vendredi 2 octobre 2009

Friedrich Nietzsche : L'apparition de la conscience


Le gai savoir !
Quand vous aurez lu cet extrait décrivant l'apparition de la conscience chez l'homme, vous comprendrez pourquoi Freud refusait de lire Nietzsche, afin de n'être pas influencé...
Ce texte est extrait de son livre "Le gai savoir" (GF Flammarion)
Cinquième livre
Nous, sans peur
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La conscience en général ne s’est développée que sous la pression du besoin de communication, - elle ne fut dès le début nécessaire, utile, que d’homme à homme (en particulier entre celui qui commande et celui qui obéit), et elle ne s’est également développée qu’en rapport avec le degré de cette utilité. La conscience n’est proprement qu’un réseau de relations d’homme à homme, - et c’est seulement en tant que telle qu’elle a dû se développer : l’homme érémitique et prédateur n’aurait pas eu besoin d’elle. Le fait que nos actions, nos pensées, nos sentiments, nos besoins, nos mouvements pénètrent notre conscience – au moins en partie -, c’est la conséquence d’un « il faut » ayant exercé sur l’homme une autorité terrible et prolongée : il avait besoin, étant l’animal le plus exposé au danger, d’aide, de protection, il avait besoin de son semblable, il fallait qu’il sache exprimer sa détresse, se faire comprendre – et pour cela, il avait d’abord besoin de « conscience », même, donc, pour « savoir » ce qui lui manque, pour « savoir » ce qu’il éprouve, pour « savoir » ce qu’il pense. Car pour le dire encore une fois : l’homme, comme toute créature vivante, pense continuellement, mais ne le sait pas ; la pensée qui devient consciente n’en est que la plus infime partie, disons : la partie la plus superficielle, la plus mauvaise : - car seule cette pensée consciente advient sous forme de mots, c’est à dire de signes de communication, ce qui révèle la provenance de la conscience elle-même. Pour le dire d’un mot, le développement de la langue et le développement de la conscience (non pas de la raison, mais seulement de la prise de conscience de la raison) vont main dans la main. Que l’on ajoute qu’il n’y a pas que le langage qui serve à jeter un pont d’homme à homme, mais aussi le regard, la pression, le geste ; la prise de conscience en nous-mêmes de nos impressions sensorielles, la force de pouvoir les fixes et en quelque sorte de les poser en dehors de nous s’est accrue à raison de l’augmentation du besoin de les transmettre à d’autres au moyen de signes. L’homme qui invente des signes est du même coup l’homme dont la conscience de soi devient la plus pénétrante ; c’est seulement en tant qu’animal social que l’homme a appris à prendre conscience de lui-même, - il le fait encore, il le fait toujours d’avantage. - Ma pensée est, comme on le voit : que la conscience n’appartient pas proprement à l’existence individuelle de l’homme, bien plutôt à ce qui en lui est nature communautaire et grégaire ; qu’elle ne s’est également développée avec finesse, ce qui en est la conséquence, qu’en rapport à l’utilité communautaire et grégaire, et que par conséquent chacun de nous, en dépit de toute sa volonté de se comprendre lui-même de manière aussi individuelle que possible, de « se connaître soi-même », ne prendra jamais conscience précisément que du non-individuel en lui, de sa « moyenne », - que notre pensée même est continuellement, en quelque sorte, mise en minorité par le caractère de la conscience – par le « génie de l’espèce » qui commande en elle – et se voit retraduite dans les perspectives du troupeau. Toutes nos actions sont au fond incomparablement personnelles, singulières, d’une individualité illimitée, cela ne fait aucun doute ; mais dès que nous les traduisons en conscience, elles semblent ne plus l’être… Voilà le véritable phénoménalisme et perspectivisme, tel que je le comprends : la nature de la conscience animale implique que le monde dont nous pouvons avoir conscience n’est qu’un monde de surfaces et de signes, un monde généralisé, vulgarisé, - que tout ce qui devient conscient devient par la même plat, inconsistant, stupide à force de relativisation, générique, signe, repère pour le troupeau, qu’à toute prise de conscience est liée une grande et radicale corruption, falsification, superficialisation et généralisation.
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