dimanche 13 novembre 2011

Franz Kafka : "Le château"

Franz Kafka :"Le château"
Domaine public


En parcourant les archives de cet anti-blog perso, je me rends compte que pour un homme qui prétend n’avoir pour seule religion que la littérature, celle-ci s’y trouve en forte concurrence avec des essais scientifiques,  voire même plus récemment des articles de presse. La chronologie de mes lectures en est probablement la cause. Les livres qui m’ont le plus marqué sont peut-être ceux que j’ai fini par oublier, parce qu’ils étaient devenus une partie de moi. Le temps me semble venu de rendre hommage à ces amis fidèles.
Le premier à m’avoir tapoté sur l’épaule pour se rappeler à mon bon souvenir, fut l’ami Franz Kafka. C’est en pensant à son étrange roman inachevé, « Le château »  que j’ai eu l’idée de cet article. Le château est ce que l’on appelle un chef d’œuvre. Comme j’aimerais que la lecture des premières pages vous donne envie de le lire !
Et cette fois-ci je n’aurai pas à réaliser mon patient travail de scribe en recopiant dévotement les premières pages du livre, puisque celui-ci se trouve dans le domaine public, et que, oh bonheur ! le livre se trouve offert librement sur Internet à tous dans son intégralité !

Voici donc le lien pour le télécharger dans le format que vous voudrez : http://ebooksgratuits.org/ebooks.php?auteur=Kafka_Franz


Et voici, les premières pages de ce livre étrange :


Il était tard lorsque K. arriva. Une neige épaisse couvrait le village. La colline était cachée par la brume et par la nuit, nul rayon de lumière n’indiquait le grand Château. K. resta longtemps sur le pont de bois qui menait de la grand-route au village, les yeux levés vers ces hauteurs qui semblaient vides.

Puis il alla chercher un gîte ; les gens de l’auberge n’étaient pas encore au lit ; on n’avait pas de chambre à louer, mais, surpris et déconcerté par ce client qui venait si tard, l’aubergiste lui proposa de le faire coucher sur une paillasse dans la salle. K. accepta. Il y avait encore là quelques paysans attablés autour de leurs chopes, mais, ne voulant parler à personne, il alla chercher lui-même la paillasse au grenier et se coucha près du poêle. Il faisait chaud, les paysans se taisaient, il les regarda encore un peu entre ses paupières fatiguées puis s’endormit.

Mais il ne tarda pas à être réveillé ; l’aubergiste se tenait debout à son chevet en compagnie d’un jeune homme à tête d’acteur qui avait des yeux minces, de gros sourcils, et des habits de citadin. Les paysans étaient toujours là, quelques-uns avaient fait tourner leurs chaises pour mieux voir. Le jeune homme s’excusa très poliment d’avoir réveillé K. et se présenta comme le fils du portier du Château, puis déclara :

« Ce village appartient au Château ; y habiter ou y passer la nuit c’est en quelque sorte habiter ou passer la nuit au Château. Personne n’en a le droit sans la permission du comte. Cette permission vous ne l’avez pas ou du moins vous ne l’avez pas montrée. »

K. s’étant à moitié redressé passa la main dans ses cheveux pour se recoiffer, leva les yeux vers les deux hommes et dit :

– Dans quel village me suis-je égaré ? Y a-t-il donc ici un Château ?

– Mais oui, dit le jeune homme lentement, et quelques-uns des paysans hochèrent la tête, c’est le Château de monsieur le comte Westwest.

– Il faut avoir une autorisation pour pouvoir passer la nuit ? demanda K. comme s’il cherchait à se convaincre qu’il n’avait pas rêvé ce qu’on lui avait dit.

– Il faut avoir une autorisation, lui fut-il répondu, et le jeune homme, étendant le bras, demanda, comme pour railler K., à l’aubergiste et aux clients :

– À moins qu’on ne puisse s’en passer ?

– Eh bien, j’irai en chercher une, dit K. en bâillant, et il rejeta la couverture pour se lever.

– Oui ? Et auprès de qui ?

– De monsieur le comte, dit K., il ne me reste plus autre chose à faire.

– Maintenant ! À minuit ! Aller chercher l’autorisation de monsieur le comte ? s’écria le jeune homme en reculant d’un pas.

– C’est impossible ? demanda calmement K. Alors pourquoi m’avez-vous réveillé ?

Le jeune homme sortit de ses gonds.

– Quelles manières de vagabond ! s’écria-t-il. J’exige le respect pour les autorités comtales ! Je vous ai réveillé pour vous dire d’avoir à quitter sur-le-champ le domaine de monsieur le comte.

– Voilà une comédie qui a assez dure, dit K. d’une voix étonnamment basse en se recouchant et en ramenant la couverture sous son menton. Vous allez un peu loin, jeune homme, et nous en reparlerons demain. L’aubergiste, ainsi que ces messieurs, sera témoin, si toutefois j’ai besoin de témoins. En attendant je vous préviens que je suis l’arpenteur que monsieur le comte a fait venir. Mes aides arriveront demain, en voiture, avec les appareils. Je n’ai pas voulu me priver d’une promenade dans la neige mais j’ai perdu plusieurs fois mon chemin et c’est pourquoi je suis arrivé si tard. Je savais très bien que ce n’était plus l’heure de se présenter au Château sans que vous ayez besoin de me l’apprendre. Voilà pourquoi je me suis contenté de ce gîte, où vous avez eu, pour m’exprimer avec modération, l’impolitesse de venir me déranger. Je n’ai pas autre chose à vous dire. Et maintenant bonne nuit, messieurs. Et K. se retourna vers le poêle.

