mercredi 30 octobre 2019

Voltaire réhabilité par Marius Roustan

Marius Roustan

"Les philosophes et la société française au XVIIIe siècle"


Oui, je sais, j'ai fermé ce blog en février 2016. Mais qui s'en est aperçu de toute façon ? ;-)
Voici 10 ans qu'il est en ligne (Merci Google), et je me rends compte que je m'en suis servi souvent ces dernières années, pour retrouver des textes qui comptaient pour moi, en particulier pour des articles de mon site TRANSITIO.NET.

Voici la raison pour laquelle, j'ai décidé aujourd'hui de publier ce modeste article.

Etant un spécialiste des causes perdues, je me suis dit qu’il était grand temps de réhabiliter Voltaire. Quelle drôle d’idée me direz-vous ! Est-il en si mauvaise posture ? A dire vrai, je me suis rendu compte qu’en cette période d’intolérance généralisée, nombre de ceux qui ne l’avait jamais lu, arguaient souvent de la mauvaise image qu’en a donné Michel Onfray. En effet le bouillonnant philosophe médiatique cite souvent la méchante boutade relevée par Sainte Beuve, dans la correspondance du vénérable philosophe à propos du peuple : 

« Il paraît par la dernière émeute que votre peuple de Lyon n'est pas philosophe ; mais pourvu que les honnêtes gens le soient, je suis fort content...* La France serait un bien joli pays sans les impôts et les pédants. A l'égard du peuple, il sera toujours sot et barbare : témoin ce qui est arrivé à Lyon. Ce sont des bœufs auxquels il faut un joug, un aiguillon et du foin ! »

Celle-ci, ainsi qu’une autre tout aussi mauvaise (évoquée plus loin), suffit à Michel Onfray, pour condamner ce pauvre Voltaire et je dois avouer que son avis suffit un moment à atténuer l’admiration sans bornes que je cultivais pour Voltaire depuis toujours ou presque (Pour être plus précis, lorsque à 24 ans j’ai lu le dictionnaire philosophique, qui m’a tant faire rire).

Fort heureusement pour moi, mon regard sur le si sympathique Michel Onfray a évolué depuis que je connais sa pensée. Ce nietzschéen, qui se dit hédoniste (mais qui rit très peu) et qui m’a tant appris sur le nihilisme et le ressentiment, me semble lui aussi accablé par cette maladie du siècle qu’est le ressentiment. Pour avoir lu comme lui, la généalogie de la morale, je me dis qu’il gagnerait peut-être à relire cet ouvrage de Nietzsche pour mieux comprendre l’origine de sa propre pensée. Peut-être prendrait-il conscience de certaines des énormités qu’il profère parfois. Comme par exemple l’avalanche de clichés ineptes qu’il utilise, lorsqu’il évoque la Révolution Française et plus particulière les Jacobins associés pour lui aux vilains parisiens et les Girondins qu’ils considèrent comme les gentils provinciaux (Oui, oui, ceux qui s’étaient enrichis grâce à l’esclavage, qui voulaient raser Paris et faire de la devise « Liberté égalité propriété » la devise de la France). Mais passons…

En résumé, plus je lis les auteurs anciens, plus je me rends compte de la faiblesse des auteurs contemporains. Etant passionné par l’époque de transition que fut le XVIIIe siècle, j’ai découvert un jour un ouvrage de l’oublié Marius Roustan « Les philosophes et la société française au 18ème siècle ». Mon attention avait été attirée sur ce livre, par les témoignages qui y étaient consignée, quant à l’effroyable misère du peuple au XVIIIe siècle, en particuliers ceux du compte d’Argenson.

C’est donc en me délectant de la lecture de cet ouvrage érudit, que j’ai découvert le chapitre dont je vous propose la lecture ci-après. Son auteur, lui, au contraire de Michel Onfray, est capable de franchir sa barrière de classe et de prendre en compte la pensée de l’époque qu’il analyse. Il est aussi capable de faire la différence entre une mauvaise boutade lancée un jour de méchante humeur dans une lettre et la pensée construite et écrite dans l’œuvre de Voltaire qui a tant apporté de lumière dans les siècles qui suivirent.

Le peuple auquel pense Voltaire lorsqu’il fait ces blagues amères, c’est la populace qui dénonça le Chevalier de La Barre parce que celui-ci n’avait pas ôté son chapeau devant une procession religieuse et qui fut condamné pour cela à la torture et au bucher. C’est le peuple massacreur de la Saint Barthélémy. Ce sont ces dénonciateurs anonymes auxquels fit appel le procureur du roi Charles Laganne, faute de preuves de la culpabilité de Jean Calas, pour condamner à mort ce protestant victime de la haine religieuse (il sera torturé, puis roué vif, étranglé et brûlé le 10 mars 1762).
C’est ce même peuple, sûr de son bon droit et de son honnêteté qui dénonça des Juifs pendant la guerre. Ce même peuple gouailleur et sympathique qui déteste, sur commande de ses maîtres, les arabes ou les noirs. Ce même peuple désespérant que j’ai vu crier au complot « judéo-franc-maçon » dans les manifs de gilets jaunes.

