jeudi 16 juin 2011

Anatole France : Le jardin d'Epicure

Anatole France :"Le jardin d'Epicure".
Collection Pourpre.

Qui de nos jours aurait l’idée de lire Anatole France ? (Prix Nobel de littérature en 1921)
Cette fantaisie m’est venue samedi dernier en me promenant en compagnie de mon fils chez les bouquinistes, ma ballade préférée dans Paris. Je souhaitais lui faire découvrir cette ultime ligne Maginot des derniers gardiens du temple de la littérature. (Je parle des vrais bouquinistes, pas des vendeurs de camelote pour touristes).

J’ai été attiré par le titre, « Le jardin d’Epicure », publié en 1923.
J’ai découvert un joli petit livre, édité en 1957, dans la collection « Pourpre », l’ancêtre du livre de poche.

J’ai commencé de le lire ce mardi, dans le métro, mon salon de lecture habituel et je suis tombé sous le charme.

Bien difficile de choisir quelques extraits, en voici cependant quelques-uns.
Je ne puis que vous conseiller de lire ce charmant livre en son entier. 

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Page 30
                                                      A Paul Hervieu.
Je suis persuadé que l’humanité a de tout temps la même somme de folie et de bêtise à dépenser. C’est un capital qui doit fructifier d’une manière ou d’une autre. La question est de savoir si, après tout, les insanités consacrées par le temps ne constituent pas le placement le plus sage qu’un homme puisse faire de sa bêtise. Loin de me réjouir quand je vois s’en aller quelque vieille erreur, je songe à l’erreur nouvelle qui viendra la remplacer, et je me demande avec inquiétude si elle ne sera pas plus incommode ou plus dangereuse que l’autre. A tout bien considérer, les vieux préjugés sont moins funestes que les nouveaux : le temps, en les usant, les a polis et rendus presque innocents.

Page 39

Beaucoup de gens, aujourd’hui, sont persuadés que nous sommes parvenus à l’arrière-fin des civilisations et qu’après nous le monde périra. Ils sont millénaires comme les saints des premiers âges chrétiens ; mais ce sont des millénaires raisonnables, au goût du jour. C’est, peut-être, une sorte de consolation de se dire que l’univers ne nous survivra pas.
Pour ma part, je ne découvre dans l’humanité aucun signe de déclin. J’ai beau entendre parler de la décadence. Je n’y crois pas. Je ne crois pas même que nous soyons parvenus au plus haut point de civilisation. Je crois que l’évolution de l’humanité est extrêmement lente et que les différences qui se produisent d’un siècle à l’autre dans les mœurs sont, à les bien mesurer, plus petites qu’on ne s’imagine. Mais elles nous frappent. Et les innombrables ressemblances que nous avons avec nos pères, nous ne les remarquons pas. Le train du monde est lent. L’homme a le génie de l’imitation. Il n’invente guère. Il y a, en psychologie comme en physique, une loi de la pesanteur qui nous attache au vieux sol. Théophile Gautier, qui était à sa façon un philosophe, avec quelque chose de turc dans sa sagesse, remarquait, non sans mélancolie, que les hommes n’étaient pas même parvenus à inventer un huitième péché capital. Ce matin, en passant dans la rue, j’ai vu des maçons qui bâtissaient une maison et qui soulevaient des pierres comme les esclaves de Thèbes et de Ninive. J’ai vu des mariés qui sortaient de l’église pour aller au cabaret, suivis de leur cortège, et qui accomplissaient sans mélancolie les rites tant de fois séculaires. J’ai rencontré un poète lyrique qui m’a récité ses vers, qu’il croit immortels ; et, pendant ce temps, des cavaliers passaient sur la chaussée, portant un casque, le casque des légionnaires et des hoplites, le casque en bronze clair des guerriers homériques, d’où pendait encore, pour terrifier l’ennemi, la crinière mouvante qui effraya l’enfant Astyanax dans les bras de sa nourrice à la belle ceinture. Ces cavaliers étaient des gardes républicains. À cette vue et songeant que les boulangers de Paris cuisent le pain dans des fours, comme aux temps d’Abraham et de Goudéa, j’ai murmuré la parole du Livre : « Rien de nouveau sous le soleil ». Et je ne m’étonnai plus de subir des lois civiles qui étaient déjà vieilles quand César Justinien en forma un corps vénérable.