« Arpenteur ? » prononça encore derrière lui une voix qui semblait hésiter ; sur quoi tout le monde se tut. Mais le jeune homme ne tarda pas à se ressaisir et demanda à l’hôte, sur un ton assez bas pour marquer quelque égard à l’endroit du sommeil de K…, mais assez haut pour pouvoir être entendu de lui :

– Je vais me renseigner au téléphone.

Eh quoi ! le téléphone était-il installé dans cette auberge de village ? Quelle merveilleuse organisation ! Le détail en surprenait K. bien qu’il se fût attendu à l’ensemble. L’appareil se trouvait presque au-dessus de sa tête – K. avait eu tellement sommeil qu’il ne s’en était pas aperçu – ; si le jeune homme téléphonait il ne pourrait le faire sans troubler le dormeur, quelque bonne volonté qu’il y mit ; il ne s’agissait que de savoir si K. le laisserait oui ou non téléphoner : il décida de le laisser. Mais il devenait inutile dès lors de feindre le sommeil. Il voyait déjà les paysans se rapprocher pour parler entre eux, car la venue d’un arpenteur n’était pas mince événement. La porte de la cuisine s’était ouverte ; la puissante silhouette de l’hôtesse l’emplissait toute ; l’aubergiste s’approcha de sa femme sur la pointe des pieds pour lui faire part des événements ; et la conversation téléphonique commença. Le portier était endormi, mais il y avait un sous-portier à l’appareil, l’un des sous-portiers, un Monsieur Fritz.

Le jeune homme s’était nommé – il s’appelait Schwarzer – raconta comme quoi il avait trouvé K., un homme de trente à quarante ans, tout déguenillé, dormant tranquillement sur une paillasse avec son sac pour oreiller et un bâton noueux à portée de la main. Naturellement il lui avait paru suspect, et, comme l’aubergiste avait visiblement négligé son devoir, il avait dû, lui Schwarzer, étudier cette affaire pour accomplir le sien. K. avait pris fort mal la chose quand il s’était vu réveillé, interrogé et menacé, comme de rigueur, d’être expulsé ; il avait peut-être d’ailleurs le droit de s’irriter, car il affirmait qu’il était un arpenteur venu sur les ordres du comte. Le devoir exigeait qu’on examinât, ne fût-ce que pour la forme, le bien-fondé de cette affirmation. Schwarzer priait en conséquence Monsieur Fritz de demander au bureau central si l’on attendait vraiment un arpenteur et de téléphoner immédiatement ce qu’on aurait appris.

Puis tout se tut ; là-bas, Fritz devait se renseigner, et on attendait la réponse. K. ne changea pas de position, il ne se retourna même pas, ne témoigna aucune curiosité et resta là à regarder devant lui dans le vide.

Ce rapport de Schwarzer où se mêlaient la prudence et la méchanceté lui donnait une idée des ressources diplomatiques dont jouissaient au Château même d’infimes employés. C’étaient des travailleurs puisqu’il y avait un service de nuit au bureau central, et ce service devait donner très vite les informations demandées car Fritz rappelait déjà. Sa réponse dut être bien courte, Schwarzer raccrocha aussitôt violemment :

– Je le disais bien, s’écria-t-il, pas plus d’arpenteur que sur ma main, un vulgaire vagabond qui raconte des histoires, et pis encore probablement.

Un instant K. pensa que tous, Schwarzer, patron, patronne et paysans allaient se précipiter sur lui. Pour éviter le premier choc il se recroquevilla sous sa couverture. À ce moment le téléphone rappela encore, et assez fort. K. sortit lentement la tête. Bien qu’il fût très invraisemblable que ce deuxième appel le concernât aussi, tout le monde s’arrêta et Schwarzer retourna à l’appareil. Il écouta une assez longue explication, puis il dit à voix basse :

– C’était une erreur ! Voilà qui est très gênant pour moi. Le chef de bureau a téléphoné lui-même ? Étrange, étrange. Comment expliquer la chose à Monsieur l’arpenteur ?

K. dressa l’oreille. Le Château l’avait donc nommé arpenteur. D’un côté c’était mauvais ; cela montrait qu’au Château on savait de lui tout ce qu’il fallait, qu’on avait pesé les forces en présence et qu’on acceptait le combat en souriant. Mais d’autre part c’était bon signe aussi, car cela prouvait, à son avis, qu’on sous-estimait ses forces et qu’il aurait plus de liberté qu’il n’en eût pu espérer de prime abord. Si l’on croyait pouvoir le tenir en état de crainte constante en reconnaissant ainsi sa qualité d’arpenteur – ce qui donnait évidemment au Château la supériorité morale, – on se trompait ; il en éprouvait bien un petit frisson passager, mais c’était tout.

Comme Schwarzer s’approchait de lui timidement, il lui fit signe de s’éloigner ; il refusa aussi de s’installer, comme on l’en pressait, dans la chambre même de l’hôte ; il n’accepta qu’un peu de boisson de l’aubergiste et de l’hôtesse qu’une cuvette avec une serviette et du savon ; il n’eut même pas à demander qu’on évacuât la salle, tout le monde se retira vivement en détournant la tête pour ne pas risquer d’être reconnu le lendemain.

