lundi 2 janvier 2012

Rupert Riedl : Les conséquences de la pensée causale

Extraits du livre "L’invention de la réalité - Contribution au constructivisme" publié en 1981 sous la direction de Paul Watzlawick.
Livre que l’on trouve à présent dans la collection Points - Essais de l’éditeur Seuil.


Cet ouvrage regroupe quelques essais de différents auteurs dont Paul WatzlawickJ'ai choisi de vous proposer quelques extrait de celui de Rupert Riedl intitulé :"Les conséquences de la pensée causale". Ne vous laissez pas effrayer par le titre ! (;-))


Ceux qui connaissent un peu ce blog, comprendront peut-être pourquoi je les ai choisis. J’éprouve le besoin de comprendre comment nous pensons le monde dans lequel nous vivons. Nous traversons une période de crise qui n’est pas prête de se terminer, et j’ai le sentiment que ceux qui mènent la barque (leur barque ?) ne sont pas plus doués pour régler cette crise de civilisation qu’une bande de chimpanzés ne le serait devant les pupitres d’une centrale nucléaire dont le réacteur entrerait en fusion. Nous sommes si proche par nos comportements de nos ancêtres de la préhistoire, que c’est un peu comme si nous avions créé un monde auquel nous ne pourront peut-être jamais rien comprendre, ne serait-ce que du fait des limites des facultés dont nous avons héritées de par l’évolution.

Je vous propose donc de lire ces extraits. Allez-y progressivement, sans vous effrayer de certains termes (j'ai mis des liens vers des définitions pour les plus compliquées). Je suis sûr que le texte sur les pigeons vous surprendra et que la conclusion…



L’impossibilité d’une argumentation rationnelle (page 82 à 83)

Comment expliquer que nous voulions (chaque fois que nous ne savons pas) déterminer des causes, des buts, c'est-à-dire une causalité et une finalité ? Et cela bien que nous nous trompions souvent, que nous interprétions mal un but, que nous prenions une cause pour un effet, et vice versa – il nous est par exemple arrivé de confondre un ouvre-gants avec des pinces, un compresseur avec un générateur, la roue d’un moulin avec celle d’un bateau à roues ; ou bien encore nous avons pris quelqu’un qui ne pouvait retirer la clé d’une serrure pour quelqu’un qui ne pouvait pas ouvrir une porte, ou bien des voleurs de tapis pour des livreurs, et des voleurs de tableaux pour des restaurateurs.

Comment justifions-nous notre affirmation selon laquelle l’orbite de la lune est la cause des marées, les consommateurs la cause du marché, et l’expérimentateur celle du comportement des rats de laboratoire ? On constate en effet que les marées terrestres ralentissent la vitesse orbitale de la lune, que le marché et l’industrie manipulent l’acheteur, et que l’ensemble des comportements du rat de laboratoire détermine les procédures que l’expérimentateur met en place.

Mais nous ne devrions pas seulement nous méfier des préjugés et des erreurs. Selon la thèse du philosophe écossais David Hume, nous devrions réaliser que le parce que avec lequel nous avançons une cause présumée n’est pas lui-même fondé. En fait, si nous croyons Hume, le « parce que » (propter hoc) de nos affirmations, n’est pas vérifiable ; seule la formule « si ceci, alors cela » (post hoc) peut être vérifiée. De ce fait, Hume affirme qu’on ne peut jamais dire : »la pierre devient chaude parce que le soleil brille », mais simplement : « chaque fois que le soleil brille, la pierre devient chaude ». Déjà en 1739-1740, dans son Traité de la nature humaine, Hume affirmait que la causalité ne faisait peut-être pas partie de la nature, et n’était donc probablement rien d’autre qu’ « un besoin de l’esprit humain ». Il rejetait aussi toute explication métaphysique qui dépasse le cadre de l’expérience.

