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mardi 12 janvier 2010

Lucien de Samosate : Mickey athée ?

Lucien de Samosate : « Le menteur d’inclination, ou l’incrédule. »



Lucien de Samosate, rhéteur et satiriste de Syrie, écrivant en grec, vécu au IIème siècle de notre ère.
Il détestait par-dessus-tout la bêtise et l’hypocrisie, et il savait se moquer cruellement de toutes les croyances de son époque, qu’elles soient philosophiques ou religieuses. Et le deuxième siècle était particulièrement en effervescence de ce coté là…

Je vous conseille de lire ses histoires. Lucien avait beaucoup d’humour et aussi beaucoup d’imagination (il fut le premier à raconter un voyage sur la lune).

En lisant celle-ci, « Le menteur d’inclination, ou l’incrédule. », je me suis rendu compte que Walt Disney l’avait entièrement reprise dans son célèbre film Fantasia pour l’épisode de l’apprenti sorcier, avec Mickey. De là à conclure que ce cher Walt était un athée ayant lu Lucien, je n’ai fait qu’un pas !

Lisez plutôt cet extrait !


36. « Le lendemain, pendant que mon égyptien était occupé sur la place publique, je prends le pilon, je l'habille, je prononce les trois syllabes magiques et je lui ordonne d'aller puiser de l'eau. Il m'en apporte une amphore toute pleine, En voilà assez, » lui dis-je, n'apporte plus d'eau, redeviens pilon.» Mais le voilà qui refuse de m'obéir il continue d'apporter de l'eau et en remplit toute la maison. Je ne savais que faire je craignais que Pancratès ne se fâchât à son retour, ce qui arriva, en effet. Je saisis donc une hache, et je coupe le pilon en deux. Aussitôt chaque morceau de bois prend une amphore et va puiser de l'eau.
Au lieu d'un domestique, j'en avais deux. Sur ces entrefaites, Pancratès revient, devine aisément ce qui s'est passé, et change en bois mes porteurs d'eau, comme ils étaient avant l'enchantement.
Seulement, quelques jours après, il me laisse là. Sans que je m'en aperçoive et sans que j'aie pu savoir ce qu'il était devenu. Et maintenant encore, s'écria Dinomaque, vous savez
donc encore faire un homme d'un pilon ? Oui, vraiment, par Jupiter, dit Eucrate, ou du moins à moitié, car je ne pourrais pas le rappeler à la première forme, et, si j'en faisais un porteur d'eau, je courrais risque de voir ma maison inondée.
37. – Ne cesserez-vous pas, dis-je alors, de raconter des absurdités pareilles, vous, des vieillards? Si vous y tenez, remettez au moins à un autre temps, par égard pour les jeunes gens que voici, le récit de vos histoires incroyables ou effrayantes. Prenez garde de leur remplir la tête, sans le vouloir, de frayeurs et de fables étranges. Ménagez la jeunesse, et ne l'accoutumez pas à de semblables aventures, dont l'impression troublerait, pour tout le reste de la vie, la tranquillité.

L’intégralité de ses œuvres se trouve ici :
Et là :


Une de mes histoires préférées est celle de la mort de Pérégrinos. Les critiques la trouvent trop cruelle. Elle raconte comment le philosophe cynique Pérégrinos, mystique fou de lui-même, organise son suicide spectaculaire comme un ultime spectacle.
Derrière le rire cruel de Lucien, je devine pour ma part, la colère et le désespoir devant tant de folie.
A vous de juger, si le cœur vous en dit : http://bcs.fltr.ucl.ac.be/LUCIEN/Mort.html


PS : Remarquez que je n'ai pas fait un copier-coller de Mickey sur Internet, mais que j'ai pris la peine de le redessiner (pour éviter un procés avec la World Company ?)

dimanche 15 novembre 2009

Jean Meslier : Testament d'un abbé athée


Jean Meslier (1664-1729) : Testament



Curé d’Etrépigny et de But en Champagne, natif du village de Mazerni dépendant du Duché de Mazarin, était le fils d’un ouvrier en serge (étoffe de laine) ; élevé à la Campagne, il fit néanmoins ses études et il parvint à la Prêtrise.
C'était un rigide partisan de la justice, et toute sa vie il souffrit de devoir pratiquer et enseigner une religion qu'il détestait. C'est pourquoi il écrivit ce poignant testament, dans lequel il justifia son mépris de la religion chrétienne, comme de toutes les autres.