On éteignit la lampe et il put enfin se reposer. Il s’endormit profondément et s’éveilla au matin d’un sommeil qui n’avait été troublé qu’une ou deux fois par les promenades des rats.

Après le déjeuner qui, d’après l’aubergiste, devait être réglé par le Château comme tout l’entretien de K., il voulut se rendre au village immédiatement. Mais comme son hôte, avec lequel il n’avait encore échangé que les paroles les plus nécessaires – car il se souvenait de la scène de la veille, – comme son hôte ne cessait de rôder autour de lui d’un air suppliant, il le prit en pitié et le fit asseoir un instant.

– Je ne connais pas encore le comte, lui dit-il ; il paraît qu’il paye bien le bon travail, est-ce vrai ? Quand on part comme moi si loin de sa femme et de son enfant, ce n’est pas pour revenir les mains vides.

– Vous n’avez pas besoin de vous tracasser à ce sujet, répondit l’aubergiste, personne ne se plaint d’être mal payé.

– Tant mieux, dit K…, je ne suis pas un timide et je ne me gênerais pas pour parler à un comte, mais il vaut naturellement mieux que tout se passe sans discussion.

L’aubergiste s’était assis en face de K. sur le rebord de la fenêtre, il n’osait pas s’installer mieux et ne cessait de regarder K. de ses grands yeux noirs apeurés. Au début il le recherchait, et maintenant on aurait dit qu’il voulait le fuir. Craignait-il d’être interrogé sur le comte ? Se méfiait-il de K., maintenant qu’il voyait en lui un « Monsieur » ? K. sentit le besoin de se débarrasser de lui. Il regarda sa montre et dit :

– Mes aides ne vont pas tarder, pourras-tu les loger ici ?

– Certainement, répondit l’hôte. Mais ne logeront-ils pas au Château avec toi ?

L’aubergiste renonçait-il donc si facilement à des clients – surtout à K., – pour les renvoyer ainsi au Château ?

– Ce n’est pas encore sûr, dit K. Il faut d’abord que je connaisse la tâche qu’on va me donner. Si je dois travailler en bas, dans le village, il vaudra mieux que je loge ici. Je crains d’ailleurs que la vie ne me plaise pas au Château. Je veux rester libre.

– Tu ne connais pas le Château, dit l’aubergiste à voix basse.

– Évidemment, dit K., il ne faut pas juger trop vite. Pour le moment tout ce que je sais du Château c’est qu’il s’entend à choisir ses arpenteurs. Peut-être a-t-il d’autres qualités.

Et il se leva pour se délivrer de l’aubergiste qui mordillait nerveusement ses lèvres. Décidément la confiance de cet homme n’était pas facile à gagner.

En s’en allant, K. fut frappé par un portrait sombre qui pendait au mur dans un cadre noir. Il l’avait déjà remarqué de son lit, mais, ne pouvant distinguer les détails à distance, il l’avait pris pour un vêtement noir. Pourtant, c’était bien un tableau, il le voyait maintenant, c’était le buste d’un homme d’environ cinquante ans. Ce personnage penchait la tête si bas qu’on distinguait à peine les yeux ; le front était très haut, très lourd, et le nez fort et recourbé. La barbe, aplatie par le menton contre la poitrine, reprenait plus bas son ampleur. La main gauche, les doigts ouverts, s’enfonçait dans les grands cheveux, et l’homme ne pouvait plus relever la tête.

– Qui est-ce ? demanda K. ; le comte ?

Il se tenait devant le tableau, il n’avait même pas regardé l’aubergiste.

– Non, dit l’hôte, c’est le portier.

– Ils ont vraiment un beau portier dans ce Château, déclara K., dommage que son fils lui ressemble si peu.

– Mais non, dit l’aubergiste, et il fit pencher K. pour lui chuchoter à l’oreille : – Schwarzer a exagéré hier soir, son père n’est que sous-portier, et encore l’un des derniers.

L’aubergiste faisait dans cet instant à K. l’effet d’un enfant.

– Ah ! l’animal ! dit K. en riant.

Mais l’aubergiste ne rit pas, il déclara :

– Son père est puissant lui aussi.

– Allons donc ! dit K., tu crois tout le monde puissant, peut-être même moi ?

– Non, toi, dit l’hôte d’une voix timide mais d’un ton grave, je ne te crois pas puissant.

– Tu observes fort bien, dit K. ; en effet, entre nous, je ne suis pas puissant ; sans doute, je n’ai pas moins de respect que toi pour ceux qui le sont, seulement je suis moins franc, je ne veux pas toujours l’avouer.

Et il tapota la joue de l’hôte pour le consoler et gagner ses bonnes grâces. L’autre sourit alors un peu. Il ressemblait vraiment à un adolescent avec son visage délicat et son menton presque sans barbe. Comment s’était-il apparié avec cette femme volumineuse et d’air âgé que l’on voyait remuer, les coudes loin du corps, par la petite fenêtre qui donnait sur la cuisine ? Mais K. ne voulait plus sonder l’homme ; il eût craint de chasser le sourire qu’il avait fini par obtenir. Aussi lui fit-il simplement signe d’ouvrir la porte et il sortit dans la rue où l’accueillit un beau matin d’hiver.

