mercredi 10 août 2011

Blaise Cendrars : Bourlinguer (à propos des émeutes d'autrefois)


    J’ai découvert ce livre en me promenant chez les bouquinistes. Le livre était très beau, une édition pour collectionneurs publiée en 1957, et puis j’avais depuis longtemps dans l’idée de lire quelque chose de cet auteur, à force d’en avoir entendu dire du bien.

    Bourlinguer est un recueil de récits autobiographiques, publié en 1948. Je confirme, c’est très bien. C’est de la littérature, forte, épicée, comment dire ? Ça sent le vécu. Il ne s’agit pas d’un roman à l’eau tiède comme il y en a de nos jours à foison. Ce gars était un aventurier, un marin, un érudit, un combattant. Bien que de nationalité suisse (né en 1887), il s’est engagé en 1914 dans la légion étrangère et a perdu le bras droit en 1915. Un Français comme je les aime, un étranger qui aimait l’idée de la France.

    Il y a nombre de passages étonnants dans ce livre et j’étais bien embarrassé pour choisir un extrait, aussi me suis-je laissé inspirer par l’actualité du jour, à savoir les émeutes en Angleterre. J’ai lu tant d’âneries à ce sujet sur Internet que je me suis souvenu de l’un des récits du livre « Rotterdam », qui décrit une rixe géante, un soir de Noël. Cendrars décrit les faits qui sont d’une violence inouïe et parait-il coutumière à l’époque, comme il l’explique au début du récit. Mais ce qui m’a le plus marqué, c’est l’explication qu’il en donne : « On n’y peut rien. C’est la misère des hommes qui veut ça et qui les pousse avec mégalomanie. C’est irrésistible et irréfrénable. Les individus n’y sont pour rien. C’est tout ce que l’on peut en dire. »

    Je comprends et partage ce qu’il veut dire. La misère pousse au désespoir, au nihilisme. Plutôt que de se retourner contre les responsables, puissants et hors d’atteinte, le peuple désespéré se retourne contre lui-même, peut-être par honte que sais-je, comme pour se punir de sa passivité ou de son impuissance ?

    Ne vous y trompez pas cependant, le livre ne parle pas que de violence. La plupart des récits sont emprunts de sensibilité et d’humanisme, pas un humanisme à la Plutarque, mais une bienveillante lucidité et une acceptation de tous les hommes, tels qu’ils sont vraiment.

    Alors lisez ci-dessous la description d’une formidable émeute provoquée par la misère, et si vous vous demandez ce qui se passe en Angleterre cet été, regardez l'image ci-dessous, publiée en octobre 2010 dans le journal The Guardian. Elle parle d’elle-même, comme on dit…

  
Voici les extraits du texte de Cendrars 

Page 291
...
    Une semblable bagarre ne se raconte pas, de même qu’on ne peut rien dire de l’origine d’une rixe. Cette nuit de Noël il y avait eu de l’orage dans l’air et durant toute la soirée le Jordan avait été secoué par les rafales du suroit. Même dans les solitudes du Farwest les cow-boys savent que les nuits où il ya de l’orage dans l’air et que souffle le vent du Sud qui vous met les nerfs en pelote et vous trousse à rebrousse-poil, les bêtes sont inquiètes, et les bergers montent à cheval et tournent toute la nuit autour de leurs immenses troupeaux en chantant pour éviter la panique, car même les bœufs sont sensibles. Tout marin qui a un tant soit peu bourlingué sait combien les quartiers bas des ports sont inflammables et combien facilement les ruelles chaudes prennent feu sans qu’on ne sache jamais comment ni pourquoi. Il y a des nuits fatidiques. Ce ne sont pas toujours les mauvais garçons qui ont, certes, la lame facile, qui en sont cause, ni la soulographie des marins qui est inhumaine, monstrueuse, histrionne, spectaculaire et pousse au néronisme. Si cela éclate avec la soudaineté et la violence d’un typhon dévastateur, c’est qu’il y a trop de misère, donc trop d’électricité dans les quartiers vieux où les baraquements tout neufs qui circonvoisinent les ports sous toutes les latitudes, et maints et maints navigateurs y ont laissé leur peau, poignardés au coin des ruelles fameuses ou étranglés dans les barbelés anonymes d’un settlement. La police le sait bien dont les enquêtes n’aboutissent pas après coup ; il ne s’agit qu’exceptionnellement d’histoires de femmes, ou de règlements de comptes, ou de crimes crapuleux, car la vie des uns et des autres est bien assez dure comme ça et cela n’en vaut réellement pas la peine, quoi que les journaux puissent raconter, mais neuf fois sur dix, de folie collective, de panique, de tristesse, de cafard, de coup de bambou qui dégénère en émeute, voire en révolte gratuite. On n’y peut rien. C’est la misère des hommes qui veut ça et qui les pousse avec mégalomanie. C’est irrésistible et irréfreinable. Les individus n’y sont pour rien. C’est tout ce que l’on peut en dire.
…..