C'est lui, qui aurait dit : "L’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier des tyrans aura été pendu avec les tripes du dernier prêtre".


Vous pouvez retrouver l'intégralité de son testament ici : http://classiques.uqac.ca/collection_documents/meslier_jean/testament/testament.html


Et vous pouvez bien sûr consulter l'article que lui consacre Wikipedia ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Meslier

Voici donc l'avant propos et un extrait du chapitre II


Avant propos



Vous connaissez, mes frères, mon désintéressement ; je ne sacrifie point ma croyance à un vil intérêt. Si j'ai embrassé une profession si directement opposée à mes sentiments, ce n'est point par cupidité : j'ai obéi à mes parents. Je vous aurais plus tôt éclairés si j'avais pu le faire impunément. Vous êtes témoins de ce que j'avance. Je n'ai point avili mon ministère en exigeant des rétributions qui y sont attachées.
J'atteste le Ciel que j'ai aussi souverainement méprisé ceux qui se riaient de la simplicité des peuples aveuglés, lesquels fournissaient pieusement des sommes considérables pour acheter des prières. Combien n'est pas horrible ce monopole ! Je ne blâme pas le mépris que ceux qui s'engraissent de vos sueurs et de vos peines témoignent pour leurs mystères et leurs superstitions ; mais je déteste leur insatiable cupidité et l'indigne plaisir que leurs pareils prennent à se railler de l'ignorance de ceux qu'ils ont soin d'entretenir dans cet état d'aveuglement.
Qu'ils se contentent de rire de leur propre aisance, mais qu'ils ne multiplient pas du moins les erreurs, en abusant de l'aveugle piété de ceux qui par leur simplicité leur procurent une vie si commode. Vous me rendez sans doute, mes frères, la justice qui m'est due. La sensibilité que j'ai témoignée pour vos peines me garantit du moindre de vos soupçons. Combien de fois ne me suis-je point acquitté gratuitement des fonctions de mon ministère ! Combien de fois aussi ma tendresse n'a-t-elle pas été affligée de ne pouvoir vous secourir aussi souvent et aussi abondamment que je l'aurais souhaité ! Ne vous ai-je pas toujours prouvé que je prenais plus de plaisir à donner qu'à recevoir ? J'ai évité avec soin de vous exhorter à la bigoterie ; et je ne vous ai parlé qu'aussi rarement qu'il m'a été possible de nos malheureux dogmes. Il fallait bien que je m'acquittasse, comme Curé, de mon ministère. Mais aussi combien n'ai-je pas souffert en moi-même, lorsque j'ai été forcé de vous prêcher ces pieux mensonges que je détestais dans le coeur ! Quel mépris n'avais-je pas pour mon ministère, et particulièrement pour cette superstitieuse messe, et ces ridicules administrations de sacrements, surtout lorsqu'il fallait les faire avec cette solennité qui attirait votre piété et toute votre bonne foi ! Que de remords ne m'a point excités votre crédulité ! Mille fois sur le point d'éclater publiquement, j'allais dessiller vos yeux ; mais une crainte supérieure à mes forces me contenait soudain, et m'a forcé au silence jusqu'à ma mort.

Chapitre II : Preuves tirées des erreurs de la foi (extrait)


Les Mahométans, les Indiens, les Païens, en allèguent en faveur de leurs Religions aussi bien que les Chrétiens. Si nos Christicoles font état de leurs miracles et de leurs prophéties, il ne s'en trouve pas moins dans les Religions Païennes que dans la leur. Ainsi l'avantage que l'on pourrait tirer de tous ces prétendus motifs de crédibilité se trouve à peu près également dans toutes sortes de Religions.