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Une chose surtout donne de l’attrait à la pensée des hommes : c’est l’inquiétude. Un esprit qui n’est point anxieux m’irrite ou m’ennuie.

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Nous appelons dangereux ceux qui ont l’esprit fait autrement que le nôtre et immoraux ceux qui n’ont point notre morale. Nous appelons sceptiques ceux qui n’ont point nos propres illusions, sans même nous inquiéter s’ils en ont d’autres.

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Pages 42 et 43
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Plus je songe à la vie humaine, plus je crois qu’il faut lui donner pour témoins et pour juges l’Ironie et la Pitié, comme les Égyptiens appelaient sur leurs morts la déesse Isis et la déesse Nephtys. L’Ironie et la Pitié sont deux bonnes conseillères ; l’une, en souriant, nous rend la vie aimable ; l’autre, qui pleure, nous la rend sacrée. L’Ironie que j’invoque n’est point cruelle. Elle ne raille ni l’amour, ni la beauté. Elle est douce et bienveillante. Son rire calme la colère, et c’est elle qui nous enseigne à nous moquer des méchants et des sots, que nous pouvions, sans elle, avoir la faiblesse de haïr.

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Cet homme aura toujours la foule pour lui. Il est sûr de lui comme de l’univers. C’est ce qui plaît à la foule ; elle demande des affirmations et non des preuves. Les preuves la troublent et l’embarrassent. Elle est simple et ne comprend que la simplicité. Il ne faut lui dire ni comment ni de quelle manière, mais seulement oui ou non.

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samedi 9 avril 2011

Denis Grozdanovitch : L’art difficile de ne presque rien faire

Denis Grozdanovitch : "L’art difficile de ne presque rien faire" Collection folio poche


J’ai eu un peu de mal à lire ce livre du fait qu'il me procurait autant de plaisir que de mélancolie, pour ne pas dire de tristesse. Car assurément cet homme sait vivre. Il sait vivre avec art et avec bonheur. C’est ce que l’on appelle un esthète. Il pratique la vie avec humour, érudition et humanité. La beauté de certains moments de vie, tels qu’on en trouve décrits dans cet ouvrage, peut mettre cependant très mal à l’aise – comme ce fut mon cas - lorsqu’on doit lire cela dans le vacarme et la puanteur du métro qui vous mène au boulot. J’ai même essayé au début de ne pas l’aimer, tentant de me moquer de sa passion pour le tennis, essayant de mépriser son côté bourgeois oisif, mais après avoir cessé de le lire plusieurs semaines, je n’ai pu m’empêcher de retrouver sa compagnie, me disant que j’aimerais avoir un tel ami.
Il pratique la digression avec grand art, et j’adore cela.
Son livre est entrecoupé de nombreuses citations, raison pour laquelle, parmi les extraits que j’ai choisis, vous retrouverez certaines citations choisies par lui.
Je ne puis que vous conseiller la lecture de son livre. Mais avec prudence cependant, car l’envie pourrait vous prendre de décider d’être heureux.

Je suis conscient que les passages recopiés ici ne sont pas totalement représentatifs de l'image que je voudrais donner du livre, mais je les ai choisis parce qu'ils raisonnaient particulièrement en moi. 

A vous de trouver dans ce joli livre ce qui vous plaira.

Une planète qui sombre (p 95 à 96)

L’instauration du vélo dans les déplacements, en ville comme ailleurs, dévoile en réalité toute une problématique sous-jacente concernant la place accordée au développement de la technique dans notre existence. Il m’a semblé remarquer plus d’une fois, en effet, que ceux qui prônent ce qu’il faut bien appeler « le progrès à tout va » et qui font une confiance aveugle aux bienfaits du monde techniciste, ne se préoccupent que très peu de la question du bien-être, des commodités réelles, de la courtoisie, de la civilité au sens propre du terme et, en bref, du bonheur en général.
Ils ne veulent considérer que la notion de performance, c’est-à-dire les chiffres établissant les records de vitesse, de rendement, de fortune, les statistiques économiques massives et cætera… quitte à sacrifier le simple bon sens. Ce sont les partisans de la civilisation quantitative opposée à celle du qualitatif, ce quantitatif quasi tyrannique dont on a tout lieu de craindre, pourtant, qu’il nous achemine plus ou moins lentement vers cette « apocalypse tranquille » (selon le mot de Kenneth White) que personne ne veut sérieusement considérer.
Tout semblerait nous indiquer, en effet, que la planète est en train de sombrer et que, à moins d’un miracle, les générations futures devront vivre d’une façon pour le moins extraordinairement restreinte, si tant est qu’elles parviennent à survivre. Mais les esprits forts, les chantres du développement – à qui leurs brillantes études n’ont permis qu’une chose notable : la perte du sens commun – continuent de nous prédire des lendemains enchanteurs où tous les problèmes seront résolus par un surcroit de techno-science, alors qu’il semble assez évident (à moins d’une heureuse surprise) que c’est elle, bien au contraire, qui nous mène inconsidérément au désastre.
« A force d’être obnubilé par la société idéale qui n’existe qu’en rêve, on risque d’être aveugle au développement empirique des choses, de sorte que, à cause de cette négligence, on accélère le processus de la décadence qu’on radie de ses préoccupations en vertu de ses fictions abstraites. »
Julien Freund, La décadence