Page 293,
… 
    Alors retentit un rugissement énorme et la bagarre générale de se déclencher. Les tables s’effondraient dans un grand bruit de vaisselle, les chaises volaient, un lustre s’abattit sur la tête des gens, les glaces, les miroirs éclataient d’un rire hystérique, fracassés par les pots de fleurs qui tapaient dedans, lancés comme par des catapultes. Les femmes piétinées hurlaient de terreur. Les dressoirs, les dessertes cascadaient et je ne sais comment je me trouvai tout à coup porté dans la rue, déjà en pleine révolution, les lampadaires démolis, les becs de gaz renversés, les vitrines défoncées, les devantures pillées par toute une vermine de gosses qui arrivaient à fond de train par toutes les ruelles, et nous fûmes happés, PeterJordaan. Donc la rixe qui n’était pas née de l’incident du restaurant, tout le quartier du port était en effervescence et mis à sac. On marchait sur du verre pilé. IL n’y avait plus de vitres aux fenêtres. Les portes étaient défoncées. On se servait de leurs montants comme de battoir ou de massue. On s’assommait. Tout le long de la colonne qui progressait sous la huée des putains qui nous bombardaient des étages avec tout ce qui leur tombait sous la main dans les chambres, pots à eau, poubelles, fers à friser, flacons de parfum, fers à repasser, pots de chambre, nécessaires de toilettes, seaux à charbon, disques de gramophones, bouteilles de mousseux, ce n’était que distribution et échange de coups. En tête et en queue de colonne les mecs du Jordaan nous barraient la rue et les mecs étaient durs. On avançait pas à pas. Il y eut des reflux et plusieurs fois nous fumes refoulés dans les ruelles latérales, cependant que le populo s’ameutait et que loin de se fondre le nombre des bagarreurs grossissait à vue d’œil dans les deux camps. A un moment donné je me trouvais en pointe devant un mur de poitrines qui barraient la rue et je fonçais avec méthode la tête en avant dans le ventre de nos adversaires, forant mon trou, cependant qu’à ma droite, Peter cognait dur des deux poings, visant consciencieusement les mentons, et, qu’à ma gauche, un inconnu, un grand matelot américain, armé de deux fragments de disques ramassés sur le pavé et tranchants comme des rasoirs, faisaient des moulinets avec ses longs bras, tailladait des visages, fendait des nez, entamait des joues, coupait des oreilles. Le sang pissait de ces vilaines balafres. On reculait devant l’escogriffe. Et c’est alors seulement que les couteaux furent dégainés, que les revolvers se mirent à claquer et qu’il y eut un semblant de débandade.

    Le plus dur fut de conquérir le passage d’une passerelle, donnant sur une des grilles du port, de l’autre côté d’un canal, et où la bataille fut particulièrement sanglante et que nous n’aurions, je crains, jamais réussi à gagner tellement la mêlée étaient inextricable à cet endroit et dégénérait en tuerie, si, tout à coup, un piano n’était venu tomber au milieu de nous, venant d’un troisième étage et creusant un vide dont nous sûmes profiter, Peter et moi, pour franchir cette maudite passerelle jetée sur le canal et escalader les grilles du port qui étaient fermées comme de bien entendu, suivis d’une bande de lascars qui couraient avec nous et qui n’appartenaient pas à notre bord. Le bateau était sur le point d’appareiller, nous nous étions battus plus de trois heures. Comme toujours police et gabelous s’étaient terrés.

    J’ai déjà dit que Peter fut évacué sur l’hôpital, avec d’autres types plus ou moins grièvement touchés. Je n’ai donc jamais revu Peter Van der Keer. Je ne puis donc dire comment cette affaire tourna pour mon copain ni comment elle se termina pour les autres et quel en fut le bilan définitif, stupide et inutile. C’est la rixe la plus chaude à laquelle j’ai jamais pris part. A windy corner. On oublie tout. Mais je ne pourrai jamais oublier ce que c’est qu’un piano venant se fracasser au sol, tombant d’un troisième étage. Mille chats qui miaulent dans la nuit faisant l’amour sur le rebord d’u toit ou mille chattes en chaleur menant leur sarabande parme les gargouilles sur la façade d’une cathédrale n’existent pas et ne comptent pas par rapport à un piano dont toutes les cordes se rompent d’un coup en faisant éclater le ventre de la caisse de résonance et miaulent en arpège toutes les notes, du grave à l’aigu et de l’aigu au grave. C’est aussi assourdissant mais exactement le contraire que le boum ! d’un coup de canon parce que l’explosion d’un piano reste malgré tout inscrite dans une échelle harmonique.

    J’ai parlé d’une fête. C’en était une. J’ai souvent la nostalgie de réentendre ce piano providentiel. Mais qui inviter parmi les plus fameux virtuoses pour faire sonner et resonner ce foutu piano-forte ? Je ne vois que Rubinstein capable d’improviser sur cet instrument tombé du ciel, Arthur Rubinstein, l’infatigable globe-trotter qui a fait plusieurs fois le tour du monde avec son piano comme le Voyageur et son Ombre et qui répand de la joie Nietzschéenne partout, dans les salons, chez les banquiers, à la cour d’Espagne, au Vatican, en avion, à bord des cinglants paquebots, dans les glaciales de concert où il déchaine l’enthousiasme ou le délire dionysiaque, mon bon ami Rubinstein, Arthur le bon vivant, ou encore Oscar, l’homme canon de Luna-Park, s’il est pianiste, cet athlète qui tombe également du ciel et qui est entrainé, ou Savinio, le charlatan.

Mise à jour du 03/06/2025 :
    Voici un extrait tiré d'un article concernant la violence révolutionnaire publié sur mon site https://www.revolutionfrancaise.website

Les émeutes populaires du passé.

    On veut nous faire croire de nos jours que la violence populaire est un phénomène exceptionnel. Affirmer cela, sous-entend avoir la mémoire courte, ou alors effacée. La violence populaire est omniprésente en histoire, même si celle-ci tant à diminuer progressivement au fil du temps comme le démontre l’historien Robert Muchembled dans son ouvrage publié en 2015 « Une histoire de la violence, de la fin du Moyen Âge à nos jours ».

Jeunesse masculine turbulente.

    L'historien explique comment à la fin du Moyen Age, à la campagne, les “abbayes de jeunesse” ou "bachelleries", étaient à l’origine des batailles entre villages voisins, des rixes viriles entre leurs membres à l’occasion des fêtes ou des jours chômés. Ces violences avaient lieu surtout à la taverne, par l’emploi d'armes blanches, de bâtons ou des poings. Les coups et blessures n’entraînant qu’accidentellement la mort, la justice ne punissait que par des amendes ou des bannissements. Cet esprit de courage et d’agressivité était même entretenu dans l’éventualité d’une guerre. Des compagnies d’archers étaient même créées à cette fin, compagnies que l’on retrouve à la Révolution dans diverses villes et villages et qui pour certaines, constitueront les noyaux des premières gardes nationales.