Alors voilà pourquoi je vous propose amicalement de lire le texte oublié de ce brave Marius, né à Sète en 1870, ce petit-fils de cantonnier, qui grâce à une bourse de la République pu entreprendre des études secondaires, ce petit professeur de rhétorique, écrivain, historien, journaliste, politique inscrit au groupe de la Gauche démocratique (Franc Maçon libéral) qui deviendra ministre et sénateur…




Chapitre III

Comment les philosophes pouvaient-ils attirer à eux la masse de ce public nouveau ? Et d'abord, quels étaient leurs vrais sentiments à l'égard de ce peuple, dont ils devaient faire l'éducation ? Il est d'usage de répéter qu'ils ont éprouvé pour l'humanité en général un amour de tête et non de cœur, et qu'à l'égard du peuple ils ont eu « cette charité froide qu'on nomme l'altruisme », comme dit Anatole France. « La pitié est dans les entrailles comme la tendresse est sur la peau », ajoute l'auteur du Lys rouge. Il est indiscutable que les philosophes, sauf exception, n'ont pas été pris « par les entrailles ». D'Alembert trouve Diderot trop exalté et Rousseau trop forcené. Presque tous auraient mérité qu'on leur appliquât les paroles de Marmontel dans son Eloge de d'Alembert :


Non, sans cloute il n'avait ni dans ses mœurs ni dans ses écrits cette chaleur exaltée et factice qui altère également l'ingénuité de l'esprit et de l'âme, et qui ne laisse ni au sentiment ni à la pensée sa justesse et sa vérité. Mais ce degré de sensibilité qui est la bonté par excellence parce qu'elle est juste, éclairée, activera sensibilité du sage, la chaleur de l'homme de bien, qui jamais en fut mieux doué ?

Telle est la sensibilité du sage ; elle est tempérée par la raison, car il fait le bien par principe, par devoir, par un calcul généreux et humain. N'exagérons pas cependant ; nous n'ignorons pas que tous, à certains moments, ont été pris « aux entrailles », Voltaire comme les autres, et nous n'hésitons pas à appliquer aux philosophes en général le passage dans lequel le même Marmontel précise sa pensée :

Mais qu'un abus criant ou qu'un vice odieux vînt le frapper, ce n'était pas pour eux qu'il était froid et peu sensible, ce n'était pas pour les méchants qu'il était indulgent et bon, et cet homme, de qui l'humeur avait si peu de bel et d'amertume que ses amis riaient de ses colères comme de celles d'un enfant, s'enflammait d'indignation lorsqu'il voyait l'innocent et le faible gémir sous l'oppression de l'injuste ou du fort. L'humanité avait sur lui un ascendant irrésistible.

Là est le secret de l'action qu'ont exercée les philosophes. Je trouve dans le Dictionnaire Encyclopédique cette définition de la philanthropie :

La philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée qui supporte le mal sans l'approuver. Elle se sert de la connaissance de sa propre faiblesse pour compatir à celle d'autrui. Elle ne demande que le bien de l'humanité, et ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée ; elle imite les dieux qui n'ont aucun besoin d'encens ni de victimes.

L'article est écrit par de Jaucourt. On est étonné que Diderot n'ait pas fait quelque remarque à son collaborateur. Cette philanthropie, désintéressée et digne, mais calme et presque stoïcienne, cette philanthropie négative n'aurait pas suffi à bouleverser tout un monde. Les philosophes en eurent une autre plus chaleureuse et plus efficace. Leurs efforts eussent été inutiles si eux aussi n'avaient pas eu leur foi.

Je prévois qu'on va m'opposer le nom de Voltaire, et les fameux passages dont Sainte-Beuve a donné un exact commentaire :

Il paraît par la dernière émeute que votre peuple de Lyon n'est pas philosophe ; mais pourvu que les honnêtes gens le soient, je suis fort content...(Voir la note en vert) La France serait un bien joli pays sans les impôts et les pédants. A l'égard du peuple, il sera toujours sot et barbare : témoin ce qui est arrivé à Lyon. Ce sont des bœufs auxquels il faut un joug, un aiguillon et du foin !

Malheureuse parole ! s'écrie Sainte-Beuve ; oui, surtout si on lui fait un sort, si on l'isole de l'ensemble de l'œuvre de Voltaire, et si on s'en sert pour l'accuser d'avoir détesté et bafoué le peuple. Sainte-Beuve n'est pas de ceux qui voudraient faire pendre un homme sur une ligne de lui. Il se contente de montrer que Voltaire n'est pas un démocrate, que c'est un contre-sens de l'accommoder à la Jean-Jacques, que le philosophe a méprisé les majorités et il conclut ainsi : « Ajoutons, pour être juste, que dans toutes ses appréciations piquantes et sagaces, mais qui sentent la boutade, Voltaire oubliait ou ne prévoyait pas un adoucissement graduel de mœurs, un progrès insensible et continu auquel lui-même contribuera. » J’aime mieux : « oubliait », que : « ne prévoyait pas », et on sera de mon avis en songeant aux nombreux endroits où le patriarche affirme la marche continue de l'humanité vers la raison et la justice. Mais le mot exact y est : « Ces appréciations sentent la boutade. » Si l'on ne doit pas condamner quelqu'un pour ses pétulances de langage, c'est bien Voltaire, et en rapprochant de ces passages d'autres fragments de ses œuvres, peut-être pourrons-nous découvrir derrière ces boutades le véritable fond de sa pensée.