Le fascinant fantôme de la liberté (p 147 à 148)

(Ce texte est une citation figurant dans le chapitre)

« Comme nous connaissons mal nos pensées !... Oui nous connaissons nos actions réflexes – mais nos réflexions réflexes ! L’homme, parbleu, s’enorgueillit d’être conscient ! Nous nous vantons d’être différents des vents et des vagues, et des pierres qui tombent, et des plantes qui croissent sans savoir comment, et des bêtes errantes qui vont et viennent, suivant leur proie sans l’aide, il nous plait à dire, de la raison. Nous autres nous savons si bien ce que nous faisons et pourquoi nous le faisons ? J’imagine qu’il y a quelque chose de vrai dans l’opinion qui commence à se répandre aujourd’hui, selon laquelle se sont nos pensées les moins conscientes et nos moins conscientes actions qui contribuent surtout à façonner notre vie et la vie de ceux qui sortent de nous. »



Paris-province : profond malaise résiduel du jacobinisme ? (p.189 à 192)

Peut-être y a-t-il lieu de s’interroger d’abord non seulement sur l’usage d’un style ambigu et auto-ironique dans les espaces médiatiques (manifestement les gens lisent très vite et entre les lignes), mais sans doute aussi sur l’enseignement de la lecture dans le monde d’aujourd’hui. Je savais que l’analphabétisme regagnait du terrain actuellement en France mais j’ignorais que l’exercice de la lecture elle-même soit parvenu à ce degré d’indigence.
Cependant, à bien y regarder, ne sommes-nous pas tous plus ou moins victimes, à un moment ou un autre, de ce genre de bévues et de mésinterprétations ? N’est-ce pas une des lois de l’entendement humain ? J’en veux pour seule preuve ce fait personnel récent : au visionnage, pour la cinquième fois en quarante ans, du film de Visconti "Rocco et ses frères", j’ai pu constater qu’à chaque nouvelle vision j’ai cru voir un film différent. Ces derniers jours, par exemple, c’est l’aspect un peu trop mélodramatique, les invraisemblances du scénario et le côté catéchisme communiste appuyé de la conclusion qui me sont apparus, aussi suis-je en droit de m’interroger sur la teneur de la prochaine fois.
En réalité, le gros problème de la lecture et de l’interprétation demeure à la fois celui de l’attention portée à ce que l’on fait et de l’intentionnalité préalable (les préjugés et les préventions circonstanciels) avec lesquels on aborde quelque propos que ce soit.
Voici quelques années, une troublante expérience a été menée par des chercheurs américains des sciences cognitives : avec toutes les précautions requises et avec l’aide de cascadeurs, un faux accident d’automobile avait été organisé à un certain carrefour où se trouvaient plusieurs terrasses de café remplies d’éventuels spectateurs. Ceux parmi les spectateurs qui avaient ensuite accepté de témoigner au sujet des faits auxquels ils avaient assistés (ou cru assister), avaient dû consentir à le faire deux fois consécutives : une première fois en état normal et une seconde en état d’hypnose. Le résultat, fort intéressant, fut le suivant : la plupart des descriptions en état normal différaient du tout au tout, alors qu’en revanche, sous hypnose, il s’avérait que pratiquement tout le monde avait vu la même chose. Je laisse donc ici aux lecteurs le soin d’interpréter (dans leur état normal ou en état second, au choix) le sens de ces étranges résultats tout en continuant sur le thème de ce que j’appellerais le danger des associations affectivo-verbales.
J’ai cru remarquer, en effet, qu’avec la plupart des gens (même diplômés d’études supérieures) il suffisait, dans une conversation, de lâcher une expression ou un mot clé appartenant à l’arsenal de leur détestation pour qu’une mouche les pique, qu’ils voient rouge et ne soient absolument plus capables d’entendre le reste de votre discours, ni même de raisonner le moins du monde : ils montent sur leurs grands chevaux et commencent à invectiver. J’ai cru remarquer aussi que beaucoup de bagarres, dans les bars, se déclenchaient sur ce mode de la mauvaise foi inconsciente. Un ami paysan qui habite à quelques pas de chez moi actuellement, lorsque je lui explique de façon très concrète les problèmes de pollution et de dévastation probable de la terre par l’agriculture industrielle, abonde dans mon sens avec enthousiasme ; par contre, si j’ai le malheur d’employer à un moment ou un autre le terme d’écologie, il devient littéralement fou furieux et ne veut plus rien entendre.
Pour le prendre encore autrement : un ami écrivain chevronné m’a expliqué une fois, concernant nos propres coquilles dans un texte, qu’il était pratiquement impossible de les repérer soi-même (surtout dans un bref délai), car on ne ferait jamais que lire chaque fois ce que l’on a voulu écrire et non ce qui avait été réellement écrit.
Un proverbe africain dit ceci (qui, soit dit en passant, comporte une critique implicite assez profonde de la validité de nos observations exotiques et qui pourrait s’étendre jusqu’à l’ethnologie) : le visiteur étranger ne voit que ce qu’il connait déjà.


