vendredi 2 octobre 2009

Friedrich Nietzsche : Par-delà bien et mal, morceaux choisis


Friedrich Nietzsche,
Voici encore quelques extraits de son livre "Par-delà bien et mal"
Choisis au hasard ?


Des préjugés des philosophes,
5.

Qu’est-ce qui nous pousse à considérer tous les philosophes d’un œil à demi méfiant, à demi ironique ? Ce n’est pas leur innocence, bien qu’elle transparaisse à tout moment, les erreurs dans lesquelles ils tombent et se fourvoient su fréquemment et si vite, en un mot leurs enfantillages et leur puérilité, - c’est leur manque de probité lorsque tous en chœur, ils élèvent une grande clameur vertueuse pour peu que l’on touche, même indirectement, au problème de la sincérité. Ils se donnent tous pour des gens qui se seraient haussés jusqu’à leurs opinions propres par l’exercice spontané d’une dialectique froide, pure et divinement sereine (à l’inverse des mystiques de tout ordre, qui sont plus honnêtes et plus grossiers, et parlent de leur « inspiration »), alors qu’ils ne font que défendre, avec des arguments découverts après coup, quelque thèse arbitraire, quelque idée gratuite, une « intuition » quelconque, ou encore, le plus souvent, quelque vœu de leur cœur, qu’ils ont fait passer préalablement au crible de leur abstraction. Ce sont tous des avocats sans le savoir, et par surcroit des avocats de leurs préjugés, qu’ils baptises « vérités » ; ils sont très éloignés de ce courage de la conscience qui s’avoue ce qu’il est, très éloignés de ce bon goût du courage qui donne à comprendre ce qu’il en est, soit pour prévenir un ami ou un ennemi, soit par générosité et pour se moquer de soi.
6.

Peu à peu j’ai appris à discerner ce que toute grande philosophie a été jusqu’à ce jour : la confession de son auteur, des sortes de mémoires involontaires et qui n’étaient pas pris pour tels ; de même, j’ai reconnu que les intentions morales (ou immorales) constituaient le germe proprement dit de toute philosophie. De fait, si l’on veut comprendre ce qui a donné le jour aux affirmations métaphysiques les plus transcendantales d’un philosophe, on fera bien (et sagement) de se demander au préalable : à quelle morale veulent-elles (ou veut-il) en venir ? C’est pourquoi je ne crois pas que l’ « instinct de la connaissance » soit le père de la philosophie, mais qu’un autre instinct, ici comme ailleurs, s’est servi de la connaissance (et de la méconnaissance) comme d’un simple instrument.


L’esprit libre
25.

…Ecartez-vous plutôt, fuyez dans des retraites ! Et portez des masques, usez de ruses pour passer inaperçus, ou pour vous faire craindre un peu. Et n’oubliez pas le jardin, je vous prie, le jardin aux grilles dorées. Et entourez-vous d’hommes qui soient comme un jardin, ou comme une musique sur l’eau quand le soir tombe et que le jour n’est plus qu’un souvenir. Choisissez la bonne solitude, la solitude libre, capricieuse et légère, celle qui vous accorde aussi le droit de rester bons en quelque manière.


Le phénomène religieux
59.
Celui qui a jeté un regard pénétrant sur les choses devine sans peine quelle sagesse il y a dans la superficialité des humains. C’est leur instinct de conservation qui leur apprend à être inconstant, légers et faux. On rencontre ça et là, chez les philosophes aussi bien que chez les artistes, le culte passionné et excessif des « formes pures » ; ne doutons pas que ceux qui ont un tel besoin d’adorer la surface ont fait une fois ou l’autre une tentative malheureuse pour aller au-dessous. Peut-être même existe-t-il une hiérarchie parmi ces enfants dévoyés, les artistes-nés, dont tout le goût qu’ils conservent pour la vie se réduit à leur intention d’en fausser l’image (comme s’ils voulaient se venger obstinément de l’existence) ; on pourrait mesurer leur dégoût de la vie au degré de fausseté qu’ils souhaitent conférer à cette image, à la manière dont ils l’épurent, la spiritualisent, la divinisent ; on pourraient ranger les homines religiosi parmi les artistes, dont ils constitueraient l’expression suprême. C’est la crainte profonde et soupçonneuse de tomber dans un pessimisme incurable qui a contraint des millénaires entiers à s’enferrer dans une interprétation religieuse de l’existence : la crainte de cet instinct qui pressent qu’il pourrait posséder trop tôt la vérité, avant que l’homme soit devenu assez fort, assez dur, assez artiste… Ainsi considérée, la pitié, la « vie en Dieu », apparaît comme le dernier et le plus subtil produit de la peur de la vérité : dévotion et ivresse d’artiste en présence de la plus systématique de toutes les falsifications, volonté d’inverser le vrai, de voir à tout prix le non-vrai. Peut-être la pitié a-t-elle été jusqu’ici le moyen le plus efficace d’embellir l’homme : à travers elle il peut si bien devenir art, surface, harmonie, bonté, qu’on ne souffre plus de son aspect. –

Qu’est-ce qui est aristocratique ?
270.
… La souffrance profonde ennoblit ; elle isole. Un des déguisements les plus subtils est l’épicurisme et un certain courage ostentatoire qui prend la souffrance avec légèreté et se défend contre tout ce qui triste et profond. Il est des « hommes joyeux » qui se servent de leur gaieté pour qu’on les comprenne mal : ils veulent être mal compris. Il est des « esprits scientifiques » qui se servent de la science parce qu’elle donne une apparence de sérénité et que l’esprit scientifique permet de conclure que celui qui en fait profession est un homme superficiel : ces hommes veulent induire les autres à une conclusion erronée. Il est des esprits libres et insolents qui voudraient cacher et nier qu’ils sont des cœurs brisés, fiers et incurablement blessés ; la bouffonnerie elle-même est quelquefois le masque d’un savoir douloureux et trop lucide. D’où il suit qu’on fera preuve de délicatesse en respectant « le masque » et en n’allant pas faire preuve de la psychologie et placer sa curiosité au mauvais endroit.



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