Note de bas de page : A M. Bordes, 22 novembre 1708, Lettres inéd. publ. par M. de Cayrol, II, 158. Ajoutons, d'ailleurs, que la suite de la lettre, plus complète dans l'édition Beuchot, corrige ce qu'il y a ici de trop absolu. Voici le texte que Sainte-Beuve a vu dans l'édition Cayrol : « ... pourvu que les honnêtes gens le soient, je suis fort content. Il s'est fait un prodigieux changement dans Toulouse. »
Voici le texte de Beuchot : « Il s'est fait un prodigieux changement dans Toulouse. La révolution s'opère insensiblement dans les esprits, malgré les cris des fanatiques. La lumière vient par cent trous qu'il leur sera impossible de boucher. » (LXV, 263, 17 décembre 1768). Cette affirmation optimiste restreint la portée de la « boutade », tant reprochée à Voltaire.

Tout d'abord, il est regrettable, avouons-le, que Voltaire n'ait pas distingué plus exactement entre la populace et le peuple :

La violence du peuple, écrit-il, est toujours plus grande que les tyrannies dont il se plaint... Le peuple des provinces est toujours plus dur, plus superstitieux que celui de la capitale... Ces erreurs insensées peuvent être en tout pays le partage du peuple, nous en avons entendu de nos jours d'aussi folles et d'aussi injustes.

Nous avons ici le droit de le trouver sévère : nous ne l'avons plus, quand nous lisons :

La populace toujours extrême, toujours barbare quand on lui lâche la bride... la populace est presque partout la même... La religion peut encore aiguiser les poignards. Il y a toujours dans la nation un peuple qui n'a nul commerce avec les honnêtes gens, qui n'est pas du siècle, qui est inaccessible aux progrès de la raison, et sur qui l'atrocité du fanatisme conserve son empire, comme certaines maladies qui n'atteignent que la plus vile populace... La populace gouverne souvent ceux qui devraient la gouverner et l'instruire. C'est elle qui dans les séditions donne des lois ; elle asservit le sage à ses folles superstitions, elle force le ministère, dans des temps de cherté, à prendre des partis dangereux, elle influe souvent dans les jugements des magistrats subalternes...

La populace du XVIIIe siècle n'était pas calomniée ; Voltaire la juge beaucoup moins durement que Taine. Mais était-il possible au XVIIIe siècle de séparer avec netteté la populace du peuple ?
En réalité, nous voyons que cette séparation n'est pas faite dans le langage administratif. Un subdélégué, nous dit M. Babeau, se plaint, en 1733, de ce que « la populace, composée de plus de 4oo vignerons, manouvriers et artisans », avait, malgré les édits du roi et les ordonnances de l'intendant, maintenu en fonctions les syndics de Bar-sur -Aube. Le terme semble bien être pris comme équivalent du terme peuple. Artisans et vignerons sont désignés par là. Si, comme à Périgueux, il y a 400 bourgeois sur 1600 feux, la « populace » comprend 1200 feux, ce qui est énorme. « Les viles personnes du menu peuple, écrit Loyseau, n'ont pas le droit de se qualifier bourgeois » ; tout ce qui n'est pas bourgeois fait-il partie de la populace ? En fait, la distinction est-elle facile ? L'ouvrier d'aujourd'hui est le mendiant de demain et, à la rigueur, la réciproque peut être vraie. Nous avons cité quelques chiffres pour établir la proportion des gueux réduits à la mendicité ; quand les trois quarts ou la moitié ou le tiers des habitants d'une commune sont sur la table des pauvres, lesquels sont « peuple » et lesquels « populace » ?

Il est bien difficile de le décider. Que Voltaire ait eu le tort de ne pas établir une démarcation visible entre les deux, cela est hors de doute ; mais il l'est moins, que cette démarcation ait été possible ni même qu'on l'ait tentée au XVIIIe siècle.

Cherchons ailleurs cependant. Voltaire a discuté avec Damilaville la question de savoir si le peuple devait être instruit ou mieux s'il pouvait être instruit :

Le roi de Prusse mande que, sur mille hommes, on ne trouve qu'un philosophe ; mais il excepte l'Angleterre. A ce compte il n'y aurait guère que deux mille sages en France ; mais ces deux mille en dix ans en produisent quarante mille, et c'est à peu près tout ce qu'il faut ; car il est à propos que le peuple soit guidé et non pas qu'il soit instruit ; il n'est pas digne de l'être.