Rêverie autour d’un canapé rouge, (page 205)

(Cette citation se trouve à la fin du chapitre)

"Le grand projet de la vie est la sensation. Sentir que nous existons fût-ce dans la douleur. C’est ce « vide » implorant qui nous pousse au jeu – à la guerre – au voyage – à des actions quelconques, mais fortement senties, et dont le charme principal est l’agitation qui en est inséparable."

Lord Byron


La fêlure (p 238 à 239)

(Encore une jolie citation)

Les miettes de ta jeunesse, qu’en faire ? Les jeter aux oiseaux ?
Tu peux les jeter aux oiseaux, tu peux les glisser dans les mots.
Ils s’envoleront joyeux puis reviendront de nouveau
Ailés de la même espérance, les oiseaux et les mots reviendront.

Et que leur diras-tu alors ? Qu’il ne te reste plus rien ?
Cette vérité cruelle, ils ne la croiront pas.
Tard la nuit
Ils t’attendront à ta fenêtre, frappant le carreau de leurs ailes,
Jusqu’à ce qu’ils tombent, fidèles. Les oiseaux, les mots, c’est tout un.

Julian Tuwim (1894-1953)


lundi 7 mars 2011

Emmanuel Todd : "Après l’empire - Essai sur la décomposition du système américain"

Emmanuel Todd : "Après l'empire - Essai sur la décomposition de l'empire américain"
Collection folio actuel (poche)


Je viens de commencer ce livre ce matin, et je n’ai pu attendre de le terminer pour vous en communiquer ce large extrait.

Il a été publié en août 2002, et je suis vraiment surpris par la lucidité de l’analyse d’Emmanuel Todd. Tout est dit. Il décrit clairement le dépérissement de nos vieilles démocraties et leurs fatales transformations en oligarchies (régime politique dans lequel le pouvoir est détenu par peu de personnes).


Cinq ans après, Nicolas Sarkozy était élu. Je ne m’en suis toujours pas remis.

Sept ans après, nos vieilles démocraties sont de plus en plus malades. Et des peuples jusque là asservis secouent leurs jougs et rêvent de la démocratie que nous ne savons plus aimer. 
Je regardais ce soir aux infos les révoltés Libyens monter en ligne contre leurs oppresseurs. Une armée de « va-nu-pieds », en casquettes et t-shirts, qui m’a fait penser à nos « sans culottes » de 1792 courant vers la victoire de Valmy. Je ne pousserai pas plus loin la comparaison, le contexte étant quelque peu différent.
Je souhaite cependant une destinée glorieuse à ces insurgés.

C’est parce que je sentais monter la nausée, que modestement je suis entré dans l’arène politique en 2009 en adhérant chez les Verts, et que je me retrouve aujourd’hui candidat suppléant dans la campagne des cantonales. 
Je n’imagine pas pouvoir changer à moi seul la fatale orientation que prend notre société, mais il me devenait impossible d’assister sans rien faire à la mort annoncée de notre démocratie.