Grandes jacqueries

N’oublions surtout pas les "jacqueries", ces révoltes paysanne ou urbaines qui parsemèrent également la fin du Moyen-âge ! C’est ainsi que Paris fut secoué par l'insurrection parisienne menée par Étienne Marcel en 1358 tandis que la grande Jacquerie se répandait depuis le Bassin parisien jusqu'à la Normandie à l'ouest et l'Auxerrois à l'est. La grande jacquerie de 1356-1358 ressembla très fortement à une révolution affirme l’historienne Claude Gauvard (professeure émérite à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste d'histoire politique, sociale et judiciaire du Moyen Âge).

Ecoutez ce podcast sur France Culture :

    Tout cela est bien loin, me direz-vous ! Si bien sûr, vous faites abstraction des révoltes des Gilets jaunes et des émeutes de banlieues...

 Quelques explications ?

    Cendrars nous dit que la cause de la violence populaire est la misère ; la misère étant elle-même une forme de violence contre le peuple. Lisez cette citation de Dom Hélder Câmara :

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’Hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. » 

    On pourra également évoquer la pression démographique et le manque de femmes. Ne vous étonnez pas de cette remarque à propos des femmes. Elle est mentionnée dans certains ouvrages. La frustration masculine due à la pression du patriarcat sur les jeunes hommes, est une explication raisonnable à la violence. La célèbre écrivaine américaine Ursula K. Le Guin traite de ce sujet dans l’un de ces livres de Science-Fiction « La main gauche de la nuit », arguant du fait que la masculinité exacerbée est la cause principale de toutes les guerres...

    J'arrête là, le sujet étant trop vaste pour être traité comme il se devrait. Mais vous avez compris que rien n"était simple...

Post Scriptum :
 
    Je ne tente pas de faire avec cet article un raccourci "hâtif". Je suis conscient des différences d'époque, de lieu, de contexte, etc. Mais y a-t-il autant de différences que cela ? Que peut-il arriver d'autre lorsque l'on pousse les gens au désespoir ? Les abrutir par la télé ou le foot ne suffit pas, ne suffit plus.
    Vous pouvez également lire cet article intéressant sur le site du Guardian : "You won't prevent future riots by disregarding the psychology of crowds"

dimanche 17 juillet 2011

Edwy Plenel : Leur 14 juillet et le nôtre (En défense d'Eva Joly)


En défense d'Eva Joly: leur 14 Juillet et le nôtre
17 juillet 2011 | Par Edwy Plenel - Mediapart.fr


Je sens peu à peu monter en moi depuis 4 ans un bien triste sentiment, quelque chose qui ressemble à la honte de vivre dans une France que je ne reconnais plus, une France raciste et stupide (excusez le pléonasme). Incapable de résoudre une crise de société dont elle est l'unique cause, la ploutocratie qui nous gouverne ressort sans honte aucune, de vieilles chimères que l'on croyait ne plus voir revenir, la peur de l'étranger (bientôt la haine) et pire encore à présent, la stigmatisation du "Français d'origine étrangère".
J'en suis venu à me demander dans quel pays je devrais peut-être émigrer un jour, si cette politique nauséabonde devait perdurer en France... Ne pourrait-on pas imaginer en effet, si les choses continuent ainsi, que la France se réfugie à l'étranger pour un temps, comme l'évoque Edwy Plenel dans cet article, en évoquant le Général de Gaule en 1940 ?
Je suis abonné à Médiapart, et ce seul article qui couvre d'honneur son auteur suffira à motiver mon réabonnement pour un an.
Je dois aussi ajouter que je suis heureux d'être un modeste membre du parti que représente si brillamment Eva Joly, qui elle aussi est une personnalité exceptionnelle qui fait honneur à cette France que je porte dans mon coeur, la France des Lumières, la France de la Révolution, la France généreuse et universelle (Ce qui ne m'empêche pas de penser que sa candidature aux présidentielles de 2012 n'est pas très raisonnable, le seul objectif de ces élections devant être pour moi de battre cette droite qui ruine et déshonore notre pays).


J'espère qu'Edwy Plenel me pardonnera de publier dans mon modeste blog son si bel article.

Le Voici :



En défense d'Eva Joly: leur 14-Juillet et le nôtre
17 juillet 2011 | Par Edwy Plenel - Mediapart.fr

Les pertinentes déclarations d'Eva Joly sur le 14-Juillet, qu'il faudrait démilitariser afin de le rendre au peuple, ont provoqué un double tollé. Celui de la droite extrême aujourd'hui au pouvoir qui dévoile, une nouvelle fois, sa dérive xénophobe en criant haro sur l'étrangère. Mais aussi celui de la gauche socialiste qui, avant de s'en solidariser face aux attaques, s'est empressée de critiquer la candidate écologiste caricaturée en naïve irresponsable. Retour sur un moment révélateur.

Bientôt, si notre vie publique continue de dévaler la pente à ce rythme, coincée entre une droite égarée qui assume sa xénophobie et une gauche frileuse qui oublie sa propre histoire, il deviendra subversif de chanter Georges Brassens. Par exemple, « La mauvaise réputation » qui donnait son nom au premier album du chanteur en 1952 et dont la deuxième strophe invite à flemmarder le jour du 14-Juillet, par résistance passive aux automatismes guerriers et aux conformismes nationalistes :

Le jour du Quatorze Juillet
Je reste dans mon lit douillet.
La musique qui marche au pas,
Cela ne me regarde pas.
Je ne fais pourtant de tort à personne, 
En n'écoutant pas le clairon qui sonne. 
Mais les braves gens n'aiment pas que 
L'on suive une autre route qu'eux, 
Non les braves gens n'aiment pas que 
L'on suive une autre route qu'eux, 
Tout le monde me montre du doigt Sauf les manchots, ça va de soi.



