troisième est consacrée aux problèmes captivants liés à l’instauration de la communication dans des domaines où elle n’existait pas jusqu’alors, c’est-à-dire la création d’une réalité pouvant être partagée avec profit par des humains et d’autres êtres, à savoir les animaux et les extra-terrestres.

Je vous propose de regarder cette vidéo. Elle est en Allemand, mais elle est sous-titrée :



jeudi 30 décembre 2010

Anonymes : « Gouverner par le chaos, Ingénierie sociale et mondialisation »

Anonymes : « Gouverner par le chaos, Ingénierie sociale et mondialisation »

Je suis conscient du fait que ces derniers temps, je propose moins de textes littéraires ou philosophiques et de plus en plus de textes politiques, voire polémiques. Est-ce un signe des temps ? Probablement…

La situation politique se détériore de plus en plus en France, Depuis deux ans, tout semble s’accélérer dangereusement. Comme si des freins avaient lâchés, des freins moraux. La grogne monte dans la population et nos politiques ne semblent pas se rendre compte du fait que la situation pourrait bien leur échapper. 
Le petit livre de Stéphane Hessel, « Indignez-vous ! » s’est vendu à 400.000 exemplaires en quelques semaines (j’en ai acheté quatre, un pour moi, les autres pour offrir). Et on parle de cela dans les médias comme d’un simple phénomène éditorial, sans plus évoquer la signification forte d’un tel succès.

La situation se détériore, et parallèlement la parole se libère, tant sur le web et ses blogs, que dans de petites maisons d’éditions qui se mettent à publier de véritables petits brûlots. Pas dans la presse bien sûr, car comme le révèle un des fameux câbles de l’ambassade américaine révélé par wikileaks : "le secteur privé des médias en France – en presse écrite et audiovisuelle – continue d'être dominé par un petit nombre de conglomérats, et les médias français sont plus régulés et soumis aux pressions politiques et commerciales que leurs équivalents américains"
Le même câble explique : "Les grands journalistes sont souvent issus des mêmes écoles élitistes que de nombreux chefs de gouvernement. Ces journalistes considèrent que leur premier devoir n’est pas nécessairement de surveiller le pouvoir en place.  Nombre d’entre eux se considèrent plutôt comme des intellectuels préférant analyser les évènements et influencer les lecteurs plutôt que reporter des faits"
C'est un diplomate américain qui le dit !

Ce livre « Gouverner par le chaos » fait partie de ces livres qui contribuent à alimenter une juste colère. Pour qui connais un peu le sujet, on n’y trouve rien de nouveau, mais il a le mérite de regrouper de nombreux sujets concernant l’ingénierie sociale, dans petit volume et de se lire rapidement (plus rapidement qu’un gros livre de Chomsky par exemple). Il a été écrit lui aussi, par un petit groupe d’anonymes (Comme « L’insurrection qui vient », dont j’ai déjà parlé dans ce blog).

Autant que je me souvienne, il semblerait que le conseiller de Georges Bush, dont parle l’extrait ci-dessous, ait été le « fameux » Karl Rove (l’anecdote est assez connue). Tapez son nom sur Internet, vous ne serez pas déçus par ce que vous lirez sur le quidam !).

L’article de Ron Suskind se trouve ici : http://www.nytimes.com/2004/10/17/magazine/17BUSH.html
Ça vaut le coût de le lire, croyez-moi !


Voici l'extrait de "Gouverner par le chaos", faites-vous une idée...

Le reality-building, pages 64 à 67

Le journaliste politique Ron Suskind rapportait en 2004 la conversation qu’il avait eue un jour avec un conseiller de George W. Bush : « Pendant l’été 2002,  après que j’eus écrit au sujet de l’ancienne directrice de la communication de Bush, KAREN Hughes, j’ai eu une discussion avec un conseiller senior de Bush. Il m’exprima le déplaisir de la Maison-Blanche, puis il me dit quelque chose que je n’ai pas entièrement compris à ce moment là – mais qui, je le crois maintenant, concerne le cœur même de la présidence de Bush. Le conseiller me déclara que les types comme moi étaient « dans ce que nous appelons la communauté fondée sur le réel », qu’il définissait comme les personnes qui « croient que les solutions émergent de l’étude judicieuse de la réalité discernable ».  J’acquiesçais, et murmurai quelque chose sur les principes de la raison et de l’empirisme. Il me coupa net. « Ce n’est plus la façon dont fonctionne le monde désormais », continua-t-il. « Nous sommes désormais un empire, et quand nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudierez cette réalité – de manière judicieuse, sans aucun doute – nous agirons à nouveau, créant d’autres nouvelles réalités, que vous pouvez étudier également, et c’est comme ça que les choses se régleront. Nous sommes les acteurs de l’Histoire… et vous, vous tous, il ne vous restera qu’à tout simplement étudier ce que nous faisons. »