Je dédie ce texte au directeur de mon école primaire, M. Ridard, qui m’a fait découvrir lorsque j’étais enfant les beaux côtés de la révolution française et de notre République. C'était certes une histoire de France enjolivée, à la Michelet, mais elle savait faire des graines de citoyens généreux.

Bon, je suis désolé, mon introduction a été plus longue que d'habitude. 

N'hésitez pas à acheter le livre d'Emmanuel Todd !

Voici l'extrait :

La dégénérescence de la démocratie américaine et la guerre comme possible (pages 33 à 38).

La force de Fukuyama est d’avoir très vite identifié un processus de stabilisation du monde non occidental. Mais sa perception des sociétés, on l’a vu, reste influencée par l’économisme ; il ne fait pas du facteur éducatif le moteur central de l’histoire et s’intéresse peu à la démographie. Fukuyama ne voit pas que l’alphabétisation de masse est la variable indépendante, explicative, au cœur de la poussée démocratique et individualiste qu’il décèle. De là vient son erreur majeure : déduire une fin de l’histoire de la généralisation de la démocratie libérale. Une telle conclusion présuppose que cette forme politique est stable sinon parfaite, et que son histoire s’arrête une fois qu’elle est réalisée. Mais si la démocratie n’est que la superstructure politique d’une étape culturelle, l’instruction primaire, la continuation de la poussée éducative, avec le développement des enseignements secondaire et supérieur, ne peut que la déstabiliser là où elle était apparue en premier, au moment même où elle s’affirme dans les pays qui atteignent seulement le stade de l’alphabétisation de masse.

Education secondaire et surtout supérieure réintroduisent dans l’organisation mentale et idéologique des sociétés développées la notion d’inégalité. Les « éduqués supérieurs », après un temps d’hésitation et de fausse conscience, finissent par se croire réellement supérieurs. Dans les pays avancés émerge une nouvelle classe, pesant, en simplifiant, 20% de la structure sociale sur le plan numérique, et 50% sur le plan monétaire. Cette nouvelle classe a de plus en plus de mal à supporter la contrainte du suffrage universel.

La poussée de l’alphabétisation nous avait fait vivre dans le monde de Tocqueville, pour qui la marche de la démocratie était « providentielle », presque l’effet d’une volonté divine. La poussée de l’éducation supérieure nous fait aujourd’hui vivre une autre marche « providentielle », et calamiteuse : vers l’oligarchie. C’est un surprenant retour au monde d’Aristote, dans lequel l’oligarchie pouvait succéder à la démocratie.

Au moment même où la démocratie commence de s’implanter en Eurasie, elle s’étiole donc en son lieu de naissance : la société américaine se transforme en un système de domination fondamentalement inégalitaire, phénomène parfaitement conceptualisé par Michel Lind dans The Next Américan Nation. On trouve en particulier dans ce livre la première description systémique de la nouvelle classe dirigeante américaine postdémocratique, the overclass.

Ne soyons pas jaloux. La France est presque aussi avancée que les Etats Unis dans cette voie. Curieuses « démocraties » que ces systèmes politiques au sein desquels s’affrontent élitisme et populisme, où subsiste le suffrage universel, mais dans lequel les élites de droite et de gauche sont d’accord pour interdire toute réorientation de la politique économique qui conduirait à une réduction des inégalités. Univers de plus en plus loufoque dans lequel le jeu électoral doit aboutir, au terme d’un titanesque affrontement médiatique, au statu quo. La bonne entente au sein des élites, reflet de l’existence d’une vulgate supérieure, interdit que le système politique apparent se désintègre, même lorsque le suffrage universel suggèrerait la possibilité d’une crise. Georges W. Bush est choisi comme président des Etats Unis, au terme d’un processus opaque qui ne permet pas d’affirmer qu’il l’a emporté au sens arithmétique. Mais l’autre grande république « historique », la France, s’offre, peu de temps après, le cas contraire, et donc fort proche dans la logique de Sacha Guitry, d’un président élu avec 82% des suffrages. Le presque unanimisme français résulte d’un autre mécanisme sociologique et politique de verrouillage des aspirations venues des 20% d’en haut, qui pour l’instant contrôlent idéologiquement les 60% du milieu. Mais le résultat est le même : le processus électoral n’a aucune importance pratique ; et le taux d’abstention s’élève irrésistiblement.