Cela étant, comme toutes les histoires et la pratique de toutes les Religions le démontrent, il s'ensuit évidemment que tous ces prétendus motifs de crédibilité, dont nos Christicoles veulent tant se prévaloir, se trouvent également dans toutes les Religions, et par conséquent ne peuvent servir de preuves et de témoignages assurés de la vérité de leur Religion, non plus que de la vérité d'aucune : la conséquence est claire.

2°. Pour donner une idée du rapport des miracles du paganisme avec ceux du Christianisme, ne pourrait-on pas dire, par exemple, qu'il y aurait plus de raison de croire Philostrate en ce qu'il récite de la vie d'Apollonius, que de croire tous les Evangélistes ensemble dans ce qu'ils disent des miracles de Jésus-Christ, parce que l'on sait au moins que Philostrate était un homme d'esprit, éloquent et disert, qu'il était secrétaire de l'Impératrice Julie, femme de l'Empereur Sévère, et que ç'a été à la sollicitation de cette Impératrice qu'il écrivit la vie et les actions merveilleuses d'Apollonius ? marque certaine que cet Apollonius s'était rendu fameux par de grandes et extraordinaires actions, puisqu'une Impératrice était si curieuse d'avoir sa vie par écrit ; ce que l'on ne peut nullement dire de J.‑C., ni de ceux qui ont écrit sa vie, car ils n'étaient que des ignorants, gens de la lie du peuple ; de pauvres mercenaires, des pêcheurs qui n'avaient pas seulement l'esprit de raconter de suite et par ordre les faits dont ils parlent, et qui se contredisent même très souvent et très grossièrement.

À l'égard de celui dont ils décrivent la vie et les actions, s'il avait véritablement fait les miracles qu'ils lui attribuent, il se serait infailliblement rendu très recommandable par ses belles actions : chacun l'aurait admiré, et on lui aurait érigé des statues, comme on a fait en faveur des dieux ; mais au lieu de cela on l'a regardé comme un homme de néant, un fanatique, etc.

Josèphe l'historien, après avoir parlé des plus grands miracles rapportés en faveur de sa nation et de sa Religion, en diminue aussitôt la créance et la rend suspecte, en disant qu'il laisse à chacun la liberté d'en croire ce qu'il voudra : marque bien certaine qu'il n'y ajoutait pas beaucoup de foi. C'est aussi ce qui donne lieu aux plus judicieux de regarder les histoires qui parlent de ces sortes de choses comme des narrations fabuleuses. Voyez Montaigne et l'auteur de l'Apologie des grands hommes. On peut aussi voir la relation des missionnaires de l'île de Santorini : il y a trois chapitres de suite sur cette belle matière.

Tout ce que l'on peut dire à ce sujet nous fait clairement voir que les prétendus miracles se peuvent également imaginer en faveur du vice et du mensonge, comme en faveur de la justice et de la vérité.

Je le prouve par le témoignage de ce que nos Christicoles mêmes appellent la parole de Dieu, et par le témoignage de celui qu'ils adorent : car leurs livres, qu'ils disent contenir la parole de Dieu, et le Christ lui-même qu'ils adorent comme un Dieu fait homme, nous marquent expressément qu'il y a non seulement de faux Prophètes, c'est-à-dire des imposteurs qui se disent envoyés de Dieu et qui parlent en son nom, mais nous marquent expressément encore qu'ils font et qu'ils feront de si grands et si prodigieux miracles que peu s'en faudra que les justes n'en soient séduits. Voy. Matthieu, XXIV, 5, 11, 24, et ailleurs.

De plus, ces prétendus faiseurs de miracles veulent qu'on y ajoute foi, et non à ceux que font les autres d'un parti contraire au leur, se détruisant les uns les autres.