Mais alors, comment vérifier notre concept de causalité, si nos prévisions, bien que reconnues comme nécessaires, ne peuvent être rationnellement vérifiées ? On doit seulement constater qu’il est resté invérifiée. Ainsi, ce désir qu’il existe quelque chose comme la causalité ou la finalité est peut-être une nécessité, mais il peut, en même temps, être totalement fallacieux. L’épistémologie traditionnelle ne peut expliquer son propre fondement ; seule l’épistémologie évolutionniste y parvient.

S’en suit un passionnant chapitre intitulé « L’histoire naturelle des prévisions causales ». (L’épistémologie évolutionniste considère généralement l’évolution des organismes comme un processus d’accumulation de connaissances)

Mais lisez à présent ce chapitre passionnant et amusant :


La superstition concernant les causes (pages 89 à 91)

On se souvient que, dans l’expérience sur les réflexes conditionnés, le chien semblait prendre la cloche pour la cause de la nourriture qu’il reçoit. Plus précisément, il avait envers la cloche le comportement d’un loup occupant un rang subalterne dans une bande quand il demande la part d’une proie au loup qui est le chef de la bande – il manifestait de la « soumission » et essayait de « flatter ». Ce programme, intégré, ne fonctionne qu’avec le développement du rituel suivant : remuer la queue, aboyer, gémir, sauter, baisser la tête et la poitrine, exposer sa gorge au loup chef de bande que les autres loups ne peuvent toucher, si ce n’est avec la patte et doucement. Bien sûr, nous ne savons pas ce qu’un chien pense quand il réclame ; mais, dans la mesure où il réclame aussi parfois dans ses rêves, il a peut-être une idée, même très simple, de ce qu’il fait. Et, puisque le comportement à l’égard de la cloche et à l’égard du loup chef de bande est le même, on peut aussi penser qu’il existe dans ces deux cas le concept d’une relation du type « si… alors… ». La coïncidence de la nourriture et de la cloche donne lieu à la prévision d’une relation nécessaire qu’on appelle causale.

Nous faisons exactement le même type de prévision « si… alors… » que celles de nos ancêtres du monde animal ont profondément intégré comme un programme inattaquable, parce que s’avérant dans de multiples occasions essentiel à la survie.

Nous savons tous, bien sûr, que les cloches ne sont pas habituellement la cause de la présence de nourriture. Alors comment, par quel type de contrainte, ce même mécanisme d’apprentissage individuel et créatif peut-il mener à la superstition, et jusqu’où faut-il remonter dans l’histoire du monde animal pour en trouver l’origine ? Ces questions sont encore sans réponses.

B.F.Skinner, le psychologue et psycholinguiste américain plaça des pigeons dans ce que nous appelons maintenant des « boites de Skinner », en ne mettant qu’un pigeon par boite. L’expérimentateur voit à l’intérieur de ces boites, mais l’oiseau perçoit uniquement les messages qu’il choisit de lui transmettre. Skinner plaça donc ses pigeons dans une série de boites, et mis en place son expérience de façon à ce qu’un mécanisme lance dans chaque boite une boulette de nourriture à intervalles réguliers. Cependant, bien que cela ne soit pas toujours pris en considération, les pigeons ne réagissent pas simplement comme des robots. Ils ont leurs propres réflexes et programmes, et sont continuellement engagés dans une activité : ils marchent, regardent autour d’eux, lissent leurs plumes, etc. Ainsi, l’apparition de la boulette coïncide toujours avec un mouvement que les pigeons sont en train de faire. Et, au bout d’un certain temps, l’apparition de la boulette aura nécessairement coïncidé plusieurs fois avec un mouvement précis. A partir de là, un étonnant processus d’apprentissage commence. Le mouvement qui s’est trouvé associé avec l’apparition de la nourriture – par exemple, un pas vers la gauche – est dès lors répété plus fréquemment, et la coïncidence devient, elle aussi, plus fréquente. Ainsi, la « prévision » du pigeon selon laquelle il existe une relation entre la nourriture et ce mouvement précis est pour lui de plus en plus confirmée, jusqu’à l’évidence presque absolue que le mouvement, maintenant répété constamment, est nécessairement suivi par l’apparition de nourriture. En effet, si le pigeon ne fait rien d’autre que des pas sur la gauche, chaque boulette représente manifestement une récompense et une confirmation. Le résultat de l’expérience, c’est qu’un grand nombre de pigeons deviennent fous : l’un tourne sans arrêt sur la gauche, l’autre déploie constamment son aile droite, et un troisième tourne continuellement la tête d’un côté puis de l’autre. On concluera de tout ceci que la « prédiction » d’une relation causale se vérifie d’elle-même.