En Grande-Bretagne, les mêmes processus de restratification culturelle sont à l’œuvre. Ils furent précocement analysés, par Michael Young dans The Rise of the Meritocracy, court essai réellement prophétique puisqu’il date de 1958. Mais la phase démocratique de l’Angleterre a été tardive et modérée : le passé aristocratique est si proche, toujours incarné dans la persistance d’accents de classes d’une netteté extrême, facilite une transition en douceur vers le nouveau monde de l’oligarchie occidentale. La nouvelle classe américaine est d’ailleurs vaguement envieuse, ce qu’elle manifeste par une posture anglophile, nostalgique d’un passé victorien qui n’est pas le sien.

Il serait donc inexact et injuste de restreindre la crise de la démocratie aux seuls Etats Unis. La Grande-Bretagne et la France, les deux vieilles nations libérales associées par l’histoire à la démocratie américaine, sont engagées dans des processus de dépérissement oligarchique parallèles. Mais elles sont, dans le système politique et économique mondial globalisé, des dominés. Elles doivent donc tenir compte de l’équilibre de leurs échanges commerciaux. Leurs trajectoires sociales doivent, à un moment donné, se séparer de celle des Etats Unis. Et je ne pense pas que l’on pourra parler un jour des « oligarchies occidentales » comme on parlait autrefois des « démocraties occidentales ».


Mais telle est la deuxième grande inversion qui explique la difficulté des rapports entre l'Amérique et le monde. Les progrès planétaires de la démocratie masquent l'affaiblissement de la démocratie en son lieu de naissance. L'inversion est mal perçue par les participants au jeu planétaire. L'Amérique manie toujours fort bien, par habitude plus que par cynisme, le langage de la liberté et de l'égalité. Et bien sûr, la démocratisation de la planète est loin d'être achevée.

Mais ce passage à un stade nouveau, oligarchique, annule l’application de la loi de Doyle sur les conséquences inévitablement apaisantes de la démocratie libérale. Nous pouvons postuler des comportements agressifs de la part d’une caste dirigeante mal contrôlée, et une politique militaire plus aventureuse. En vérité, si l’hypothèse d’une Amérique devenue oligarchique nous autorise à restreindre le domaine de validité de la loi de Doyle, elle nous permet surtout d’accepter la réalité empirique d’une Amérique agressant des démocraties, récentes ou anciennes.  Avec un tel schéma nous réconcilions – non sans une certaine malice il est vrai – les « idéalistes » anglo-saxons qui attendent de la démocratie libérale la fin des conflits militaires et les « réalistes » de même culture qui perçoivent le champ des relations internationales comme un espace anarchique peuplé d’Etats agressifs dans l’éternité des siècles. Admettant que la démocratie libérale mène à la paix, nous admettons aussi que son dépérissement peut ramener la guerre. Même si la loi de Doyle est vraie, il n’y aura pas de paix perpétuelle d’esprit kantien.





PS : Voici encore deux extraits qui me plaisent bien (Mentionnés sur le blog EPIEIKEIA (trouvé via WIKIO)).



"Les sociétés européennes sont nées du labeur de générations de paysans misérables. Elles ont souffert des siècles durant des habitudes guerrières de leurs classes dirigeantes. Elles n'ont découvert que tardivement la richesse et la paix. On peut en dire autant du Japon et de la plus grande partie des pays de l'Ancien Monde. Toutes ces sociétés conservent, dans une sorte de code génétique, une compréhension instinctive de la notion d'équilibre économique. Sur le plan de la morale pratique on y associe encore les notions de travail et de récompense, sur le plan comptable celles de production et de consommation.

La société américaine est en revanche le produit récent d'une expérience coloniale très réussie mais non testée par le temps : elle s'est développée en trois siècles par l'importation sur un sol doté de ressources minérales immenses, très productif sur le plan agricole parce que vierge, d'une population déjà alphabétisée. L'Amérique n'a vraisemblablement pas compris que sa réussite résulte d'un processus d'exploitation et de dépense sans contrepartie de richesses qu'elle n'avait pas créées.

(...)

L'Amérique s'est toujours développée en épuisant ses sols, en gaspillant son pétrole, en cherchant à l'extérieur les hommes dont elle avait besoin pour travailler."

Emmanuel TODD, Après l'empire, Paris, Gallimard, 2002, p. 203-204.