PS : Je me suis permis d'ajouter un commentaire à ce texte, afin d'exposer ma modeste opinion sur le sujet de l'athéisme (voir ci-dessous)

samedi 14 novembre 2009

d'Holbach : La Contagion sacrée


Paul-Henri Thiry, baron d'Holbach (1723-1789)
La Contagion sacrée
Ou Histoire naturelle de la superstition
(Edition : coda poche)

Voici un baron philosophe que j'aime beaucoup. Il est trop peu connu à mon goût. Serait-ce parce qu'il était allemand, ou parce qu'il était athée ?






" Tout système religieux fondé sur un dieu si jaloux de ses droits qu'il s'offense des actions et des pensées des hommes, un dieu vindicatif qui veut qu'on défende sa cause, une telle religion, dis-je, doit rendre ses sectateurs inquiets, turbulents, inhumains, méchants par principes et implacables par devoir.

Elle doit porter le trouble sur la Terre, toujours remplie de spéculateurs dont les idées sur la divinité ne s'accorderont jamais, elle doit appeler les peuples au combat toutes les fois qu'on leur dira que l'intérêt du Ciel l'exige. Mais Dieu ne parle jamais aux mortels que par des interprètes, et ceux-ci ne le font parler que suivant leurs propres intérêts ; et ces intérêts sont toujours très opposés à ceux de la société.

Le vulgaire imbécile ne distinguera jamais son prêtre de son dieu. Dupe de sa confiance aveugle, il n'examinera point ses ordres, il marchera tête baissée contre ses ennemis, et sans s'informer jamais du sujet de la querelle (qu'il serait d'ailleurs incapable d'entendre), il égorgera sans scrupule ou s'exposera à mourir pour la défense d'une cause dont il n'est point instruit. Sa fureur se proportionnera néanmoins, à la grandeur du dieu qu'il croit intéressé dans la querelle.

Et comme il sait que ce dieu est tout-puissant et que tout lui est permis, il ne mettra point de bornes à sa propre haine, à sa férocité : il les regardera comme des effets légitimes du zèle que son dieu doit exciter dans ses adorateurs. Voilà pourquoi les guerres de religion sont les plus cruelles de toutes. En un mot, toute âme en qui le fanatisme religieux n'a point éteint les sentiments de l'humanité, est brûlée d'indignation et déchirée de pitié à la vue des barbaries, des perfidies et des tourments recherchés que la fureur religieuse a fait inventer aux hommes.

Ce fut communément au nom de Dieu et pour venger sa gloire que les plus grands forfaits se sont commis sur la Terre. Si je parcours la Terre en demandant à chacun de ses habitants ce qu'il pense de la bonté, de la justice, de la douceur, de la sociabilité, de l'humanité, de la bonne foi, de la sincérité, de la fidélité de ses engagements, de la reconnaissance, de la pitié filiale, etc, sa réponse ne sera point équivoque : chacun approuvera ces qualités, il les jugera nécessaires, il en parlera avec éloge.

Mais si je lui demande, ce qu'enseignent les prêtres, ce que disent les lois et ses souverains, ce que ses usages demandent de lui : jamais nous ne pourrons nous entendre, jamais nous ne tomberons d'accord sur rien.


Chapitre XV page 216
De l’inutilité et de l’impossibilité de corriger ou de réformer la superstition
Des remèdes efficaces que l’on peut lui opposer