Murés dans leurs certitudes recuites, indifférents à la vitalité et à la beauté du monde, haineux, peureux ou frileux, ces « braves gens » qui « n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux » sont de retour. Ils sont habités par la peur, peur de l'inédit, peur de l'imprévu, peur du changement. Peur de l'étranger bien sûr, mais aussi des voisins et des gamins, de tout ce qui ne leur ressemble pas, du différent et du dissident.

Ces « braves gens »-là n'ont pas de nationalité. Ils sont de partout, témoignant de ces temps où règnent encore la soumission et l'abêtissement. C'est d'ailleurs pourquoi la chanson du libertaire Brassens a fait le tour du monde et des langues. En 1969, elle valut à Paco Ibáñez, qui était cette semaine l'invité des Suds à Arles dont Mediapart est partenaire, d'être interdit de séjour dans l'Espagne du dictateur Franco :



Notre France, telle qu'elle est vraiment et telle qu'elle vit réellement, abrite aussi une version en créole de « La mauvaise réputation », bras d'honneur de nos lointains, d'outre-mer et de créolisation, aux mesquineries nationalistes et aux aigreurs racistes. Elle est du formidable Réunionnais Daniel Waro :



De Brassens à Waro, en passant par Ibáñez, nous dédions ces manifestes chantés à Eva Joly qui, cette semaine, a bien mérité de la République française, en a défendu l'honneur et la grandeur. Eva Joly, notre compatriote d'origine étrangère, l'une de ces si nombreux Français et Françaises venus d'ailleurs qui, comme ce fut le cas en d'autres époques sombres ou détestables, de la Commune de Paris à la Résistance au nazisme, savent parfois bien mieux ce qu'est vraiment la France que les prétendus Français dits de souche.
Nous sommes donc totalement à ses côtés, et allons en détailler les raisons, quitte à partager avec elle le sort promis par les « braves gens » à nos mauvaises réputations :

Pas besoin d'être Jérémie,
Pour deviner le sort qui m'est promis, 
S'ils trouvent une corde à leur goût, 
Ils me la passeront au cou, 
Je ne fais pourtant de tort à personne, 
En suivant les chemins qui ne mènent pas à Rome, 
Mais les braves gens n'aiment pas que 
L'on suive une autre route qu'eux, 
Non les braves gens n'aiment pas que 
L'on suive une autre route qu'eux, 
Tout le monde viendra me voir pendu, Sauf les aveugles, bien entendu.

Rendre le 14-Juillet au peuple

Pour le 14-Juillet, les « braves gens » qui nous gouvernent, de François Fillon à Henri Guaino, en passant par Valérie Pécresse (voir ou lire leurs déclarations respectives en cliquant sur leurs noms), en redemandent donc, « de la musique qui marche au pas », du clairon et du flonflon en uniforme, du défilé martial, des chars et des canons, des blindés et des bombes, des engins meurtriers et des chairs à canon. Peu leur importe que la France soit la seule démocratie à pratiquer le jour de sa fête nationale ce genre de réjouissances, réservées tout autour de nous aux seuls pays dictatoriaux ou autoritaires. Peu leur importe donc que nous partagions cette exception avec la Corée dynastique des Kim, la Chine du parti unique, la Russie à peine désoviétisée, le Cuba des frères Castro, les dictatures arabes chancelantes, etc.

La France ne pourrait-elle se fêter autrement ? Ne pourrait-elle se reconnaître dans un 14 juillet rendu à ses origines de révolte populaire – la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789 – ou de fête républicaine – la Fête de la fédération, le 14 juillet 1790 – plutôt qu'un 14-Juillet confisqué par l'imaginaire le plus pauvre ? Car que signifie, au XXIe siècle, sur le continent dont les déchirements furent à l'origine de deux guerres mondiales, se célébrer comme une nation guerrière sinon exprimer une terrifiante peur du monde et de l'avenir ? N'aurions-nous pas d'autres symboles pour nous rassembler que la guerre et ses professionnels, ses conflits et ses drames, ses armées et ses armes, inséparables, l'oublierait-on malgré l'actualité chroniquée par Mediapart, de leurs marchands corrompus et leurs trafics occultes (lire ici et encore là les trois premiers volets de nos révélations sur les documents Takieddine) ?

Même nos militaires, qui, aujourd'hui, à force d'être projetés tout autour de la planète dans des conflits qui leur échappent, apprennent plus des autres peuples et des autres cultures que nos pauvres politiques repliés sur leur réduit hexagonal, comprendraient aisément qu'on réinvente la Fête nationale. Une fête qui célébrerait vraiment cette République « démocratique et sociale » que proclament nos textes fondamentaux. Une fête qui ne serait pas cette instrumentalisation des servitudes militaires au service de l'oligarchie régnante, mise en scène de la privatisation de la puissance plutôt que célébration d'une nation fière de ce qui la réunit.

Un 14-Juillet qui proclamerait à la face du monde cette République française qui ne fait pas de différence entre ses citoyens d'où qu'ils soient et d'où qu'ils viennent, assurant l'égalité devant la loi de tous « sans distinction d'origine, de race ou de religion », comme le précise le préambule de notre Constitution. Une fête qui défendrait cette République que trahissent les délinquants constitutionnels de l'actuel gouvernement dont le seul projet d'avenir est la chasse à l'étranger, non seulement de l'étranger qui menace d'arriver mais, désormais, de l'étranger parmi nous, du Français « d'origine étrangère » désormais officiellement stigmatisé, du Français « binational » dorénavant montré d'un doigt d'infamie, du Français douteux voué aux gémonies de l'anti-France.