Le malaise provoqué par ces propos vient de ce que l’on assiste à la transgression décomplexée d’un tabou. Quelque chose de sacré se trouve piétiné sous nos yeux. Et en effet, le reality-building n’hésite pas à transgresser la Loi fondamentale de la condition humaine, la Loi ultime de nos vies, c'est-à-dire l’affrontement au réel, le fait qu’il subsiste toujours quelque chose « qui ne se contrôle pas ». Chacun, quelle que soit sa position dans la hiérarchie sociale, doit se soumettre à cet arbitre, à cette autorité fondamentale et fondatrice que, par définition, personne ne contrôle et qui reste donc totalement impartiale et incorruptible. Nous sommes tous égaux face au réel. Or, l’ingénierie sociale vise justement à échapper vise justement à échapper à cette commune condition humaine pour élaborer une forme de vie et de politique inégalitaire, où le sommet de la pyramide se détacherait complètement de la base, où le fantasme du dominant prendrait la place du réel pour devenir la Loi exclusive du dominé. Ce vieux rêve de mettre son propre désir à la place du réel, rêve de pouvoir réaliser tous nos fantasmes, d’abolir toutes les limites et tout ce qui résiste à notre désir, est lui-même un effet de notre condition d’humains, trop humains, pour qui la perception du réel est toujours découplée du réel lui-même. L’Homo sapiens n’est effectivement pas en contact direct avec le réel. Son rapport au réel est toujours médiatisé par une construction perceptive, une représentation, ce que l’on appelle la réalité. Comme la thématisé Alfred Korzybski dans sa sémantique générale, le rapport entre le réel et sa représentation est exactement sur le modèle du territoire et de sa carte. Certes nous vivons dans un territoire réel, mais il faut intérioriser une carte de ce territoire, donc une représentation du réel, pour y survivre. Or, l’arbitraire du signe mis en évidence par Ferdinand de Saussure, le fait que les signes n’aient aucun rapport naturel avec ce qu’ils désignent, oblige à ce que toute construction de sens soit conventionnelle, donc culturelle, historique, relative et négociable. L’humain vit donc dans un paradoxe, avec un pied dans une réalité plastique et constructible, représentation sémantique d’un réel, lui, incontrôlable, immaitrisable et asémantique où il pose l’autre pied.

A défaut de construire directement le réel, on peut donc chercher à s’en approcher de manière asymptomatique en construisant la réalité. Ensuite, le mécanisme très largemen partagé de la prophétie auto-réalisatrice fait le reste : à force d’agir et de penser en fonction d’une certaine image du réel, on en vient à façonner le réel lui-même selon cette image. Ce sont les divers moyens d’y parvenir que la théorie constructiviste a analysés, notamment dans l’ouvrage collectif L'invention de la réalité, de l’école dite de Palo Alto et dont Paul Watzlawick est le membre le plus connu. Du constructivisme ont été tirées de nombreuses applications stratégiques visant à éliminer toute forme de contestation. Ainsi, une technique appliquée dans le milieu de l’entreprise, le « message multiplié », consiste à orchestrer par des mémos internes la circulation d’une même information avec des petites variantes et par des canaux différents pour élaborer un paysage informationnel apparemment décentralisé et non concerté, une réalité ressemblant au réel, mais fondamentalement univoque et consensuelle, d’où le réel a été évacué. A la limite, qu’il y ait désaccord effectif dans le groupe, voire conflit déclaré, passe encore, mais il ne doit en aucun cas être perçu.
D’autres techniques de reality-building reposent sur l’inversion systématique du sens des mots et l’élaboration de syntagmes contradictoires dans les termes, paralysant la réflexion critique. Cette activité de construction linguistique d’une réalité non polémique, réalité purement positive, dont toute négativité a été évacuée, Georges Orwell l’avait, en son temps, baptisée la « novlangue ». Reprenant le témoin, Eric Hazan, dans LQR. La propagande du quotidien, met en évidence les altérations intentionnellement déréalisantes que le pouvoir gestionnaire contemporain fait subir au langage, qui n’ont d’égal que celles analysées par Victor Klemperer dans LTI, la langue du 3ème Reich. Dans le même esprit, Start Ewen rapporte ces conseils de marketing publicitaire ; « pour vendre la culture marchande, il fallait en proposer une vision épurée de toute cause de mécontentement social. […] Helen Woodward, qui faisait autorité en matière de rédaction publicitaire dans les années vingt, disait que pour écrire une annonce efficace le concepteur devait éviter religieusement l’univers de la production. « Quel que soit le produit que vous devez faire valoir » recommandait-elle, « n’allez jamais voir l’endroit où il est fabriqué… Ne regardez jamais travailler les gens… Parce que, voyez-vous, quand vous connaissez la vérité de n’importe quoi, la vérité réelle et profonde, il devient très difficile de composer la prose légère et superficielle qui va faire vendre cette chose là. (Ewen Stuart, op. cit. pages 87-88).

On le voit, le marketing repose souvent sur une bonne dose de double pensée, au sens d’Orwell, c'est-à-dire d’autosuggestion. La suggestion, et surtout l’autosuggestion, d’une réalité fictive qui enchante ce dont on fait la promotion ou qui dénigre exagérément un adversaire, font partie des techniques de propagande de bases communes aux régimes totalitaires et aux écoles de « force de vente ».




P.S. :
Vous pouvez télécharger un texte publié en 2004 par les mêmes "Ingénierie sociale et mondialisation". Sa lecture à la lumière des évènements que nous vivons en ce moment (Nov. 2011), est aussi passionnante qu'édifiante. Voici le lien : http://radicalisme-pop.hautetfort.com/media/00/00/857518271.pdf

Cet autre article du Monde parle du sinistre Karl Rove et évoque également cette "anecdote" : 
http://www.lemonde.fr/idees/article/2008/09/05/le-retour-de-karl-rove-le-scenariste-par-christian-salmon_1091916_3232.html