Voilà la boutade du philosophe, emporté contre les Welches ; voici celle du seigneur de Ferney, du bourgeois et du citadin né à Paris, la grande ville :

Je crois que nous ne nous entendons pas sur l'article du peuple, que vous croyez digne d'être instruit. J'entends par peuple la populace qui n'a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capacité de s'instruire ; ils mourraient de faim avant de devenir philosophes. Il me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants.

Si vous faisiez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. Ce n'est pas le manœuvre qu'il faut instruire, c'est le bon bourgeois, c'est l'habitant des villes ; cette entreprise est assez forte et assez grande.

Peut-être avançons-nous dans notre tâche et précisons-nous davantage le mot « populace », pour saisir la vraie pensée de Voltaire. La « populace » est la partie du « peuple » qui n'a que ses bras pour vivre. Le sens est déjà plus restreint. Il l'est encore plus si on lit attentivement la fin du passage : le manœuvre ne saurait être instruit, mais bien le « bon bourgeois », « l'habitant des villes ». Ces deux expressions sont-elles synonymes ? Non pas. Le publiciste Bodin au XVIe siècle distingue le bourgeois et le simple citoyen domicilié. Celui-ci ne jouit pas des prérogatives de celui-là ; à Auxerre, tout homme tenant ménage est réputé bourgeois ; il n'en est pas ainsi dans la plupart des villes et des villages ; et si l'on rencontre des vignerons, des laboureurs et des manouvriers chargés des fonctions de syndics, ces travailleurs sont loin de jouir partout des droits électoraux et municipaux. L'habitant des villes n'est pas nécessairement un « bon bourgeois » ; il n'a souvent que ses bras pour vivre. Pouvons-nous affirmer que Voltaire a pensé que le peuple des campagnes était incapable de progrès au XVIIIe siècle, mais que celui des villes en était capable dès cette époque ?

Notons, dans la même lettre à Damilaville, un autre sentiment qui pousse Voltaire à se défier du peuple ; c'est l'irritation qu'il éprouve, après avoir vu tous ces pauvres gens se passionner pour des questions religieuses auxquelles ils n'entendaient goutte, et qui ont agité inutilement la société contemporaine. Ce n'est pas cette fois le seigneur de Ferney qui parle ; c'est le philosophe qui voyait rouge, le jour anniversaire de la Saint-Barthélemy :

Il est vrai que Confucius a dit qu'il avait connu des gens incapables de science, mais aucun incapable de vertu. Aussi doit-on prêcher la vertu au plus bas peuple, mais il ne doit pas perdre son temps à examiner qui avait raison de Nestorius ou de Cyrille, de Jansénius ou de Molina. Et plût à Dieu qu'il n'y eût jamais eu de bons bourgeois infatués de ces disputes ! Nous n'aurions jamais eu de guerres de religion, nous n'aurions jamais eu de Saint-Barthélemy ! Toutes les querelles de cette espèce ont commencé par des gens oisifs et qui étaient à leur aise. Quand la populace se mêle de raisonner, Tout est perdu.

C'est ainsi qu'il faut entendre les mots soulignés, si fréquemment reprochés à Voltaire ; ils prennent un tout autre sens lorsque, par un procédé qu'on ne saurait jamais trop flétrir, on les détache absolument du contexte. Le sentiment qui est ici, nous l'avons constaté chez Barbier à plusieurs reprises. Que des « oisifs » se divertissent à se poser des problèmes insolubles et fort peu intéressants pour l'Etat, qu'ils trouvent curieux de disputer pour savoir qui a raison, de Nestorius ou de Cyrille, de Jansénius ou de Molina, passe encore. Mais le danger n'est pas là. Il naît le jour où les citoyens qui ont quelque chose de sérieux à faire, les bons bourgeois notamment, s'avisent d'imiter ces inutiles, et, si la populace suit cet exemple, c'en est fait : aux disputes succèdent les coups, et aux coups les guerres religieuses. Tel est exactement le sens de la phrase : « Quand la populace se mêle de raisonner, tout est perdu. » Ainsi expliquée, ou plutôt ainsi replacée dans le développement dont elle fait partie, peut-être n'est-elle pas à ce point condamnable.

En conséquence, que Voltaire ait été sévère pour le « peuple non pensant » on le comprendra sans peine. Mais c'était déjà admettre qu'il y avait un « peuple pensant », et que celui-là était digne du plus haut intérêt ; Voltaire écrit, non plus dans une correspondance particulière, mais dans une œuvre destinée au public (on sent l'importance de cette remarque) :

Il est égal pour le peuple non pensant qu'on lui donne des vérités ou des erreurs à croire, de la sagesse ou de la folie ; il suivra également l'un ou l'autre ; il n'est que machine aveugle. Il n'en est pas ainsi du peuple pensant ; il examine quelquefois, il commence par douter d'une légende absurde, et malheureusement cette légende est prise par lui pour la religion. Alors il dit : Il n'y a point de religion, et il s'abandonne au crime. Celui qui doute à Naples de la réalité du miracle de saint Janvier est près d'être athée, celui qui s'en moque en d'autres pays peut être un homme très religieux.