Maintenant il voyait le Château qui se détachait nettement là-haut dans l’air lumineux ; la neige qui s’étalait partout en couche mince en accusait nettement le contour. Elle semblait d’ailleurs moins épaisse sur la montagne qu’au village où K. avait autant de peine à marcher que la veille sur la grand-route. La neige montait jusqu’aux fenêtres des cabanes et pesait lourdement sur les toitures basses, tandis que là-haut, sur la montagne, tout avait un air dégagé, tout montait librement dans l’air, c’était du moins ce qu’il semblait d’ici.



P. S. : Il pourrait être tentant de penser, comme le dit le commentaire qui suit cette publication, que nous vivons à présent dans le monde de Kafka. Mais c'est une réflexion que nombre de gens ont pu se faire depuis la publication de ce livre. L'univers décrit dans "le château" montre selon moi le côté sombre d'une pièce. N'oublions pas le côté lumineux, qui est celui depuis lequel Kafka écrit, l'univers de la création. C'est de ce côté là qu'il faut se situer. Kafka nous a fait un cadeau en écrivant ce livre qui donne tant à penser depuis sa publication. La pensée est surement la meilleure protection contre le côté sombre vers lequel nous redoutons de tomber.

mercredi 2 novembre 2011

Michel Raymon : « Cro-magnon toi-même ! » Petit guide darwinien de la vie quotidienne.

Michel Raymon : « Cro-Magnon toi-même ! » Petit guide darwinien de la vie quotidienne.
Editions Point, collection Sciences

    J’ai hésité plusieurs mois avant de me décider à vous offrir un long extrait de l’excellent livre de ce chercheur en biologie évolutive à l’institut des sciences de l’évolution de Montpellier. Vous me comprendrez probablement en le lisant, car j’ai poussé la témérité jusqu’à choisir le chapitre le plus délicat, celui dont son auteur conseille l’oubli salutaire dès sa lecture achevée ! Mais de quoi parle ce si dangereux chapitre vous demandez-vous ? Des différences entre les hommes et les femmes ! (Ouh la !)

    Je me dis que finalement, avec un peu d’intelligence, ces révélations vous éviteront peut-être quelques inutiles disputes au sein de votre couple. Alors je vous souhaite une bonne lecture !

    Surtout, surtout, achetez et lisez ce précieux guide ! Vous pouvez également visitez le site qui lui est dédié : http://www.cromagnontoimeme.fr/index.php

Quelles performances cognitives ? (Pages 107 à 115)

    Prenez un cerveau de chaque sexe, comparez-les au jeu des différences : l’exercice est facile. L’asymétrie des hémisphères n’est pas marquée de la même façon : il y a plus de matière grise dans l’un et davantage de matière blanche dans l’autre. Le détail anatomique de la plupart des régions n’est pas le même, y compris pour les régions impliquées dans les fonctions « cognitives », comme l’hippocampe et le néocortex, etc. Avec des outils d’observation plus poussés, vous observerez des différences pour la plupart des neurotransmetteurs, ces signaux chimiques fabriqués par des neurones et destinés à influencer d’autres neurones. Pour résoudre une même tâche relativement simple (par exemple la prononciation de mots nouveaux), vous constaterez que des régions différentes du cerveau sont sollicitées chez les hommes et les femmes. Et évidemment, avec une blouse blanche et armé des outils de la biologie moléculaire, vous constaterez que l’expression des gènes diffère d’un sexe à l’autre, comme chez les animaux modèles ci-dessus.

    Qu’en est-il des performances de ces cerveaux ? Avec de telles différences anatomiques, physiologiques et moléculaires, il n’est pas étonnant de trouver aussi des différences fonctionnelles. Certains résultats sont maintenant classiques : les femmes, en moyenne, maitrisent mieux le langage que les hommes, et en usent différemment ; elles sont aussi meilleures dans l’interprétation des expressions faciales, la représentation de l’état mental d’autrui, la mémoire de la localisation des objets ; les hommes, eux, sont meilleurs en moyenne dans les exercices de rotation mentale (il faut par exemple faire tourner mentalement un objet pour décider s’il est équivalent ou non à un objet témoin), pour estimer la vitesse d’un objet et prédire son trajet, réaliser mentalement une cartographie d’un lieu. Que l’on considère la vision, l’ouïe, la mémoire, les émotions, l’orientation, la latéralité manuelle, ou encore l’action des hormones de stress, dans tous ces domaines, entre hommes et femmes les différences se marquent nettement. On peut apprécier un fonctionnement mental différent au travers de la prévalence des formes extrêmes : les femmes souffrent davantage de migraine, de dépression, de phobies, d’anorexie ; par contre l’autisme est plus fréquent chez les hommes (quatre fois plus), y compris les formes les plus légères (dix fois plus), ainsi que les comportements antisociaux, les formes graves de schizophrénie, le bégaiement, la dyslexie, entre autres ; la liste serait longue. Pendant de nombreuses années le sujet était tabou : on ne parlait pas de différences sexuelles à propos du cerveau. Depuis une dizaine d’années, les scientifiques découvrent des cerveaux incroyablement différents : « …il y a maintenant tout un ensemble de données qui montrent que les hommes et les femmes différent, d’une façon constante, dans un grand nombre de domaines neuropsychologiques. » Mais d’où proviennent ces différences ?