Oui, rendre le 14-Juillet au peuple, dans toute sa diversité, de milieux, d'âges et d'origines : Eva Joly n'a rien dit d'autre, et ses propos sont de bon sens. « J'ai rêvé que nous puissions remplacer ce défilé (militaire) par un défilé citoyen où nous verrions les enfants des écoles, où nous verrions les étudiants, où nous verrions aussi les seniors défiler dans le bonheur d'être ensemble, de fêter les valeurs qui nous réunissent. » Ces simples mots, ces mots simples seraient donc un crime ! Pis, le crime d'une étrangère qui n'aurait qu'à retourner dans sa Norvège natale ! D'une binationale qu'il faudrait d'urgence déchoir de sa nationalité comme le fit le régime de Vichy, à peine installé, pour tous ces mauvais Français qui, dans un sursaut patriotique, avaient su lui dire non, d'emblée, de Charles de Gaulle à Pierre Mendès France.

Donc, Eva Joly a d'abord raison sur le fond, proposant autour de ce symbole de la Fête nationale un nouvel imaginaire de la France, d'une France rassemblée et pacifiée, en paix avec le monde et avec elle-même. En ce sens, elle exprime ce que pourrait être notre France, une France relevée de sa déchéance sarkozyste et élevée à la hauteur de sa promesse républicaine : une France qui assume son origine étrangère, une France qui reconnaît son histoire populaire.

Notre France est d’origine étrangère

Ce n'est pas seulement une provocation pour la pensée, par ces temps de xénophobie officielle et de racisme banalisé, que d'affirmer ceci : la France est d'origine étrangère. Si, à rebours des préjugés idéologiques qui inventent une France imaginaire, immobile et éternelle, l'on veut bien admettre qu'une nation, c'est d'abord une histoire mouvante, celle que tisse son peuple par ses actions dans un espace géographique, alors, oui, notre France est bien d'origine étrangère. Tout simplement, parce qu'elle n'aurait pas été sauvée, après l'effondrement national face au nazisme, sans le secours de peuples étrangers.

Car c'est un fait trop peu rappelé : le pari fou du général de Gaulle en 1940, d'incarner la France depuis l'étranger, n'aurait pas réussi sans une force militaire qui lui permit d'installer notre pays à la table des vainqueurs quand la compromission avec l'occupant de la majorité de ses élites l'aurait logiquement placé à celle des vaincus. Or, selon un recensement officiel au 31 juillet 1943, quelle était la composition de ces Forces françaises libres ? Sur l'ensemble des FFL, on comptait alors 66% de soldats coloniaux, 16% de légionnaires pour la plupart étrangers et, selon les termes d'époque qui, hélas, font retour, seulement 18% de « Français de souche ». Indépendamment de la Résistance intérieure où les étrangers, des FTP-MOI (pour « Main-d'œuvre immigrée ») aux Républicains espagnols, étaient déjà en nombre, les troupes militaires qui ont permis cette restauration républicaine dont Charles de Gaulle reste, pour l'histoire, le symbole venaient à plus de 80% des ailleurs coloniaux et des lointains étrangers.

« On ne pourra pas oublier que j'ai accueilli tout le monde », confiait le général de Gaulle à André Malraux dans leur conversation crépusculaire dont rendait compte en 1971 Les Chênes qu'on abat..., après que son interlocuteur lui eut rappelé qu'il fut à la tête d'une sorte de « Légion étrangère », oui, étrangère. Tout le monde donc, sans aucune distinction. Face à ceux qui, aujourd'hui, s'en réclament indûment en s'en prétendant les héritiers alors qu'ils en sont les liquidateurs, il faudrait aussi relever le gaullisme. Ce gaullisme des Compagnons de la Libération dont l'ordre, créé le 16 novembre 1940, ne prévoit aucun critère non seulement d'âge, de sexe, de grade, mais aussi d'origine ni même de nationalité. De fait, 15% d'entre eux sont nés hors de métropole, soit dans les anciens territoires coloniaux français, soit à l'étranger, et l'on compte vingt-cinq nationalités parmi ces libérateurs ayant reçu un morceau de la vraie croix gaulliste.

La chasse obsessionnelle à l'immigré et à l'étranger n'est pas seulement une négation de l'histoire humaine du peuple français dont la spécificité en Europe est d'avoir été nourri de brassages et de déplacements, de migrations intérieures et d'immigrations extérieures. C'est aussi nier l'histoire politique d'une nation républicaine qui s'est inventée, ressourcée et défendue par le détour du monde, de sa relation au monde, de ses liens avec d'autres peuples, d'autres cultures, d'autres continents.

La dérive actuelle qui, pour la première fois depuis les années 1930, fait resurgir une droite extrémisée, faisant de la peur ou de la haine de l'étranger son fonds de commerce marécageux, ne menace pas seulement nos valeurs républicaines. Elle met en péril la France elle-même, parce que celle-ci n'existe pas sans cette imbrication au monde. Incapable de réinventer la France dans un monde postcolonial où la relation ne serait plus de domination, où l'ailleurs ne serait pas donné par la possession, où l'autre serait enfin un égal, ces apprentis sorciers préfèrent tourner le dos au monde.

Il ne suffit pas de dénoncer leurs crimes contre la République, ses valeurs et ses principes. Encore faut-il contre-attaquer, assumer sans crainte cet imaginaire supérieur, seul capable d'éteindre leurs incendies et de submerger leurs haines. Ce chemin, c'est celui de la curiosité, de l'envie et du goût du monde, de ses rencontres et de ses retrouvailles, de ses fraternités et de son hospitalité. Nous défendrons donc, comme Eva Joly et comme bien des Français qui savent, par leurs propres itinérances, curiosités personnelles ou déplacements familiaux, ce que leur pays doit au monde, la France de l'étranger.