On comprend bien de quel pays il est question, et quels sont les hommes qui ont appris au peuple à « penser », et qui lui ont démontré, que le meilleur moyen d'être « religieux », c'était de se moquer du miracle de saint Janvier ou de ceux du diacre Paris.

Comment se fait-il alors que Voltaire n'ait pas été amené à croire que la tâche du philosophe était d'élargir sans cesse le cercle du peuple pensant, et de restreindre sans repos celui du peuple non pensant ? Comment n'a-t-il pas vu que le bas peuple lui-même ne devait pas être nourri de préjugés, et qu'il était loin d'être indifférent de l'élever dans la sagesse ou la folie ? Poser cette interrogation, c'est mal interpréter la phrase précédente, qui signifie non pas : « Il est égal pour la société que le peuple non pensant croie des erreurs », mais : « Il est égal au peuple non pensant, machine aveugle, qu'on lui fasse suivre des idées fausses ou vraies ». Il les accepte, il ne les discute pas. Voltaire a fort bien compris et il a répété souvent que le meilleur moyen d'en finir avec les querelles insensées, c'était encore de faire l'éducation du peuple, et l'on rencontre dans ses œuvres de nombreux passages dans lesquels il nous dévoile le vrai fond de sa pensée.

A une époque où l'on discutait éloquemment pour déterminer jusqu'à quel point il fallait maintenir le peuple dans ses préjugés, le philosophe n'hésite pas à demander qu'on dissipe toutes les erreurs :

C'est une très grande question, mais peu agitée, de savoir jusqu'à quel degré le peuple, c'est-à-dire neuf parts du genre humain sur dix, doit être traité comme des singes. La partie trompante n'a jamais bien examiné ce problème délicat, et, de peur de se méprendre au calcul, elle a accumulé tout le plus de visions qu'elle a pu dans les têtes de la partie trompée.

Quand un gouvernement ne veut pas que le peuple voie juste et bien, il est la première victime delà violence et du fanatisme :

Dès que vous avez souffert que vos sujets soient aveuglés par le fanatisme, ils vous forcent à paraître fanatiques comme eux ; et si vous secouez le joug qu'ils portent et qu'ils aiment, ils se soulèvent. Vous avez cru que plus les chaînes de la religion qui doivent être douces seraient pesantes et dures, plus vos peuples vous seraient soumis ; vous vous êtes trompé, ils se servent de ces chaînes pour vous gêner sur le trône, ou pour vous en faire descendre.

Le roi le plus solide sur son trône est celui qui règne sur le peuple le plus instruit. Opposons aussi à cette définition du peuple, contenue dans la lettre à Tabareau : « Ce sont des bœufs auxquels il faut un joug, un aiguillon et du foin », cette phrase qui la contredit, même mot pour mot :

Une société d'hommes gouvernée arbitrairement ressemble parfaitement à une troupe de bœufs mis au joug pour le service du maître. Il ne les nourrit qu'afin qu'ils soient en état de le servir ; il ne les panse dans leurs maladies qu'afin qu'ils lui soient utiles en santé ; il les engraisse pour se nourrir de leur substance, et il se sert de la peau des uns pour atteler les autres à la charrue.

On n'oserait pas prétendre, je suppose, que Voltaire est contre les bœufs avec ceux qui les exploitent.
Ne cueillons pas telle saillie de Voltaire, lâchée un jour de mauvaise humeur, pour en faire un de ses axiomes politiques. Voltaire a pu « oublier l’adoucissement graduel des mœurs », dû à la diffusion des lumières, mais Sainte-Beuve n'ignorait pas que Voltaire l'avait signalé souvent et qu'il avait été le premier à s'en réjouir. Il écrira :

La raison pénètre en vain chez les principaux citoyens : le peuple est toujours porté au fanatisme, et peut-être n'y a-t-il d'autre remède à cette contagion que d'éclairer enfin le peuple même ; mais on l'entretient quelquefois dans les superstitions, et on voit ensuite avec étonnement ce que ces superstitions produisent.

Le remède, indiqué par Voltaire, et appliqué par les philosophes, n'a pas tardé à produire « les effets les plus heureux ». Il déclare ailleurs :

Le peuple ne s'est-il pas accoutumé à la privation de ces aliments delà superstition ? Il faut avoir le courage de faire encore quelques pas : le peuple n'est pas si imbécile qu'on le pense : il recevra sans peine un culte sage et simple...

Il ne reste plus qu'à achever la besogne et à la conduire jusqu'à la fin : les résultats sont désormais inévitables :

Chaque jour la raison pénètre en France dans les boutiques des marchands comme dans les hôtels des seigneurs. Il faut donc cultiver les fruits de cette raison, d'autant plus qu'il est impossible de les empêcher d'éclore. On ne peut gouverner la France après qu'elle a été éclairée par les Pascal, les Nicole, les Arnauld, les Bossuet, les Descartes, les Gassendi, les Bayle, les Fontenelle, etc., comme on la gouvernait du temps des Garasse et des Ménot.