Les origines des différences

    L’influence hormonale est incontestable dans un certain nombre de traits, ceux, par exemple, qui apparaissent ou s’accentuent au moment de la puberté. Certaines situations permettent une sorte d’expérimentation : tel est le cas des traitements hormonaux donnés pour des raisons médicales, ou aux personnes désirant changer de sexe : on observe alors qu’un apport de testostérone améliore les performances du test de rotation mentale, et diminue la fluidité verbale. Les variations saisonnières du taux de testostérone chez les hommes, ainsi que les variations hormonales au cours du cycle menstruel chez les femmes, induisent des variations concomitantes dans les performances à ce test. Autre exemple, la résistance à la douleur : les hommes sont plus résistants à la douleur que les femmes, et cela peut être inversé par des traitements hormonaux. Pour les femmes, la résistance à la douleur varie au cours du cycle menstruel. Pour les hommes, certaines situations sociales peuvent augmenter cette résistance : il suffit de réaliser le test en public, ou bien en présence de jolies femmes – ce qui entraine une production d’hormones -, et la résistance à la douleur augmente.

    Les hormones peuvent être modulées par des événements sociaux : on connait l’exemple classique du supporter, devant sa télévision, dont le taux de testostérone augmente ou diminue selon l’issue du match. Dans quelle mesure la vie sociale, encore dominée par les hommes, peut influencer certaines différences entre les cerveaux de chaque sexe reste une question ouverte. Pour le mammifère qui présente le système hiérarchique le plus strict en ce qui concerne la reproduction (le rat-taupe, un rongeur souterrain africain), c’est le statut social et non le sexe qui est le principal déterminant des différences morphologiques du cerveau. On sait aussi que la spécialisation dans une fonction entraine des changements dans le cerveau : l’exemple le plus connu est celui des chauffeurs de taxi, qui utilisent intensément des cartes mentales, provoquant des changements morphologiques dans une région particulière du cerveau (l’hippocampe). Des événements particulièrement forts peuvent également modifier le fonctionnement du cerveau.

    Quoi qu’il en soit, chez l’Homme, certaines différences s’observent très tôt : quelques heures après la naissance, les filles sont – déjà – davantage attirées par les visages, et les garçons par des objets physiques ou mécaniques. Cette différence, qui préfigure la plus grande sociabilité des filles, est ici nécessairement biologique ; elle préfigure également la préférence des garçons pour les camions, et celle des filles pour les poupées : essayez d’intéresser les jeunes garçons aux poupées, vous échouerez certainement. Incidemment, on retrouve ce type de préférence différentielles entre les sexes chez un autre primate : les jeunes femelles cercopithèques préfèrent les poupées, et les jeunes mâles les camions. Ces préférences chez les primates sont le signe d’une différence assez profonde dans les structures du cerveau. On en déduit que la tradition sociale qui attribue les jouets suivant le sexe ne fait que renforcer une préférence préexistante, sans la créer. Sans doute la préférence des filles pour la couleur rose, que l’on retrouve dans diverses cultures, suit elle également ce schéma.

    Il vous est peut-être arrivé de constater, entre hommes et femmes, un désaccord sur le choix des couleurs, par exemple quant à la façon de les nommer, de les assortir ou de les différencier. Un partisan de la paix des ménages conseillerait à l’homme de ne pas chercher à argumenter et de faire profil bas sur ces questions ; il expliquerait aussi à l’un et à l’autre qu’ils ont probablement une différence génétique dans la perception des couleurs, l’avantage allant incontestablement à la femme. Une fois cette différence biologique comprise par chacun, la vie peut reprendre avec un peu moins d’incompréhension réciproque. Que se passe-t-il exactement ?
    Tout d’abord, on observe fréquemment chez l’homme une déficience dans la perception des couleurs. Notre espèce est considérée trichromatique : à l’état normal nous possédons trois types de cônes dans la rétine. On trouve de temps en temps (8-10%) des hommes daltoniens, auxquels il manque un type de cônes : ils sont alors dichromates. Comme les singes mâles du Nouveau Monde, ces daltoniens dichromates ont du mal à percevoir certaines couleurs, mais en revanche, ils sont avantagés dans la détection d’objets camouflés. Par ailleurs, certaines femmes possèdent une originalité génétique dans la perception des couleurs : avec quatre types de cônes, elles sont tétrachromates, ce qui leur donne une vision très différente du monde coloré. Sont-elles nombreuses ? Les avis divergent, car il n’existe pas encore d’étude à une échelle suffisante : on parle souvent de 50% des femmes, mais cette estimation est basée sur un échantillon de … quatre femmes. On attend impatiemment des études fiables pour apprécier l’étendue du phénomène !

Conclusion

    En sciences humaines et sociales la mode était au XXème siècle, de ne rien attribuer aux effets biologiques. L’autisme, par exemple, était attribué au comportement des parents. On considère encore le comportement féminin et masculin comme résultant uniquement d’une construction culturelle : il en est ainsi de l’attraction des filles vers les poupées et de l’engouement des garçons pour les sports violents. Sans entrer dans l’histoire des sciences, ce refus obstiné d’envisager la possibilité de l’existence de déterminismes biologiques chez l’Homme a été un frein à la reconnaissance de l’ampleur réelle des différences entre les sexes. Hommes et femmes sont différents génétiquement, chromosomiquement, physiologiquement, anatomiquement, physiquement et cognitivement. A ces aspects biologiques s’ajoutent des effets culturels, qui généralement les amplifient, et des habitudes sociales, qui résultent historiquement d’une forte domination masculine.