Cette France dont le patriotisme est un internationalisme. Cette France des « Etranges étrangers » que chantait Jacques Prévert et qu'à l'époque de son poème, en 1953, on ne laissait venir « dans la capitale que pour fêter au pas cadencé la prise de la Bastille le quatorze juillet ». Ecoutez donc Prévert :



L’histoire populaire de la République

Cette France qui assume son origine étrangère est aussi celle qui assume son histoire populaire. L'institution du 14 juillet comme jour de la Fête nationale n'a rien à voir avec une démonstration militaire et tout à voir avec la restauration républicaine. Comme l'a rappelé récemment Antoine Perraud sur Mediapart (lire ici son article), la loi du 6 juillet 1880 ayant pour article unique « La République adopte le 14 juillet comme jour de fête nationale annuelle » fut méchamment combattue par les conservateurs de l'époque qui ne toléraient pas ce rappel des événements révolutionnaires, d'insurrection et de fondation populaires.

Les républicains opportunistes qui venaient tout juste de conquérir l'ensemble des leviers du pouvoir, avec la présidence de Jules Grévy succédant au royaliste Mac-Mahon, ne s'en sortirent qu'en ajoutant à l'évocation de la prise de la Bastille en 1789 celle de la Fête de la fédération. Tenue un an plus tard, le 14 juillet 1790, cette journée-là « n'a coûté ni une goutte de sang ni une larme », soulignera pour apaiser la querelle le rapporteur au Sénat de la loi sur la Fête nationale, érigeant cette date en « symbole de l'union fraternelle de toutes les parties de la France et de tous les citoyens français dans la liberté et l'égalité ».

Il s'agit donc, dans ce moment de refondation républicaine dont les grandes lois scolaires de 1881-1882 seront l'accélérateur décisif, d'installer durablement la République face aux conservateurs qui ne l'acceptent toujours pas. Rien n'est encore définitivement acquis et le siège des pouvoirs publics n'a quitté Versailles, où il était installé depuis 1871, pour Paris qu'en 1879. Le souvenir de la Commune de Paris, où le peuple ouvrier fut massacré par les Versaillais – 20.000 morts au bas mot et près de 10.000 déportations – qui avaient préféré pactiser avec l'Allemagne par peur de la révolution sociale, imprègne ce débat de 1880 sur le 14 juillet. A tel point que, quatre jours après l'adoption de la loi sur la Fête nationale, le Parlement vote l'amnistie pour les condamnés de la Commune.

Les deux faits sont liés : la Fête nationale à la date anniversaire de la prise de la Bastille et la réintégration des Communards proscrits dans la vie publique. Dans l'imagerie qui témoigne de ce premier 14-Juillet, le retour annoncé des Communards est omniprésent, par exemple dans cette lithographie anonyme où Marianne porte un bonnet phrygien, attribut révolutionnaire qui, officiellement, est encore interdit, depuis une circulaire de 1872. Or, en arrière-plan à gauche, on distingue le bateau La Loire qui assure la liaison avec la Nouvelle-Calédonie et, donc,  le « retour des absents », c'est-à-dire des communards déportés parmi lesquels l'exceptionnelle Louise Michel.

C'est donc bien le peuple que l'on fête, ses conquêtes et ses défaites, ses retrouvailles et ses espérances. Contrairement à ce qu'affirme aujourd'hui l'ignorance officielle, le défilé militaire n'est pas au centre de cette première Fête nationale. Certes, à Paris, est mise en scène la distribution par le pouvoir républicain de ses « nouveaux drapeaux » à l'armée, scène qu'immortalise sur un mode naïf la lithographie ci-dessus. Mais, ici, la symbolique explicite est loin d'une démonstration de force ou de puissance : l'armée est invitée à manifester publiquement sa loyauté au pouvoir civil. Cela allait encore si peu de soi qu'à Angers, par exemple, département conservateur, la revue militaire sera supprimée en raison des réticences de l'armée et que la municipalité républicaine fera imprimer une affiche rappelant ce qui n'était pas tout à fait une évidence : « La République est le gouvernement légal du pays ».


De fait, en dehors de l'exception parisienne, le programme officiel de la Fête nationale du 14 juillet 1880 non seulement ne contient aucune référence militaire mais est extrêmement proche de ce 14-Juillet citoyen imaginé par Eva Joly :« Distribution de secours aux indigents. Grands concerts au jardin des Tuileries et au jardin du Luxembourg. Décorations de certaines places... Illuminations, feux d'artifices, fêtes locales, décorations trophées, arcs de triomphe... ». Tel fut le premier 14-Juillet de la République : l'affirmation généreuse du peuple face aux mesquineries des puissants.

L'envie démange, dès lors, de faire de nos gouvernants égarés les Versaillais d'aujourd'hui. N'exploitent-ils pas la haine de l'étranger par peur du peuple, comme une manœuvre de diversion et une machine de division ? La circulation incontrôlée des capitaux, la finance sans frontières, les paradis fiscaux, les trafics et les corruptions d'un monde dont l'argent est la seule valeur, rien de tout cela ne les effraie puisqu'ils en sont les gardiens et les profiteurs. En revanche, ce sont les humanités dans leur diversité et leur richesse qui les inquiètent, tout simplement parce qu'elles sont porteuses des espérances populaires. L'étranger qu'ils craignent et redoutent, ce n'est rien d'autre que le peuple.