De tous les liens qui attachent les hommes à la religion, l’habitude est le plus fort. L’éducation identifie avec nous les opinions les plus étranges, nos premières idées nous restent communément toute la vie. Elles ne nous choquent point dès que nous les avons reçues dans notre enfance, dès que nous les voyons autorisées par l’exemple, par l’opinion publique, par les lois, et surtout lorsque nous les voyons munies du sceau de l’Antiquité.
Ainsi, tout concourt à rendre la superstition chère aux hommes ou à les maintenir dans une honteuse inertie qui les empêche de rien examiner. En matière de religion, presque tout le monde est peuple. Les grands et les riches, occupés de leurs affaires ou de leurs plaisirs, ne songent pas plus que le vulgaire à examiner les fondements de leurs opinions. Presque personne d’entre ux ne se trouve assez gêné par sa religion pour se révolter contre elle. On la quitte et on la reprend suivant que les passions l’ordonnent ; ses spéculations paraissent sacrées à tout le monde, mais l’intérêt le plus faible l’emporte sur elles dans la pratique ; elles n’influent sur la conduite que lorsqu’elles s’accordent avec les passions ou qu’elles les justifient.
C’est ainsi que la religion devient une arme sûre pour nuire aux hommes sans jamais leur fournir des remèdes utiles. Le dieu bon les invite à mal faire, le dieu vengeur et méchant les rends insensés et cruels sans les rendre meilleurs.
Bien des gens sont convaincus de l’utilité et de la nécessité d’une religion, très peu en connaissent les dangers. Les souverains, ou superstitieux ou tyrans, la regardent comme l’appui de leur pouvoir sans vouloir s’apercevoir qu’elle devient leur ennemie dès qu’ils refusent de se rendre ses esclaves.
Les personnes les plus détrompées d’ailleurs des préjugés religieux ne laissent pas de se persuader que la religion est nécessaire pour contenir le peuple. Cependant, ce peuple, sans avoir rien examiné, est toujours prêt à se soulever à la voix de ses prêtres dès qu’on lui dit en gros que sa religion est attaquée. En un mot, les erreurs religieuses acquièrent une solidité inébranlable parce que jamais on ne peut les attaquer sans péril, tandis que ceux qui les défendent sont applaudis, honorés, récompensés. Tout semble donc conspirer à donner à la religion des défenseurs ardents et à décourager ses adversaires.


De nombreux livres de ce sympathique baron se trouvent disponibles chez nos amis sceptiques du Québec :



lundi 5 octobre 2009

Pascal Boyer : L'homme créa les dieux










Pascal Boyer

Anthropologue, directeur de recherches au CNRS.

Il faut absolument acheter ce livre, si l'on veut commencer à comprendre quelques-uns des principaux rouages qui nous animent !

    Pascal Boyer explique intelligemment comment notre esprit fonctionne et comment les hommes ont créé leurs dieux.
Il ne s'agit pas d'un réquisitoire hargneux contre les religions. L'auteur explique simplement pourquoi celles-ci résultent presque "naturellement" du principe de fonctionnement de notre esprit. Ce principe résulte de notre évolution, raison pour laquelle Richard Dawkins cite Pascal Boyer dans son fameux livre "Pour en finir avec Dieu".
Rien ne sert donc d'aboyer en vain contre les antiques caravanes des religions. Celles-ci sont des mirages inhérents de notre mode de pensée. Une sorte de "bug" dans notre programme, ou un ''économiseur de pensée''...


En voici quelques extraits :

La question des origines (p.30 à 33)
(Où il est question des inférences)