Maintenant, dans quelle mesure, nous, êtres humains, sommes victimes de telles « prédictions qui se vérifient d’elles-mêmes », sera le propos des contributions suivantes (voir aussi plus loin l’article de Paul Watlzlawick qui traite de ce problème en particulier). Mais on peut déjà affirmer que les racines de cette forme de superstition sont héréditaires et profondément ancrées en nous.

Il nous est tous déjà arrivé de « toucher du bois » pour écarter le mauvais sort d’une prévision que l’on souhaite vivement voir se réaliser. Certains font même le geste amusant de toucher leur propre tête quand ils n’ont pas de bois à portée de main. Et, puisque, dans la majorité des cas, la chance semble plutôt nous sourire, nous devons bien admettre que ce geste a été efficace.

Ceci nous amène de nouveau très près de la réflexion consciente. Nous avons évoqué précédemment l’avantage qu’avait représenté l’acquis de la conscience dans le processus de l’évolution – à savoir, l’avantage de pouvoir transférer le risque de mort de l’individu à celle de l’hypothèse qu’il fait. Ce passage de la réalité matérielle au domaine de la pensée est sans doute un des plus importants acquis de l’histoire de l’évolution. Mais on ne doit cependant pas oublier les pièges liés à ce progrès. Toutes les erreurs désastreuses qui en ont résulté ont la même origine : une vérification dans le domaine de la pensée est prise pour une vérification réelle et réussie dans le monde concret.

Quelque chose comme un deuxième monde est alors apparu : un monde théorique est venu s’ajouter au monde observable. Mais qui décide quand ces deux mondes se contredisent ? Où trouver la vérité ? Dans nos sens qui nous trompent, ou dans notre conscience à laquelle on ne peut se fier ? Et la commence précisément le dilemme de l’être humain : il est désormais confronté à la coupure de son monde en deux parties – coupure particulièrement douloureuse parce qu’elle le partage aussi lui-même en deux, en corps et âme, en matière et esprit. On trouve là aussi la racine du conflit qui fait partie de l’histoire de notre civilisation depuis deux millénaires et demi : celui qui oppose le rationalisme et l’empirisme, l’idéalisme au matérialisme, les sciences exactes aux sciences humaines, les interprétations causales aux interprétations finalistes, l’herméneutique au scientisme.

Mais en fait, cette coupure nous fait largement sortir des limites de notre histoire, puisque nous connaissons des traces de ce dilemme qui datent de plus de quarante millions d’années.


Je ne vais pas vous donner de nouveaux extraits, le but étant de donner envie d’acheter le livre et de le lire. Mais je ne puis résister à l’envie de vous retranscrire la fin de cet essai de Rupert Riedl sur les conséquences de la pensée causale, qui traite du dilemme de la société. La voici :

Jay Forester écrit : « L’esprit humain est incapable de comprendre les systèmes sociaux humains. » Et c’est vrai. Nos conceptions innées ont été sélectionnées pour faire face au modeste environnement causal qui était celui de nos ancêtres animaux. Mais elles ne sont plus adaptées aux responsabilités auxquelles notre monde technocratique nous confronte. Notre mode de penser causal et unidimensionnel n’est pas capable de trouver une solution. Pour cette raison, nous construisons des vérités et des causes sociales qui s’excluent réciproquement. Et la décision appartient toujours à ce pouvoir aveugle qui, reconnaissons-le nous fait à tous peur.


Bon, je suis d'accord, ce n'était pas facile, mais qu'en pensez-vous ? Et comment allez-vous regarder les pigeons à présent ? (;-))