jeudi 4 février 2010

Christian Carle : Du risque de fin du monde et de sa dénégation

Christian Carle : ''Du risque de fin du monde et de sa dénégation''
Paru en 2004 aux éditions de la Passion.

Dans son introduction, l’auteur imagine son lecteur ainsi : 

‘’ Je l’adresse à l’unique et improbable lecteur qui, un soir d’insomnie, l’ouvre en baillant plutôt que de compter des moutons. Il le tient de quelque autre qui l’a trouvé dans un caniveau, où son premier acheteur l’avait jeté de dépit, ayant cru à tort lire un récit de fiction. Il le feuillette d’abord distraitement, puis avec une attention croissante, et découvre bientôt, à sa grande surprise, qu’il contient de qu’il cherchait.

C’est à ce lecteur que je dédie mon livre’’.


Je suis très exactement ce lecteur improbable (à part le fait que j’ai trouvé ce livre dans le sous-sol d’une solderie parisienne de livres).


Ce petit livre (79 pages) se lit d’une traite, et il est brillant ! Je vais retourner en acheter d’autres pour les offrir autour de moi.

Vous pouvez bien sur le trouver sur Internet, chez Amazon, Fnac, etc


J'ai choisi cet extrait qui commence à la page 23.

S'il fallait désigner l'apport le plus original du XX e siècle à l'histoire de la pensée, peut-être serait-il à chercher du côté de la mise à jour des mécanismes de dénégation, dans la mesure où ils ont rendu soudain extraordinairement problématique notre rapport tant à la vérité qu'à la réalité. D'un point de vue très général, on peut dire que ces découvertes amènent à penser que l'être humain possède un véritable génie pour se masquer les aspects les plus pénibles de la réalité, la mise en oeuvre de ce génie n'étant rien d'autre que la construction de la culture et des différents types de cultures, dont chacune représente une solution originale pour rendre la réalité supportable. 
Une culture est un système cohérent d’interprétation de la réalité, et notamment de tous les éléments de cette réalité qui constituent une menace pour la vie humaine : la mort, le caractère imprévisible des événements, le cours déchainé des forces de la nature, la manière dont ce qui arrive est indifférent au mérite et à la bonne volonté des hommes. Contre ces menaces, la culture édifie la barrière d’un ordre humain qui, parce qu’il est produit par l’homme, lui est de ce fait compréhensible, et où tout ce qui arrive relève d’une explication possible. A l’intérieur de cet ordre, l’être humain ne rencontre que des intérêts humains, concernant des passions, des besoins, des désirs et des volontés humaines, et tout ce qui résiste à cette humanisation, l’ensemble de la vie de la nature avec toute son étrangeté, est à son tour anthropomorphisé dans le cadre de mythologies et de cosmologies qui assignent à l’homme une place importante, et qui établissent des liens de dépendance ou de filiation entre l’homme et les différents ordres infra- ou suprahumains, les hommes et les dieux, les hommes et les animaux, les hommes et les éléments de la nature. Le travail de la culture consiste alors à affiner progressivement ces premières interprétations, afin de mettre au jour ce qu’elles avaient encore d’unilatéral et de subjectif, et afin de se rapprocher d’une véritable connaissance de la réalité « telle qu’elle est ». Ce qui passe notamment par une prise de conscience du caractère de détour des réalisations de la culture, en tant que stratagèmes destinés à contenir la réalité dans les bornes d’une interprétation supportable. Que cette prise de conscience ne soit pas faite ou tarde à venir, la culture reste alors prisonnière de ses interprétations premières, lesquelles avec le temps deviennent de moins en moins aptes à rendre compte de la réalité, et elle finit par périr, ce dont l’histoire fournit d’innombrables exemples (le dernier en date étant celui de l’effondrement de l’empire soviétique).


Cependant, et quels que soient ses efforts de lucidité, il Ya toujours pour une culture donnée un versant obscur, une chose qu’elle ne veut pas voir et qu’elle ne peut pas voir, parce qu’elle n’est visible que pour un observateur extérieur à sa structure, tel l’historien d’une autre époque expliquant après coup les raisons d’un déclin et d’une chute souvent pourtant clairement annoncés dans la constitution même de cette culture. Et elle peut d’autant moins la voir que cet aveuglement est lié à sa réussite même, au fait que la formule culturelle qui inclut l’aveuglement donne pleine satisfaction au point de sembler dispenser de l’épreuve de réalité, parce qu’elle parait immuniser contre toute menace. Dans l’histoire universelle, ce sont souvent les cultures les plus puissantes et les mieux constituées qui ont la vie la plus brève – Incas, Mayas, Aztèques, Grèce antique -, alors que d’autres, moins élaborées, peuvent rester stables de longs millénaires.


Que notre propre culture occidentale, avec sa tendance à se répandre sur toute la terre par le biais de ses valeurs, de son mode vie, de son régime politique dominant (la démocratie) et de son système économique, soit dans le premier cas, et que ses brillantes réussites masquent l’extraordinaire fragilité de ses postulats de base, cela ne fait guère de doute, et ce serait d’ailleurs une raison essentielle pour respecter les autres cultures vivantes et tenter d’apprendre d’elles ce que notre culture ne peut apprendre d’elle-même, plutôt que de chercher à les écraser. Que le développement même de ses activités internes, avec leurs ramifications allant à l’infini, produise comme conséquence inattendue, encore que prévisible par toute méditation des causes d’effondrement des cultures du passé, cet oubli de ce qui tombe en dehors d’elle et jusqu’à l’oubli qu’elle a elle aussi un dehors, oubli dont pourrait bien résulter un jour sa perte, c’est ce qui lui reste encore à apprendre de l’avenir.


Rien qu’à suivre cette piste de réflexion, il y aurait maintes conséquences utiles à dégager, et comme une loi de l’essor et de la chute des cultures, indépendamment des facteurs externes qui peuvent y concourir. Mais, et tout en réservant la possibilité d’y revenir, je souhaiterais plutôt pour l’instant aborder la question de la dénégation à travers les travaux de la psychologie du XXe siècle, c’est-à-dire là où, ainsi qu’il a été dit plus haut, cette dénégation et ses mécanismes ont été le mieux mis en lumière et ont donné lieu à des découvertes à bien des égards admirables.


Christian Carle est né en 1945 à Saint Cloud. Il enseigne la philosophie dans le Calvados. Il a publié ''La Société du crime'' (1996) et ''Libéralisme et paysage'' (2003) aux Editions de la Passion.

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