L’esprit ne s’efforce pas de tout expliquer et n’utilise pas n’importe quelle information pour expliquer n’importe quoi. Nous n’essayons pas de déchiffrer des états émotionnels chez la balle de tennis. Nous ne supposons pas spontanément que nos plantes sont mortes de douleur. Nous n’imaginons pas que l’animal a fait un bond parce que le vent le poussait. Nous réservons les causes physiques aux événements mécaniques, les causes biologiques à la croissance et au déclin, et les causes psychologiques aux émotions et aux comportements.
L’esprit ne fonctionne donc pas comme une machine à « passer en revue tous les faits pour leur trouver une explication générale ». Il se compose d’un grand nombre de dispositifs d’explication spécialisés, plus précisément nommé système d’inférence, dont chacun est adapté à certains types d’événements précis et suggère automatiquement des explications à leur propos. Chaque fois que nous émettons une explication pour un fait (« la vitre s’est cassée parce qu’une balle de tennis l’a heurtée » ; « Mme Durand est furieuse que les enfants aient cassé la vitre », etc.) nous utilisons un système d’inférence particulier. Or ces systèmes opèrent si rapidement que nous n’avons pas conscience de leur fonctionnement. De fait, il serait fastidieux de décrire la façon dont ils contribuent à nos explications de chaque instant (exemple : « Mme Durand est furieuse et la colère est causée par des événements déplaisants dus à de tierces personnes et la colère est dirigée contre ces personnes et Mme Durand sait que des enfants jouaient près de chez elle et elle pense que les enfants savaient qu’une balle de tennis risque de casser un carreau et… »). Notre cerveau déroule automatiquement ce type d’enchainement et seules ses conclusions sont proposées à la sagacité de la conscience.
...
La façon dont fonctionnent nos systèmes d’inférence ordinaires explique bien des aspects de la pensée humaine, y compris la pensée religieuse. Mais – et c’est le point le plus important – le fonctionnement des systèmes d’inférence ne peut pas être observé par introspection. Le philosophe Daniel Dennet parle de « théâtre cartésien » pour décrire cette inévitable illusion que tout ce qui se produit dans notre cerveau est de la pensée consciente, délibérée, et du raisonnement sur cette pensée. Mais il se passe beaucoup de choses derrière cette scène cartésienne, dans un sous-sol mental que seuls les outils des sciences cognitives nous permettent de décrire. Cela est évident lorsqu’on songe à des processus comme le contrôle moteur : le fait que mon bras s’élève effectivement quand je décide de le lever prouve que, dans mon cerveau, un système compliqué donne des ordres aux différents muscles. On a beaucoup plus de mal à admettre que des systèmes tout aussi complexes travaillent en coulisse pour produire des pensées aussi courantes que : « Mme Durand est furieuse parce que les enfants ont cassé la vitre » ou « les ancêtres vont te punir si tu profanes leur sanctuaire ». C’est pourtant le cas. Le travail inconscient explique bien des choses concernant la religion. Il explique pourquoi certains concepts, comme celui de personnes invisibles portant un grand intérêt à notre conduite, sont répandus dans le monde entier, tandis que d’autres concepts religieux possibles sont très rares. Il explique aussi pourquoi ces concepts sont aussi persuasifs, comme nous allons le voir maintenant.

 


Machines à penser
Dynamiques de coalitions (p. 181)

Les gens forment spontanément des groupes ou un certain degré de confiance permet de coopérer et d’en retirer des bénéfices mutuels. Le biologiste Matt Ridley a forgé le mot « groupisme » pour décrire la tendance humaine à former des groupes. Les conflits ethniques mais aussi des phénomènes sociaux plus anodins comme les modes, les coalitions d’élèves dans les écoles, d’employés dans les bureaux, etc., illustrent la force de cette propension.
Une coalition est une forme très particulière d’association. Il ne suffit pas d’avoir le même but pour former une coalition ; vous et moi pouvons souhaiter que nos rues soient plus propres sans former une coalition pour autant. Il ne suffit même pas que des gens coopèrent pour atteindre un but commun. Par exemple, les ouvriers doivent coordonner leur travail pour produire des objets manufacturés, mais ils ne sont pas coalisés. Une coalition suppose une activité à laquelle on peut s’associer volontairement, où la défection est possible, où la coopération conduit à des bénéfices et où l’on est pénalisé si l’on coopère lorsque d’autres font défection.
L’action concertée permet de retirer d’importants bénéfices tant que le groupe reste soudé. Mais dans certaines situations on peut trouver plus profitable de se retirer à un moment délicat. Votre partenaire de chasse vous mettra en danger s’il se sauve au moment précis où il doit tirer. Votre complice dans une conspiration de bureau peut vous dénoncer pour se faire bien voir du patron. Il n’y a pas de garantie absolue que vos partenaires ne vont pas se montrer trop bavards, s’enfuir ou, plus généralement, vous trahir. C’est pourquoi si peu d’espèces forment des coalitions (les chimpanzés et les dauphins nouent des alliances mais pas aussi vastes et aussi stables que les humains). Les coalitions demandent un travail compliqué et donc des capacités mentales spécifiques pour effectuer ce travail de façon intuitive, automatique.