A la veille du 14 juillet 1880, un sénateur, dont l'amnistie pour les Communards fut le dernier combat, l'énonça avec ce lyrisme propre aux grandes espérances. Il se nommait Victor Hugo, et nous lui devons cette affirmation que, sous le 14-Juillet de la République française, « il n'y a plus d'étrangers ». « Messieurs, le 14-Juillet est une fête, déclara Victor Hugo à la tribune du Sénat le 3 juillet 1880 (l'intégralité du discours est sous l'onglet « Prolonger »). Quelle est cette fête ? Cette fête est une fête populaire. Voyez la joie qui rayonne sur tous les visages, écoutez la rumeur qui sort de toutes les bouches. C'est plus qu'une fête populaire, c'est une fête nationale. Regardez ces bannières, entendez ces acclamations. C'est plus qu'une fête nationale, c'est une fête universelle. Constatez sur tous les fronts, anglais, espagnols, italiens, le même enthousiasme ; il n'y a plus d'étrangers. »

Pour une gauche n'ayant plus peur d'elle-même

Extraordinaire leçon civique que cette querelle du 14-Juillet ! Tandis que la droite ne connaît plus la France, l'oublie et la défigure, une certaine gauche ne se connaît plus elle-même. Avant de voler à son secours face aux attaques xénophobes du pouvoir, plusieurs représentants du Parti socialiste se sont en effet empressés de moquer Eva Joly, sa naïveté et son irresponsabilité supposées. Deux candidates à la primaire socialiste, Martine Aubry et Ségolène Royal, ont commencé par critiquer ses propositions sur une démilitarisation du 14-Juillet, la première en déclarant : « Bien évidemment, ce n'est pas acceptable, ça n'a même pas de sens », la seconde en affirmant que la candidate écologiste était « plus douée pour lutter contre la corruption que pour improviser des déclarations ». Propos redoublés par un éditorial de Laurent Joffrin, sur le site du Nouvel Observateur, traitant Eva Joly de « naïve inconséquente (qui) aurait mieux fait, ce jour-là, d'aller s'occuper de son jardin bio ».

On renverra ces leaders socialistes à la démonstration qui précède, tant eux aussi auraient bien besoin d'un ressourcement aux origines de la République, à sa vitalité et à son audace. Mais ce qui frappe dans ces premières réactions, rapidement occultées par l'offensive de la droite, c'est leur morgue de professionnels s'adressant à un amateur : nous, nous savons ce qui est sérieux, ce qui a du sens ; nous, nous n'improvisons pas des déclarations ; nous, nous ne lançons pas d'idées saugrenues. Comme s'il n'y avait pas, dans la réflexion d'Eva Joly, des interrogations légitimes concernant toute la gauche ? Comme si, plus précisément, la corruption au cœur de la République n'était pas sans lien avec cet imaginaire de la puissance identifié aux questions militaires et, donc, aux ventes d'armes dont la France est le quatrième champion mondial ?
Sans doute anecdotique, mais néanmoins significatif, cet épisode illustre notre alerte récente à destination d'un Parti socialiste trop sûr de lui, sans audace ni altérité, autre que défensive face à la droite (lire ici notre précédent parti pris). Ce conformisme, dont le calcul politicien et la prudence électorale sont le ressort, n'est décidément pas à la hauteur de l'époque, de ses défis et de ses risques. Il amenuise et éloigne l'horizon d'une gauche de sursaut social et de refondation républicaine, au lieu d'en convoquer toute la tradition, dans sa diversité et sa richesse.
De quoi ont-ils peur, à leur tour, pour s'empresser, au détour de cette dispute du 14-Juillet, de condamner sans nuances l'antimilitarisme, en oubliant que ce fut, aussi, l'histoire du mouvement ouvrier ? L'antimilitarisme n'est aucunement la désertion de la chose militaire ou de la défense nationale, mais le refus d'une politique militarisée, dévorée par l'esprit guerrier et détournée de la paix civile. Quand, par exemple, dans les années 1930, Jacques Prévert et le Groupe Octobre composent « Marche ou crève », c'est pour refuser une armée de guerre sociale où le travailleur est dépossédé de son histoire et de ses intérêts.

Moi j'suis pêcheur dans l'Finistère - Explique-moi pourquoi je tirerais - Sur un mineur du Pas-de-Calais - Tous les travailleurs sont des frères
Faut pas nous laisser posséder


On ne construit pas l'avenir dans l'oubli du passé et, certainement pas, de ce passé plein d'à présent. De Georges Brassens à Jacques Prévert, en passant par Boris Vian, tout un imaginaire poétique et chansonnier nous rappelle ce que fut cette gauche de principe dont, aujourd'hui, nous avons urgemment besoin. Le Boris Vian qui se moquait du défilé – « On n'est pas là pour se faire engueuler » – et de la conscription – « Allons z'enfants » – est aussi l'auteur du «Déserteur », chanson que toutes les jeunesses fréquenteront un jour tant elle est un hymne à la liberté de conscience. Passée de voix en voix de par le monde, chantée aussi bien par Mouloudji, Juliette Gréco, Serge Reggiani que Johnny Hallyday, Renaud, Joan Baez, Peter, Paul and Mary, etc., cette adresse aux puissants de toujours symbolise évidemment la France, celle que louait Victor Hugo, une France qui parle au monde, une France qui vit le monde.


Les Boris Vian d'aujourd'hui sont rappeurs, slammeurs ou rockeurs et, comme celui d'hier, sont poursuivis par les autorités et voués aux gémonies. Mais, à la fin, ils finissent toujours par l'emporter contre ces importants qui ne cessent de casser le monde avec leurs marteaux pesants. « Ils cassent le monde » est l'un des poèmes du recueil Je voudrais pas crever, paru en 1962, l'année de la fin de la guerre d'Algérie, trois ans après la disparition de Vian. Nul hasard si, de nos jours, il a été repris en chanson par Jean-Louis Aubert…


Ils cassent le monde - En petits morceaux - Ils cassent le monde - A coups de marteau - Mais ça m'est égal - Ça m'est bien égal - Il en reste assez pour moi - Il en reste assez
Il suffit que j'aime…


Et si c'était là la vérité de cette querelle du 14-Juillet? Les détracteurs d'Eva Joly ne savent tout simplement plus aimer la France. Telle qu'elle est. Telle qu'elle vit.

jeudi 16 juin 2011

Anatole France : Le jardin d'Epicure

Anatole France :"Le jardin d'Epicure".
Collection Pourpre.