Cela fait partie du Traité sur la Tolérance et d'un chapitre qui porte ces mots comme en-tête : « S'il est utile d'entretenir le peuple dans la superstition. » Voltaire a répondu par cette formule lapidaire :

« On ne doit pas chercher à nourrir de gland ceux que Dieu daigne nourrir de pain ! »

C'est Voltaire enfin qui traitera de puériles les craintes de Linguet en face de la diffusion des lumières, et qui répondra, dans une lettre bien connue, à cet argument qu'un peuple instruit est dangereux :

Ne craignez pas que le bas peuple lise jamais Grotius et Puffendorf : il n'aime pas à s'ennuyer. Il lirait plutôt (s'il le pouvait) quelques chapitres de l’Esprit des Lois, qui sont à portée de tous les esprits, parce qu’ils sont très naturels et très agréables. Mais distinguons dans ce que vous appelez peuple les professions qui exigent une éducation honnête, et celles qui ne demandent que le travail des bras et une fatigue de tous les jours. Cette dernière classe est la plus nombreuse. Celle-là, pour tout délassement, et pour tout plaisir, n'ira jamais qu'à la grand'messe et au cabaret, parce qu'on y chante et qu'elle y chante elle-même ; mais pour les artisans plus relevés qui sont forcés par leurs professions mêmes à réfléchir beaucoup, à perfectionner leur goût, à étendre leurs lumières, ceux-là commencent à lire dans toute l'Europe. Vous ne connaissez guère à Paris les Suisses que par ceux qui sont aux portes des grands seigneurs, ou par ceux à qui Molière fait parler un patois inintelligible, dans quelques farces ; mais les Parisiens seraient étonnés s'ils voyaient dans plusieurs villes de Suisse et surtout dans Genève, presque tous ceux qui sont employés aux manufactures, passer à lire le temps qui ne peut être consacré au travail. Non, Monsieur, tout n'est point perdu quand on met le peuple en étal de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire, quand on le traite comme une troupe de taureaux, car tôt ou tard ils vous frappent de leurs cornes. Croyez-vous que le peuple ait lu et raisonné dans les guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche en Angleterre, dans celle qui fit périr Charles 1er sur un échafaud, dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons, dans celles mêmes de la Ligue ? Le peuple ignorant et féroce était mené par quelques docteurs fanatiques qui criaient : Tuez tout au nom de Dieu ! Je défierais aujourd'hui Cromwell de bouleverser l'Angleterre par son galimatias d'énergumène, Jean de Leyde de se faire roi de Munster, et le cardinal de Retz de faire des barricades dans Paris.

Ce passage nous permet de pénétrer plus à fond dans la pensée intime de Voltaire. Nous ne sommes plus en présence d'une série de boutades, mais d'un raisonnement serré, longuement et complaisamment développé. Jusqu'à quel point Voltaire était-il démocrate ? La réponse est contenue ici tout entière, mais on n'accusera pas l'auteur de ces lignes d'avoir méconnu les bienfaits de l'instruction et de n'avoir pas senti que le progrès des mœurs était intimement lié à celui des lumières. Non seulement Voltaire constate l'adoucissement des mœurs, mais encore il en a été frappé au point de se méprendre sur le vrai caractère du peuple de son temps ; il a été trop optimiste, il l'a cru incapable de faire des barricades dans le siècle même qui devait se terminer par une sanglante révolution.

Cet optimisme a été, à certains moments du moins, partagé par tous les philosophes; Marmontel, désabusé, devait plus tard en trouver la formule : « L'idée abstraite et séduisante d'une nation douce, aimable, généreuse, écrit-il, préoccupait tous ses esprits. »

L'article PEUPLE dans l’Encyclopédie contient une protestation indignée contre ceux qui veulent que le peuple soit misérable pour qu'il travaille davantage, et pour qu'il se montre plus docile aux ordres du souverain :

Qui croirait qu'on a osé avancer de nos jours cette maxime d'une politique infâme que de tels hommes ne doivent point être à leur aise, si l'on veut qu'ils soient indulgents et obéissants ?...
Au contraire, on n'a jamais vu et on ne verra jamais des hommes employer toute leur force et toute leur industrie, s'ils sont accoutumés à voir les taxes engloutir le produit des nouveaux efforts qu'ils pourraient faire, et ils se borneraient au soutien d'une vie toujours abandonnée sans aucune espèce de regret.
A l'égard de l'obéissance, c'est une injustice de calomnier ainsi une multitude infinie d'innocents ; car les rois n'ont pas de sujets plus fidèles et, si j'ose le dire, de meilleurs amis. Il y a plus d'amour public dans cet ordre peut-être que dans tous les autres...