Pourquoi croit-on ? (p. 468)

Les concepts religieux, je l’ai déjà dit, mobilisent les ressources de systèmes mentaux qui seraient là, religion ou pas. C’est pourquoi la religion est une chose probable. Etant donné les dispositions de notre cerveau, le fait que nous vivons en groupes, la façon dont nous communiquons avec les autres et dont nous produisons des inférences il est très probable que l’on trouvera dans tous les groupes humains des représentations religieuses de la forme décrite jusqu’ici, dont les détails superficiels sont propres à chaque groupe en particulier.
En revanche, comme le souligne le biologiste Lewis Wolpert, l’activité scientifique est tout à fait « contre nature » au vu de nos dispositions cognitives. En effet, bon nombre des systèmes d’inférence que j’ai décrits sont fondés sur des suppositions scientifiques fausses. C’est pourquoi l’acquisition de connaissances scientifiques est généralement plus difficile que celle de représentations religieuses.
Ce n’est pas seulement le divorce d’avec nos intuitions spontanées qui fait de la collecte d’informations scientifiques une activité particulière, c’est aussi le type particulier de communication qu’elle requiert ; autrement dit, ce n’est pas seulement le mode de fonctionnement d’un cerveau qui est spécial, mais aussi la manière dont d’autres cerveaux réagissent à l’information communiquée. Le progrès scientifique est dû à une forme très étrange d’interaction sociale, où certains de nos systèmes de motivation (comme le désir de réduire l’incertitude, d’impressionner les autres, d’améliorer son statut mais aussi l’attrait esthétique de l’ingéniosité) sont mobilisés dans des buts très différents de ceux qui ont présidé à leur évolution. Autrement dit, l’activité scientifique est, tant sur le plan cognitif que sur le plan social, très improbable. Cela explique pourquoi elle ne s’est développée que dans un nombre limité de pays, chez un nombre limité de gens, pendant une infime partie de l’histoire humaine. A partir d’arguments semblables, le philosophe Robert McCauley conclut que la science est aussi « anti-naturelle » pour l’esprit humain que la religion lui est « naturelle ».



Mise à jour du 17/10/2020 :

Lisez absolument le prodigieux Sapiens, l'ouvrage génial de l'historien Yuval Noah Harari !

En voici un extrait : 

"Les Sapiens dominent le monde parce qu’ils sont les seuls animaux capables de coopérer efficacement avec un grand nombre de leurs semblables. Nous pouvons créer de vastes programmes et réseaux de coopération qui vont permettre à des milliers et des millions de parfaits inconnus de travailler ensemble à la réalisation d’un objectif commun. Pris individuellement ou collectivement, aussi embarrassant que cela puisse être, nous les humains, nous sommes très similaires aux chimpanzés. Toute tentative de comprendre notre rôle dans l’univers se fondant sur l’étude de nos cerveaux, de nos corps, de nos relations familiales, est vouée à l’échec. La réelle différence entre les chimpanzés et nous est ce mystérieux lien qui permet aux humains de coopérer efficacement.

Ce mystérieux lien s’explique par des histoires partagées et non par des gènes communs. Nous coopérons efficacement avec nos semblables, quand bien même ils nous seraient étrangers, parce que nous croyons ensemble à des choses comme les dieux, les nations, l’argent et les droits de l’homme. Et pourtant aucune de ces choses n’existent indépendamment des histoires que les hommes inventent et se racontent les uns aux autres. Il n’y a pas de dieux dans l’univers, pas plus que de nations, que d’argent, ou que de droits de l’homme — si ce n’est dans l’imagination commune des êtres humains. Vous ne pourrez jamais convaincre un chimpanzé de vous donner une banane en lui promettant qu’après sa mort, il pourra manger une infinité de bananes au paradis des chimpanzés. Seuls les Sapiens sont capables de croire à ce genre d’histoires. Voilà pourquoi nous sommes les maîtres du monde tandis que les chimpanzés sont enfermés dans des zoos et des laboratoires de recherche."