mercredi 10 août 2011

Blaise Cendrars : Bourlinguer


J’ai découvert ce livre en me promenant chez les bouquinistes. Le livre était très beau, une édition pour collectionneurs publiée en 1957, et puis j’avais depuis longtemps dans l’idée de lire quelque chose de cet auteur, à force d’en avoir entendu dire du bien.

Bourlinguer est un recueil de récits autobiographiques, publié en 1948. Je confirme, c’est très bien. C’est de la littérature, forte, épicée, comment dire ? Ca sent le vécu. Il ne s’agit pas d’un roman à l’eau tiède comme il y en a de nos jours à foison. Ce gars était un aventurier, un marin, un érudit, un combattant. Bien que de nationalité suisse (né en 1887), il s’est engagé en 1914 dans la légion étrangère et a perdu le bras droit en 1915. Un français comme je les aime, un étranger qui aimait l’idée de la France.

Il y a nombre de passages étonnants dans ce livre et j’étais bien embarrassé pour choisir un extrait, aussi me suis-je laissé inspirer par l’actualité du jour, à savoir les émeutes en Angleterre. J’ai lu tant d’âneries à ce sujet sur Internet que je me suis souvenu de l’un des récits du livre « Rotterdam », qui décrit une rixe géante, un soir de Noël. Cendrars décrit les faits qui sont d’une violence inouïe et parait-il coutumière à l’époque, comme il l’explique au début du récit. Mais ce qui m’a le plus marqué, c’est l’explication qu’il en donne : « On n’y peut rien. C’est la misère des hommes qui veut ça et qui les pousse avec mégalomanie. C’est irrésistible et irréfreinable. Les individus n’y sont pour rien. C’est tout ce que l’on peut en dire. »

Je comprends et partage ce qu’il veut dire. La misère pousse au désespoir, au nihilisme. Plutôt que de se retourner contre les responsables, puissants et hors d’atteinte, le peuple désespéré se retourne contre lui-même, peut-être par honte que sais-je, comme pour se punir de sa passivité ou de son impuissance ?

Ne vous y trompez pas cependant, le livre ne parle pas que de violence. La plupart des récits sont emprunts de sensibilité et d’humanisme, pas un humanisme à la Plutarque, mais une bienveillante lucidité et une acceptation de tous les hommes, tels qu’ils sont vraiment.

Alors lisez ci-dessous la description d’une formidable émeute provoquée par la misère, et si vous vous demandez ce qui se passe en Angleterre cet été, regardez à la fin du texte cette reproduction d’une image publiée en octobre 2010 dans le journal The Guardian. Elle parle d’elle-même, comme on dit…

Page 291
...
Une semblable bagarre ne se raconte pas, de même qu’on ne peut rien dire de l’origine d’une rixe. Cette nuit de Noël il y avait eu de l’orage dans l’air et durant toute la soirée le Jordan avait été secoué par les rafales du suroit. Même dans les solitudes du Farwest les cow-boys savent que les nuits où il ya de l’orage dans l’air et que souffle le vent du Sud qui vous met les nerfs en pelote et vous trousse à rebrousse-poil, les bêtes sont inquiètes, et les bergers montent à cheval et tournent toute la nuit autour de leurs immenses troupeaux en chantant pour éviter la panique, car même les bœufs sont sensibles. Tout marin qui a un tant soit peu bourlingué sait combien les quartiers bas des ports sont inflammables et combien facilement les ruelles chaudes prennent feu sans qu’on sache jamais comment ni pourquoi. Il y a des nuits fatidiques. Ce ne sont pas toujours les mauvais garçons qui ont, certes, la lame facile, qui en sont cause, ni la soulographie des marins qui est inhumaine, monstrueuse, histrionne, spectaculaire et pousse au néronisme. Si cela éclate avec la soudaineté et la violence d’un typhon dévastateur, c’est qu’il y a trop de misère, donc trop d’électricité dans les quartiers vieux où les baraquements tout neufs qui circonvoisinent les ports sous toutes les latitudes, et maints et maints navigateurs y ont laissé leur peau, poignardés au coin des ruelles fameuses ou étranglés dans les barbelés anonymes d’un settlement. La police le sait bien dont les enquêtes n’aboutissent pas après coup ; il ne s’agit qu’exceptionnellement d’histoires de femmes, ou de règlements de comptes, ou de crimes crapuleux, car la vie des uns et des autres est bien assez dure comme ça et cela n’en vaut réellement pas la peine, quoi que les journaux puissent raconter, mais neuf fois sur dix, de folie collective, de panique, de tristesse, de cafard, de coup de bambou qui dégénère en émeute, voire en révolte gratuite. On n’y peut rien. C’est la misère des hommes qui veut ça et qui les pousse avec mégalomanie. C’est irrésistible et irréfreinable. Les individus n’y sont pour rien. C’est tout ce que l’on peut en dire.
…..