    Ces différences entre hommes et femmes s’intègrent dans l’ensemble des différences que l’on observe entre les sexes dans le monde vivant. Hommes et femmes n’ont pas les mêmes stratégies de reproduction ni les mêmes types d’investissement parental. Ils n’ont pas le même potentiel reproductif, la même possibilité d’imposer leur choix ou de manipuler l’autre. La sélection a donc opéré différemment dans chaque sexe, ce qui explique des adaptations physiques, physiologiques et cognitives entre mâles et femelles, et entre hommes et femmes, dans l’espèce humaine. Les garçons sont attirés par les sports qui préfigurent les activités violentes des adultes ; les filles s’intéressent à un substitut de nourrisson, comme entrainement aux maternités futures : on peut voir là une marque culturelle de despotisme masculin imposant des rôles. Plus justement, on y verra une spécialisation biologique, entretenue culturellement (et là, le despotisme masculin peut intervenir), certainement sélectionnée depuis des temps immémoriaux. Mais les différences biologiques entre les sexes ne se cantonnent pas aux jeux d’enfants : on les retrouve à tous les niveaux de la vie, y compris dans la plus grande longévité des femmes. Médicalement, on a longtemps ignoré les différences biologiques entre hommes et femmes, sauf celles en rapport direct avec la reproduction. On commence maintenant à les étudier sérieusement, comme l’annonce la branche médicale de l’Académie des sciences américaine en 2001 : « Le sexe est important. Il est important dans des domaines inattendus. Indubitablement, son importance va se révéler dans des domaines que nous n’avons même pas commencé à imaginer. »

    Certaines différences sociales entre les sexes, sans aucune base biologique possible, sont préoccupantes dans notre société, comme l’inégalité de salaire à travail égal. Mais chercher une égalité sociale en s’appuyant sur une prétendue égalité biologique n’est probablement pas la bonne piste. On peut bien sûr rechercher l’égalité des sexes dans les domaines politique, social ou éducatif, entre autres, mais aucune tentative n’aboutira complètement si elle ignore ce qui fondamentalement sépare l’homme et la femme. C’est au contraire en étalant au grand jour ces différences biologiques, en circonscrivant leur étendue (y compris les variations entre les groupes humains) et en expliquant leur origine que l’on pourra poser les bases nécessaires permettant de construire une véritable égalité sociale entre les hommes et les femmes. Ces différences biologiques ne sont pas éternelles, mais c’est à une échelle évolutive qu’elles peuvent changer et, éventuellement, diminuer, si la sélection va dans ce sens. Il reste à l’homme et à la femme à déterminer si cette égalité biologique (qui inclut l’allaitement paternel) est souhaitée et souhaitable.

    Enfin, n’oublions pas qu’il est d’usage, dans notre société française, de considérer la différence entre l’homme et la femme comme une construction sociale. Il est donc politiquement incorrect d’envisager que des facteurs biologiques puissent expliquer une partie des différences physiques et, surtout, cognitives entre les hommes et les femmes. Ne faites donc pas usage des données de ce chapitre dans les conversations de salon, surtout si vous voulez lustrer ou avantager votre position dans le groupe social qui vous entoure. Évitez également ce sujet dans un premier tête-à-tête au restaurant : vous aurez à faire montre de beaucoup d’éloquence pour compenser semblable maladresse. En fait, il est certainement préférable d’oublier complètement ce chapitre et de passer vite au suivant…


PS : Afin de jeter tout de même un peu d'huile sur le feu, je vous conseille de vous renseigner sur cette très controversée théorie du genre que l'Education Nationale aurait décidé d'enseigner à nos chers petits... 😊)

mardi 30 août 2011

Blaise Cendrars : Bourlinguer (les livres, l'absolu, les femmes...)

Blaise Cendrars "Bourlinguer"

Je déroge à mes habitudes, car je vous propose de nouveau des extraits du même livre de Blaise Cendrars « Bourlinguer ». Le choix de l’extrait précédent m’avait été inspiré par l’actualité (je m’en excuse). C’est l’émotion qui a commandé les choix de ceux-ci. Je les ai lus hier dans le dernier récit du livre « Paris, port de mer ». En partie grâce ces moments de lecture, cette journée a été particulière…
Ces extraits m’ont beaucoup touché. L’écrivain y parle de l’écriture et de la lecture, des hommes, et des femmes…

Chapitre 4, pages 364 et 365 "Il n’y a pas de fin à faire beaucoup de livres"

Souvent, le bistro du quai restait clos pour un jour ou deux et, en belle saison, pour une ou deux semaines quand il avait pris à Félicie la fantaisie d’aller faire un tour à bord d’une barcasse qui remontait par les canaux dans le Nord, car comme toutes les filles des Flandres la pétulante bistrote, qui scandalisait par son inconduite tout son voisinage de paisibles boutiquiers, quai des Grands Augustins, avait le mal du pays. Loin de me détourner d’elle, que je jugeais être une maitresse-femme, et de sa bande de rigolboches, mon amour des livres et de la lecture me faisait participer à la noce de ces insouciants avec frénésie, à croire que l’on m’a sevré en me mettant un livre à la main et que je suis resté sur mon appétit. Il est vrai que c’est maman qui m’a appris à lire et que pour cela elle me prenait sur ses genoux. C’est tout ce que j’ai eu d’elle. Son cœur était ailleurs. Et depuis…, comme la grosse Félicie, je veux vivre, et j’ai soif, j’ai toujours soit… L’encre d’imprimerie n’étanchera jamais cette soif. Il faut vivre d’abord. Si aujourd’hui je me dépêche d’écrire c’est que je veux le faire tant qu’il me reste du feu dans l’esprit, car l’âge vient et je veux me libérer des deux, trois gros bouquins que je porte en moi et que je nourris depuis toujours, comme Charles Baudelaire Mon cœur mis à nu, qu’il n’a jamais écrit, ce qui est à la base de tous ses malheurs. J’ai dit que je pensais en avoir pour dix ans. Durant ces dix ans, le monde aura fait peau neuve, j’en suis convaincu, et je veux encore en être. La souche est solide. Je pense à ma vieillesse et je serai un homme comblé si je puis aller mourir, le jour dit, au point choisi et disparaitre anonymement, sans aucun regret du monde, en pleine mer des Sargasses, là où pour la première fois la vie s’est manifestée et a jailli des profondeurs de l’océan et du soleil.