On ne dira pas que cela est écrit pour flatter les gens du peuple ; ils ne sont pas parmi les souscripteurs. Le peuple a été calomnié ; il n'est pas mauvais naturellement, et, la raison ayant fait son œuvre, il est beaucoup plus doux que dans les temps de barbarie. Vauban, qui, certes, aimait le pauvre et souffrait de ses maux, écrivait que la misère avait pour conséquences : « 1° de rendre les peuples faibles et malsains, spécialement les enfants, dont il en meurt beaucoup par défaut de bonne nourriture ; 2° les hommes fainéants et découragés, comme gens persuadés que du fruit de leur travail il n'y aura que la moindre et plus mauvaise partie qui tourne à leur profit ; 3° menteurs, larrons, gens de mauvaise foi, toujours prêts à jurer faux, pourvu qu’on les paie, et à s'enivrer sitôt qu’ils peuvent avoir de quoi. » Il serait bien permis aux philosophes de répéter la même chose, sans qu'on les accusât d'avoir éprouvé une sorte de dégoût pour les gens dont ils feignaient de prendre les intérêts ! Encore une fois, n'en faisons pas des démocrates. Bourgeois, presque tous, ils ont eu aussi la peur du peuple, ils ont pressenti qu'une fois le guet impuissant ou la maréchaussée débordée, les pires excès désoleraient les villes et les campagnes. Et pourtant, il en est peu chez qui on ne trouve pas, à certaines heures, une belle confiance dans cette masse que la lumière de la philosophie parvient peu à peu à percer.

Certes, il était nécessaire que leur foi fût robuste pour résister aux scènes qu'ils avaient sous les yeux. Ils avaient leurs heures de découragement. Marivaux a laissé dans le Spectateur français un portrait du peuple de Paris, qui n'est pas flatté. Les mêmes plaintes sur l'ivrognerie du peuple, en général, se font entendre d'un bout à l'autre du siècle. Quand les philosophes demandent la réduction du nombre des fêtes autorisées par l'Eglise, ils ne manquent pas de faire intervenir cette considération que « vingt fêtes de trop condamnent à l'oisiveté et exposent à la débauche vingt fois par ans dix millions d'ouvriers. » L'Ami des Hommes expose énergiquement les suites fâcheuses de ces journées, pour l'ouvrier complètement ivre et incapable de travailler de quelques jours.

Mercier nous a conté l'anecdote du pochard endormi au coin d'une rue, un jour ouvrable, tandis qu'un savetier le contemple en s'écriant avec philosophie : « Voilà cependant comme je serai dimanche ! » D'autre part, les contemporains nous ont souvent décrit la joie scandaleuse du peuple aux exécutions, et les trépignements d'allégresse, les hurlements de joie des hommes, des femmes et des enfants, lorsque le bourreau, en habit de gala, accomplit avec grâce et habileté sa terrible besogne. Malgré tout, les philosophes excusèrent plus d'une fois ces excès, en tenant compte de la misère, qui était une conseillère mauvaise ; l’Encyclopédie renfermait ces formules, à l'article Misère (Gram) :
Il y a peu d'âmes assez fermes que la misère n'abatte et n'avilisse à la longue. Le petit peuple est d'une stupidité incroyable. Je ne sais quel prestige lui ferme les yeux sur sa misère présente, et sur une misère plus grande encore qui attend sa vieillesse : la misère est la mère des grands crimes ; ce sont les souverains qui font les misérables qui répondront, dans ce monde et dans l'autre, des crimes que la misère aura commis.

L'article est de Diderot, qui écrit encore : « La misère est une puissante ennemie de la probité ! Diderot a fait mieux. Il a cherché à relever le peuple à ses propres yeux, et, quand on accusait les pauvres gens de se repaître, par cruauté, des spectacles sanguinaires il a essayé d'établir que la place de Grève était presque une école de sensibilité :

Quel est à votre avis le motif qui attire la populace aux exécutions publiques ? L'inhumanité ? Vous vous trompez : le peuple n'est pas inhumain ; ce malheureux, autour de l'échafaud duquel il s'attroupe, il l'arracherait des mains de la justice s'il le pouvait. Il va chercher en Grève une scène qu'il puisse raconter à son retour dans le faubourg, celle-là ou une autre, cela lui est indifférent pourvu qu'il fasse un rôle, qu'il rassemble ses voisins, et qu'il s'en fasse écouter. Donnez au boulevard une fête amusante et vous verrez que la place des exécutions sera vide. Le peuple est avide de spectacles, et y court parce qu'il est amusé quand il en jouit, et qu'il est encore amusé par le récit qu'il en fait quand il est revenu. Le peuple est terrible dans sa fureur, mais elle ne dure pas. Sa misère propre l’a rendu compatissant : il détourne les yeux du spectacle d'horreur qu'il est allé chercher, il s'attendrit, il s'en retourne en pleurant.

Assurément, plus d'un philosophe dut trouver qu'ici Jacques le Fataliste était un agréable constructeur de paradoxes. Mais Diderot était bien près de Voltaire, quand il affirmait à son tour que le progrès de la civilisation était lié à celui des connaissances :

Qu'est-ce qu'une université ?
Une université est une école dont la porte est ouverte indistinctement à tous les enfants d'une nation, et où des maîtres stipendiés par l'Etat les initient à la connaissance élémentaire de toutes les sciences.
Je dis indistinctement, parce qu'il serait aussi cruel qu'absurde de condamner à l'ignorance les conditions subalternes de la société. Dans toutes, il est des connaissances dont on ne saurait être privé sans conséquence. Le nombre des chaumières et des autres édifices particuliers étant à celui des palais dans le rapport de dix mille à un, il y a dix mille à parier contre un que le génie, les talents et la vertu sortiront plutôt d'une chaumière que d'un palais.
— La vertu !
— Oui, la vertu, parce qu'il faut plus de raison, plus de lumières et de force qu'on ne le suppose communément pour être vraiment homme de bien Est-on homme de bien sans justice, et a-t-on de la justice sans lumières ?