Page 293,
… 
Alors retentit un rugissement énorme et la bagarre générale de se déclencher. Les tables s’effondraient dans un grand bruit de vaisselle, les chaises volaient, un lustre s’abattit sur la tête des gens, les glaces, les miroirs éclataient d’un rire hystérique, fracassés par les pots de fleurs qui tapaient dedans, lancés comme par des catapultes. Les femmes piétinées hurlaient de terreur. Les dressoirs, les dessertes cascadaient et je ne sais comment je me trouvai tout à coup porté dans la rue, déjà en pleine révolution, les lampadaires démolis, les becs de gaz renversés, les vitrines défoncées, les devantures pillées par toute une vermine de gosses qui arrivaient à fond de train par toutes les ruelles, et nous fûmes happés, PeterJordaan. Donc la rixe qui n’était pas née de l’incident du restaurant, tout le quartier du port était en effervescence et mis à sac. On marchait sur du verre pilé. IL n’y avait plus de vitres aux fenêtres. Les portes étaient défoncées. On se servait de leurs montants comme de battoir ou de massue. On s’assommait. Tout le long de la colonne qui progressait sous la huée des putains qui nous bombardaient des étages avec tout ce qui leur tombait sous la main dans les chambres, pots à eau, poubelles, fers à friser, flacons de parfum, fers à repasser, pots de chambre, nécessaires de toilettes, seaux à charbon, disques de gramophones, bouteilles de mousseux, ce n’était que distribution et échange de coups. En tête et en queue de colonne les mecs du Jordaan nous barraient la rue et les mecs étaient durs. On avançait pas à pas. Il y eut des reflux et plusieurs fois nous fumes refoulés dans les ruelles latérales, cependant que le populo s’ameutait et que loin de se fondre le nombre des bagarreurs grossissait à vue d’œil dans les deux camps. A un moment donné je me trouvais en pointe devant un mur de poitrines qui barraient la rue et je fonçais avec méthode la tête en avant dans le ventre de nos adversaires, forant mon trou, cependant qu’à ma droite, Peter cognait dur des deux poings, visant consciencieusement les mentons, et, qu’à ma gauche, un inconnu, un grand matelot américain, armé de deux fragments de disques ramassés sur le pavé et tranchants comme des rasoirs, faisaient des moulinets avec ses longs bras, tailladait des visages, fendait des nez, entamait des joues, coupait des oreilles. Le sang pissait de ces vilaines balafres. On reculait devant l’escogriffe. Et c’est alors seulement que les couteaux furent dégainés, que les revolvers se mirent à claquer et qu’il y eut un semblant de débandade.

Le plus dur fut de conquérir le passage d’une passerelle, donnant sur une des grilles du port, de l’autre côté d’un canal, et où la bataille fut particulièrement sanglante et que nous n’aurions, je crains, jamais réussi à gagner tellement la mêlée étaient inextricable à cet endroit et dégénérait en tuerie, si, tout à coup, un piano n’était venu tomber au milieu de nous, venant d’un troisième étage et creusant un vide dont nous sûmes profiter, Peter et moi, pour franchir cette maudite passerelle jetée sur le canal et escalader les grilles du port qui étaient fermées comme de bien entendu, suivis d’une bande de lascars qui couraient avec nous et qui n’appartenaient pas à notre bord. Le bateau était sur le point d’appareiller, nous nous étions battus plus de trois heures. Comme toujours police et gabelous s’étaient terrés.

J’ai déjà dit que Peter fut évacué sur l’hôpital, avec d’autres types plus ou moins grièvement touchés. Je n’ai donc jamais revu Peter Van der Keer. Je ne puis donc dire comment cette affaire tourna pour mon copain ni comment elle se termina pour les autres et quel en fut le bilan définitif, stupide et inutile. C’est la rixe la plus chaude à laquelle j’aie jamais pris part. A windy corner. On oublie tout. Mais je ne pourrai jamais oublier ce que c’est qu’un piano venant se fracasser au sol, tombant d’un troisième étage. Mille chats qui miaulent dans la nuit faisant l’amour sur le rebord d’u toit ou mille chattes en chaleur menant leur sarabande parme les gargouilles sur la façade d’une cathédrale n’existent pas et ne comptent pas par rapport à un piano dont toutes les cordes se rompent d’un coup en faisant éclater le ventre de la caisse de résonance et miaulent en arpège toutes les notes, du grave à l’aigu et de l’aigu au grave. C’est aussi assourdissant mais exactement le contraire que le boum ! d’un coup de canon parce que l’explosion d’un piano reste malgré tout inscrite dans une échelle harmonique.

J’ai parlé d’une fête. C’en était une. J’ai souvent la nostalgie de réentendre ce piano providentiel. Mais qui inviter parmi les plus fameux virtuoses pour faire sonner et resonner ce foutu piano-forte ? Je ne vois que Rubinstein capable d’improviser sur cet instrument tombé du ciel, Arthur Rubinstein, l’infatigable globe-trotter qui a fait plusieurs fois le tour du monde avec son piano comme le Voyageur et son Ombre et qui répand de la joie Nietzschéenne partout, dans les salons, chez les banquiers, à la cour d’Espagne, au Vatican, en avion, à bord des cinglants paquebots, dans les glaciales de concert où il déchaine l’enthousiasme ou le délire dionysiaque, mon bon ami Rubinstein, Arthur le bon vivant, ou encore Oscar, l’homme canon de Luna-Park, s’il est pianiste, cet athlète qui tombe également du ciel et qui est entrainé, ou Savinio, le charlatan.



Voici comment Le journal Anglais illustrait en octobre 2010 les mesures prises par le gouvernement :


Post Scriptum :
Je ne tente pas de faire avec cet article un raccourci "hâtif". Je suis conscient des différences d'époque, de lieu, de contexte, etc. Mais y a-t-il autant de différences que cela ? Que peut-il arriver d'autre lorsque l'on pousse les gens au désespoir ? Les abrutir par la télé ne suffit pas, ne suffit plus.
Vous pouvez également lire cet article intéressant sur le site du Guardian : "You won't prevent future riots by disregarding the psychology of crowds"

1 commentaire:

cecile a dit…

Je suis presque hors sujet mais c'est Cendrars! Voici des vidéos de La Prose du Transsibérien, pour une fois c'est joué au théâtre et non lu! C'est une découverte j'ai passé l'après-midi à chercher des documents biographiques et c'est une surprise car la toile est plutôt pauvre en vidéos concernant Cendrars et ça vient d'être posté!

http://www.youtube.com/watch?v=oA71EznpEoc