samedi 9 avril 2011

Denis Grozdanovitch : L’art difficile de ne presque rien faire

Denis Grozdanovitch : "L’art difficile de ne presque rien faire" Collection folio poche


J’ai eu un peu de mal à lire ce livre tant il me procurait de joie et de mélancolie, pour ne pas dire de tristesse. Car assurément cet homme sait vivre. Il sait vivre avec art et avec bonheur. C’est ce que l’on appelle un esthète. Il pratique la vie avec humour, érudition et humanité. La beauté de certains moments de vie, tels qu’on en trouve décrits dans cet ouvrage, peut mettre cependant très mal à l’aise – comme ce fut mon cas -  lorsqu’on doit lire cela dans le vacarme et la puanteur du métro qui vous mène au boulot. J’ai même essayé au début de ne pas l’aimer, tentant de me moquer de sa passion pour le tennis, essayant de mépriser son côté bourgeois oisif, mais après avoir cessé de le lire plusieurs semaines, je n’ai pu m’empêcher de retrouver sa compagnie, me disant que j’aimerais avoir un tel ami.
Il pratique la digression avec grand art, et j’adore cela.
Son livre est entrecoupé de nombreuses citations, raison pour laquelle, parmi les extraits que j’ai choisis, vous retrouverez certaines citations choisies par lui.
Je ne puis que vous conseiller la lecture de son livre avec prudence, car l’envie pourrait vous prendre de décider d’être heureux.

Je suis conscient que les passages recopiés ici ne sont pas totalement représentatifs de l'image que je voudrais donner du livre, mais je les ai choisis parce qu'ils raisonnaient particulièrement en moi. 

A vous de trouver dans ce joli livre ce qui vous plaira.

Une planète qui sombre (p 95 à 96)

L’instauration du vélo dans les déplacements, en ville comme ailleurs, dévoile en réalité toute une problématique sous-jacente concernant la place accordée au développement de la technique dans notre existence. Il m’a semblé remarquer plus d’une fois, en effet, que ceux qui prônent ce qu’il faut bien appeler « le progrès à tout va » et qui font une confiance aveugle aux bienfaits du monde techniciste, ne se préoccupent que très peu de la question du bien être, des commodités réelles, de la courtoisie, de la civilité au sens propre du terme et, en bref, du bonheur en général.
Ils ne veulent considérer que la notion de performance, c’est-à-dire les chiffres établissant les records de vitesse, de rendement, de fortune, les statistiques économiques massives et caetera… quitte à sacrifier le simple bon sens. Ce sont les partisans de la civilisation quantitative opposée à celle du qualitatif, ce quantitatif quasi tyrannique dont on a tout lieu de craindre, pourtant, qu’il nous achemine plus ou moins lentement vers cette « apocalypse tranquille » (selon le mot de Kenneth White) que personne ne veut sérieusement considérer.
Tout semblerait nous indiquer, en effet, que la planète est en train de sombrer et que, à moins d’un miracle, les générations futures devront vivre d’une façon pour le moins extraordinairement restreinte, si tant est qu’elles parviennent à survivre. Mais les esprits forts, les chantres du développement – à qui leurs brillantes études n’ont permis qu’une chose notable : la perte du sens commun – continuent de nous prédire des lendemains enchanteurs où tous les problèmes seront résolus par un surcroit de techno-science, alors qu’il semble assez évident (à moins d’une heureuse surprise) que c’est elle, bien au contraire, qui nous mène inconsidérément au désastre.
« A force d’être obnubilé par la société idéale qui n’existe qu’en rêve, on risque d’être aveugle au développement empirique des choses, de sorte que, à cause de cette négligence, on accélère le processus de la décadence qu’on radie de ses préoccupations en vertu de ses fictions abstraites. »
Julien Freund, La décadence


Le fascinant fantôme de la liberté (p 147 à 148)

(Ce texte est une citation figurant dans le chapitre)

« Comme nous connaissons mal nos pensées !... Oui nous connaissons nos actions réflexes – mais nos réflexions réflexes ! L’homme, parbleu, s’enorgueillit d’être conscient ! Nous nous vantons d’être différents des vents et des vagues, et des pierres qui tombent, et des plantes qui croissent sans savoir comment, et des bêtes errantes qui vont et viennent, suivant leur proie sans l’aide, il nous plit à dire, de la raison. Nous autres nous savons si bien ce que nous faisons et pourquoi nous le faisons ? J’imagine qu’il y a quelque chose de vrai dans l’opinion qui commence à se répandre aujourd’hui, selon laquelle se sont nos pensées les moins conscientes et nos moins conscientes actions qui contribuent surtout à façonner notre vie et la vie de ceux qui sortent de nous. »

Samuel Butler, Ainsi va toute chair


Paris-province : profond malaise résiduel du jacobinisme ? (p.189 à 192)