Sans doute, il ne faut pas plus accommoder Voltaire à la Diderot qu’à la Jean-Jacques. Le démocrate, c'est Diderot ; il va même jusqu'à développer cette idée que, pour l'éducation morale, un enfant pauvre est toujours beaucoup mieux placé qu'un enfant riche. Mais précisément parce qu'il a été moins gêné que Voltaire par des préjugés de propriétaire ou de bourgeois, Diderot a été plus logique que lui. Il est allé plus délibérément jusqu'au terme d'un raisonnement identique : nous voulons un peuple moins fanatique, plus moral, plus dévoué à ses véritables devoirs, ayons un peuple éclairé.
Cela posé, rien n'embarrasse Diderot. Il voit qu'il y a deux sortes de connaissances : celles qu'il appelle « essentielles ou primitives », les autres qui sont « secondaires ou de convenances ». Les primitives, dit-il, « sont de tous les états ». « L'utilité de l'enseignement diminuera à mesure que le nombre des auditeurs diminue », mais tous les citoyens, sans exception aucune, recevront, dans son projet, l'éducation et l'instruction sans lesquelles on n'est pas un citoyen. A côté du catéchisme religieux, on enseignera à tous le catéchisme « de morale ou de politique », c'est-à-dire « un livret où les premières notions des lois du pays, des devoirs des citoyens seront consignées pour l'instruction et l'usage du peuple ». De ce catéchisme laïque, les philosophes ont demandé la création ; c'était entendre qu'ils voulaient pour le peuple une instruction, au moins élémentaire. Je ne parle pas de Rousseau, écrivant cet aphorisme : « L'éducation publique, sous des règles prescrites par le gouvernement, est une des maximes fondamentales du gouvernement populaire ou légitime. » Depuis l'abbé de Saint-Pierre, les réformateurs ont demandé la diffusion de l'instruction primaire dans les campagnes et les villes, et l'homme qui fut leur interprète, une fois arrivé au pouvoir, Turgot, déclarait dans son Mémoire au Roi sur les Municipalités : « La première et la plus importante de toutes les institutions que je croirais nécessaires serait la formation d'un Conseil de l'Instruction nationale, sous la direction duquel seraient les académies, les universités, les collèges, les petites écoles », et il traçait le plan de cet enseignement d'Etat, sur lequel il comptait fermement pour la rénovation de la monarchie française.

On saisit pourquoi les ennemis des philosophes purent leur reprocher, avec quelque vraisemblance, de vouloir inconsidérément répandre l'instruction dans le peuple. Mme de Grafigny composant la Fille d’Aristide introduisit dans sa pièce une scène de Collé. Mais elle la jugea « trop à bout portant contre la philosophie du jour », et elle en affaiblit l'idée de son mieux. Or, dans la scène ainsi corrigée, Parménion disait à Cléomène, le philosophe :

Éclairer les esprits ? Eh ! Seigneur, le vulgaire ne doit point être éclairé, et vos philosophes apprennent peu de chose à ceux qui sont au-dessus de ce même vulgaire. Les lumières que l’on donne au peuple (eh ! combien de gens sont peuple !) ne font que l'égarer, en lui ôtant ses principes et même ses préjugés utiles, ses préjugés respectables, à la place desquels on ne peut rien mettre. La corruption générale d'Athènes ne vient peut-être que de ce qu'on a trop éclairé les esprits.

La critique devait être plus violente encore, quand la scène était « à bout portant ». Diderot y a répondu :

Depuis le premier ministre jusqu'au dernier paysan, il est bon que chacun sache lire, écrire et compter... La noblesse dit que cela rend le paysan chicaneur et processif. Les lettrés disent que cela est cause que tout cultivateur un peu à son aise, au lieu de laisser à son fils sa charrue, veut en faire un savant, un théologien, ou tout au moins un maître d'école.
Je ne m'arrête pas beaucoup au grief de la noblesse : peut-être se réduit-il à dire qu'un paysan qui sait lire et écrire est plus malaisé à opprimer qu'un autre.
Quant au second grief, c'est au législateur à faire en sorte que la profession de cultivateur soit assez tranquille et estimée pour n'être pas abandonnée.

Voilà ce qu'aurait répondu Voltaire s'il avait eu moins peur de ne plus trouver des bras à louer pour conduire ses charrues. Cette réfutation doit être ajoutée à celle qu’il a faite dans la lettre à Linguet ; elle la complète, et, dès lors, nous sommes autorisés à penser que l'on apprécie mal les philosophes, en général, lorsqu'on les fait voir comme des aristocrates intellectuels qui jugeaient le peuple trop bête ou trop méprisable pour mériter d'être instruit. 




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