Si Deus quizer, amanha…, incrivaient dans leur livre de bord les découvreurs portuguais qui les premiers ont navigué dans ces parages peu fréquentés. Oui, si Deus quizer, demain… demain nous aborderons au nouveau monde ; déjà les flots ont changé de couleur, des oiseaux volent à notre rencontre et les courants qui viennent de l’ouest nous apportent les détritus d’une végétation inconnue, dont un vieux tronc rongé, peut-être par le feu du ciel, mais où certains veulent voir le travail de la main de l’homme, prétendant que c’est une pirogue. Nous avons vainement essayé de le repêcher. La nuit venait. Nous changeâmes d’amures pour la première fois depuis que nous étions établis dans l’alizé du sud-est. Nous en profitâmes pour louvoyer et tâcher de découvrir un cap de cette terre inconnue, encore invisible, chargée de lourds nuages et qui nous envoyait une brise chaude, fortement épicée. Etait-ce une île ou le continent de Cathay ? On en discuta longtemps ; certains affirmaient avoir vu des feux mouvants ; ce sont toujours les mêmes, et la question de cette pirogue reste obscure…
Des hommes.
Ils avaient la chance de découvrir des hommes nouveaux en partant à l’aventure et en naviguant droit devant soi.
Je ne compte pour rien. Mes livres non plus. Mais on ne dira jamais assez la part du féminin dans l’écriture. On croirait par moments que la psyché de Platon se reconstitue, et c’est cette rencontre inopinée de l’Hermaphrodite endormi ou Eros qui donne une sensation de plénitude au lecteur et qui fait le charme et la séduction de la lecture, ce qui expliquerait la terrible passion dont sont possédés les hommes pour le monde imaginaire. C’est de la magie. Que de livres, que de livres ! Il n’y a pas de fin à faire beaucoup de livres, dit l’Ecclésiaste (XII,14). Pas un livre qui n’émette un rayon de lumière. Même le plus mauvais. Une lumière sous le boisseau. Alors, c’est un cône d’ombre.

Chapitre 5 pages 376 et 377 "On ne vit pas dans l’absolu"
(Cet extrait fait suite à une savoureuse description du libraire Chadenat.)

Faisons la part des choses et tenons compte de l’entraînement auquel me voue mon comportement d’écrivain qui laisse courir les cinq doigts de sa main gauche sur le clavier de sa machine à écrire dans la solitude d’un meublé, loin de toute contingence, mais l’esprit extra-lucide, le portrait est synthétique, donc déformé. Mais je jure que je n’exagère pas, ou à peine… Cependant, comme j’en ai déjà noté quelques-uns au début du présent paragraphe en introduisant le personnage, je vais encore ajouter quelques traits familiers dans les deux, trois anecdotes qui vont suivre pour corriger ce que ce portrait a de trop abstrait. On ne vit pas dans l’absolu. Nul homme n’est coulé d’une seule pièce. Même un robot connaît la panne. Sans contradictions il n’y a pas de vie. Le cœur, le corps, l’âme, l’esprit, le souffle, tout peut être en contradiction dans le même individu et jusque dans son entêtement, l’intelligence est en contradiction avec la nature profonde de l’homme. La vie n’est pas logique, l’art du portrait, la perspective, la création de l’écrivain la ressemblance. Le monde est ma représentation et c’est pourquoi les journaux paraissent toutes les vingt-quatre heures, avec leurs fautes de français et leurs bourdes et leurs coquilles. Nous ne connaîtrons jamais d’autres traces de vie – vie de la planète, vie de l’individu – ce qui monte de la conscience sous traces d’écriture. Des pattes de mouche. Parlez-moi après de beau langage, de style et de grammaire. Et c’est pourquoi l’écriture n’est ni un songe ni un mensonge. De la poésie. Donc, création. Donc action. Et l’action seule libère. Sinon, il se forme un court-circuit, l’univers flambe et tout retombe dans la nuit de l’esprit.