Qui de nos jours aurait l’idée de lire Anatole France ? (Prix Nobel de littérature en 1921)
Cette fantaisie m’est venue samedi dernier en me promenant en compagnie de mon fils chez les bouquinistes, ma ballade préférée dans Paris. Je souhaitais lui faire découvrir cette ultime ligne Maginot des derniers gardiens du temple de la littérature. (Je parle des vrais bouquinistes, pas des vendeurs de camelote pour touristes).

J’ai été attiré par le titre, « Le jardin d’Epicure », publié en 1923.
J’ai découvert un joli petit livre, édité en 1957, dans la collection « Pourpre », l’ancêtre du livre de poche.

J’ai commencé de le lire ce mardi, dans le métro, mon salon de lecture habituel et je suis tombé sous le charme.

Bien difficile de choisir quelques extraits, en voici cependant quelques-uns.
Je ne puis que vous conseiller de lire ce charmant livre en son entier. 

***
Page 30
                                                      A Paul Hervieu.
Je suis persuadé que l’humanité a de tout temps la même somme de folie et de bêtise à dépenser. C’est un capital qui doit fructifier d’une manière ou d’une autre. La question est de savoir si, après tout, les insanités consacrées par le temps ne constituent pas le placement le plus sage qu’un homme puisse faire de sa bêtise. Loin de me réjouir quand je vois s’en aller quelque vieille erreur, je songe à l’erreur nouvelle qui viendra la remplacer, et je me demande avec inquiétude si elle ne sera pas plus incommode ou plus dangereuse que l’autre. A tout bien considérer, les vieux préjugés sont moins funestes que les nouveaux : le temps, en les usant, les a polis et rendus presque innocents.

Page 39

Beaucoup de gens, aujourd’hui, sont persuadés que nous sommes parvenus à l’arrière-fin des civilisations et qu’après nous le monde périra. Ils sont millénaires comme les saints des premiers âges chrétiens ; mais ce sont des millénaires raisonnables, au goût du jour. C’est, peut-être, une sorte de consolation de se dire que l’univers ne nous survivra pas.
Pour ma part, je ne découvre dans l’humanité aucun signe de déclin. J’ai beau entendre parler de la décadence. Je n’y crois pas. Je ne crois pas même que nous soyons parvenus au plus haut point de civilisation. Je crois que l’évolution de l’humanité est extrêmement lente et que les différences qui se produisent d’un siècle à l’autre dans les mœurs sont, à les bien mesurer, plus petites qu’on ne s’imagine. Mais elles nous frappent. Et les innombrables ressemblances que nous avons avec nos pères, nous ne les remarquons pas. Le train du monde est lent. L’homme a le génie de l’imitation. Il n’invente guère. Il y a, en psychologie comme en physique, une loi de la pesanteur qui nous attache au vieux sol. Théophile Gautier, qui était à sa façon un philosophe, avec quelque chose de turc dans sa sagesse, remarquait, non sans mélancolie, que les hommes n’étaient pas même parvenus à inventer un huitième péché capital. Ce matin, en passant dans la rue, j’ai vu des maçons qui bâtissaient une maison et qui soulevaient des pierres comme les esclaves de Thèbes et de Ninive. J’ai vu des mariés qui sortaient de l’église pour aller au cabaret, suivis de leur cortège, et qui accomplissaient sans mélancolie les rites tant de fois séculaires. J’ai rencontré un poète lyrique qui m’a récité ses vers, qu’il croit immortels ; et, pendant ce temps, des cavaliers passaient sur la chaussée, portant un casque, le casque des légionnaires et des hoplites, le casque en bronze clair des guerriers homériques, d’où pendait encore, pour terrifier l’ennemi, la crinière mouvante qui effraya l’enfant Astyanax dans les bras de sa nourrice à la belle ceinture. Ces cavaliers étaient des gardes républicains. À cette vue et songeant que les boulangers de Paris cuisent le pain dans des fours, comme aux temps d’Abraham et de Goudéa, j’ai murmuré la parole du Livre : « Rien de nouveau sous le soleil ». Et je ne m’étonnai plus de subir des lois civiles qui étaient déjà vieilles quand César Justinien en forma un corps vénérable.

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Une chose surtout donne de l’attrait à la pensée des hommes : c’est l’inquiétude. Un esprit qui n’est point anxieux m’irrite ou m’ennuie.

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Nous appelons dangereux ceux qui ont l’esprit fait autrement que le nôtre et immoraux ceux qui n’ont point notre morale. Nous appelons sceptiques ceux qui n’ont point nos propres illusions, sans même nous inquiéter s’ils en ont d’autres.

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Pages 42 et 43
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Plus je songe à la vie humaine, plus je crois qu’il faut lui donner pour témoins et pour juges l’Ironie et la Pitié, comme les Égyptiens appelaient sur leurs morts la déesse Isis et la déesse Nephtys. L’Ironie et la Pitié sont deux bonnes conseillères ; l’une, en souriant, nous rend la vie aimable ; l’autre, qui pleure, nous la rend sacrée. L’Ironie que j’invoque n’est point cruelle. Elle ne raille ni l’amour, ni la beauté. Elle est douce et bienveillante. Son rire calme la colère, et c’est elle qui nous enseigne à nous moquer des méchants et des sots, que nous pouvions, sans elle, avoir la faiblesse de haïr.

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Cet homme aura toujours la foule pour lui. Il est sûr de lui comme de l’univers. C’est ce qui plaît à la foule ; elle demande des affirmations et non des preuves. Les preuves la troublent et l’embarrassent. Elle est simple et ne comprend que la simplicité. Il ne faut lui dire ni comment ni de quelle manière, mais seulement oui ou non.

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