Chapitre 8 pages 399, 400 et 401 « La femme est la base de la civilisation »

D’essence la civilisation est femme, elle reçoit plus qu’elle ne donne, elle absorbe, elle transmet, d’où sa lente, très lente évolution. C’est une valeur stable. Une constante et pas une spéculation. Ce qui m’a toujours frappé dans la conquête du Nouveau Monde c’est que les conquistadores ont été conquis par les femmes indigènes, Cortez par Marina, Marina qui a trahi les signes du zodiaque aztèque pour les saints de notre calendrier ; Pizarro et sa poignée de farouches aventuriers par les prêtresses des Incas ; les Espagnols égarés parmi les volcans de la Cordillère des Andes par les gardiennes des temples élevés au culte du Soleil sur les plus hauts sommets de Bolivie, comme vos fantassins portuguais (et souvent je les évoque, morion en tête, soufflant, suant sous la cuirasse ou le haubert, grimpant exténués le dur raidillon du Caminho de Mar, inextricablement embringués avec leur espingarde et peut-être une couleuvrine dans la brousse de la côte qui monte de Santos à Sao Paulo, où même nos 6-cylindres peinent !) par les filles peintes de vos Indiens d’Ipiranga ; à quoi j’ajouterai pour mémoire les servantes guaranis des missions du Paraguay, aujourd’hui encore célèbres pour leur beauté, mais pays qui n’est pas encore entré dans le circuit de la civilisation blanche sud-américaine, ainsi que le Mexique, le Pérou, la Bolivie, le Brésil, les quatre pays d’avenir et de vieille civilisation indianiste. Les Anglo-Saxons de l’Amérique du Nord n’ayant pas conquis mais exterminé les Indiens, la civilisation des Etats-Unis est factice et ne peut être que passagère et destructrice comme celle de Babylone qui était consommatrice et d’essence pédérastique, donc sans lendemain dans le temps malgré ses conquêtes dans l’espace.

- Et vous avez des Indiennes en France ? insinua doucement Paul.
- Mais, parfaitement, les femmes celtes, vous savez bien, ces druidesses mystiques qu’on représente une faucille d’or à la main et qui avaient des visions et prophétisaient dans la forêt de Brocéliande, dont ont tant abusé les romantiques influencés par les romans noirs d’Anne Radcliffe et de Walter Scott et les cours et les lectures publiques d’Edgar Quinet et d’Augustin Thierry. Comme Marina a trahi le Serpent à Plume pour son « Dieu blond », ainsi qu’elle appelait Cortez, elles ont trahi les Dieux de leur race pour assimiler les Dieux étrangers et conquérir leurs vainqueurs, comme plus tard, à l’époque des grandes invasions, les femmes françaises ont su civiliser les barbares de tout acabit, Teutons, Franks, Vikings, et leur apprendre le « doulx parler » de France qui coule comme un miel de leur bouche. La femme est la base de la civilisation. Son giron est un berceau. La Vierge Marie reçoit dans son tablier l’Enfant Jésus qui tombe du ciel. Ce n’est pas seulement un mythe et, sur un autre plan, presque exclusivement spirituel, le même rôle social était attribué par l’Antiquité aux pythies et aux sibylles, de Delphes et de Cumes, qui transmettaient la tradition humaine par l’initiation civilisatrice.
- Et que faites-vous des sorcières dont parle Shakespeare ? Je crois qu’elles étaient d’origine celte, comme vos Françaises, non ? me dit Paul.
- Demandez-le à votre ami Chadenat, il est inépuisable sur l’hystérie anglaise et leur histoire. Certes, les vierges de l’Isle-of-Man, le dernier sanctuaire des Celtes, étaient folles et sanguinaires, et comment ne pas croire à leur hystérie quand on songe à l’établissement, à la succession, au partage, à l’unification discutée de la couronne du Royaume-Uni entre les princes, les roitelets, les ducs, les chefs de clans montagnards, les descentes périodiques et les razzias politiques effectuées par les plus redoutables pirates de la mer, les Norges, les Danois qui bataillaient à mort autour d’une reine, et la possédaient tour à tour, et Shakespeare a raison de leur faire jouer les sorcières. Mais n’empêche que sans ce collège sacré des folles de l’Isle-of-Man, qui détenaient une tradition secrète, Colomban ne serait pas venu d’Irlande et d’au-delà avec ses moines savants, prêchant officiellement le christianisme et cachant Platon sous leur robe de bure, pacifiant, baptisant, initiant, pérégrinant sur le continent, et cette science venait d’où dans les îles de la mer d’Irlande – c’est une énigme, mais Platon connaissait l’Atlantide et les pirates scandinaves l’Amérique ! – sinon de ces femmes folles de religion qui se la transmettait oralement, de bouche à oreille, comme un grand secret venu de la mer – quand l’Atlantide était une Méditerranée - runes de la nuit des temps, la Poésie, le secret de l’Amour, de l’Amour divin, bien entendu. (Le secret de l’oreiller, c’est encore autre chose, j’ai assez bourlingué pour le savoir, et c’est inouï ce qu’une femme peut confier à un étranger de passage, je vous le garantis, Paul !) Sans toutes ces Vierges sages et sans toutes ces Vierges folles, ni l’Angleterre ni la France ne seraient ce qu’elles sont aujourd’hui, c’est-à-dire les deux seuls pays de l’honneur en Europe, d’où leur rivalité jalouse et leur lutte à mort, comme dirait Chadenat en vous administrant des preuves manifestes et multiples…

Conclusion :

Ce dernier dialogue est étonnant ne trouvez-vous pas ? Assurément les deux compères qui discutaient depuis leurs hamacs respectifs en cette heure accablante de la sieste, avaient lu des livres que nous ne lirons plus, de même ils avaient vécu des vies que nous ne vivrons plus, si si je vous l'assure, lisez le livre ! Jusqu'à certains de leurs mots qui ont disparu ou pris un autre sens, pas toujours le bon...
Cendrars a "bourlingué" dans tous les pays du monde de son époque, certains de ces pays n'existent plus. Il a rencontré tous les types d'hommes et de femmes, les meilleurs comme les pires.
Il a malgré tout su faire les bons choix, et parmi ceux-là, celui d'être un écrivain.