Peut-être y a-t-il lieu de s’interroger d’abord non seulement sur l’usage d’un style ambigu et auto-ironique dans les espaces médiatiques (manifestement les gens lisent très vite et entre les lignes), mais sans doute aussi sur l’enseignement de la lecture dans le monde d’aujourd’hui. Je savais que l’analphabétisme regagnait du terrain actuellement en France mais j’ignorais que l’exercice de la lecture elle-même soit parvenu à ce degré d’indigence.
Cependant, à bien y regarder, ne sommes-nous pas tous plus ou moins victimes, à un moment ou un autre, de ce genre de bévues et de mésinterprétations ? N’est-ce pas une des lois de l’entendement humain ? J’en veux pour seule preuve ce fait personnel récent : au visionnage, pour la cinquième fois en quarante ans, du film de Visconti Rocco et ses frères, j’ai pu constater qu’à chaque nouvelle vision j’ai cru voir un film différent. Ces derniers jours, par exemple, c’est l’aspect un peu trop mélodramatique, les invraisemblances du scénario et le côté catéchisme communiste appuyé de la conclusion qui me sont apparus, aussi suis-je en droit de m’interroger sur la teneur de la prochaine fois.
En réalité, le gros problème de la lecture et de l’interprétation demeure à la fois celui de l’attention portée à ce que l’on fait et de l’intentionnalité préalable (les préjugés et les préventions circonstanciels) avec lesquels on aborde quelque propos que ce soit.
Voici quelques années, une troublante expérience a été menée par des chercheurs américains des sciences cognitives : avec toutes les précautions requises et avec l’aide de cascadeurs, un faux accident d’automobile avait été organisé à un certain carrefour où se trouvaient plusieurs terrasses de café remplies d’éventuels spectateurs. Ceux parmi les spectateurs qui avaient ensuite accepté de témoigner au sujet des faits auxquels ils avaient assistés (ou cru assister), avaient dû consentir à le faire deux fois consécutives : une première fois en état normal et une seconde en état d’hypnose. Le résultat, fort intéressant, fut le suivant : la plupart des descriptions en état normal différaient du tout au tout, alors qu’en revanche, sous hypnose, il s’avérait que pratiquement tout le monde avait vu la même chose. Je laisse donc ici aux lecteurs le soin d’interpréter (dans leur état normal ou en état second, au choix) le sens de ces étranges résultats tout en continuant sur le thème de ce que j’appellerais le danger des associations affectivo-verbales.
J’ai cru remarquer, en effet, qu’avec la plupart des gens (même diplômés d’études supérieures) il suffisait, dans une conversation, de lâcher une expression ou un mot clé appartenant à l’arsenal de leur détestation pour qu’une mouche les pique, qu’ils voient rouge et ne soient absolument plus capables d’entendre le reste de votre discours, ni même de raisonner le moins du monde : ils montent sur leurs grands chevaux et commencent à invectiver. J’ai cru remarquer aussi que beaucoup de bagarres, dans les bars, se déclenchaient sur ce mode de la mauvaise foi inconsciente. Un ami paysan qui habite à quelques pas de chez moi actuellement, lorsque je lui explique de façon très concrète les problèmes de pollution et de dévastation probable de la terre par l’agriculture industrielle, abonde dans mon sens avec enthousiasme ; par contre, si j’ai le malheur d’employer à un moment ou un autre le terme d’ »écologie, il devient littéralement fou furieux et ne veut plus rien entendre.
Pour le prendre encore autrement : un ami écrivain chevronné m’a expliqué une fois, concernant nos propres coquilles dans un texte, qu’il était pratiquement impossible de les repérer soi-même (surtout dans un bref délai), car on ne ferait jamais que lire chaque fois ce que l’on a voulu écrire et non ce qui avait été réellement écrit.
Un proverbe africain dit ceci (qui, soit dit en passant, comporte une critique implicite assez profonde de la validité de nos observations exotiques et qui pourrait s’étendre jusqu’à l’ethnologie) : le visiteur étranger ne voit que ce qu’il connait déjà.


Rêverie autour d’un canapé rouge, (page 205)

(Cette citation se trouve à la fin du chapitre)

"Le grand projet de la vie est la sensation. Sentir que nous existons fût-ce dans la douleur. C’est ce « vide » implorant qui nous pousse au jeu – à la guerre – au voyage – à des actions quelconques, mais fortement senties, et dont le charme principal est l’agitation qui en est inséparable."

Lord Byron


La fêlure (p 238 à 239)

(Encore une jolie citation)

Les miettes de ta jeunesse, qu’en faire ? Les jeter aux oiseaux ?
Tu peux les jeter aux oiseaux, tu peux les glisser dans les mots.
Ils s’envoleront joyeux puis reviendront de nouveau
Ailés de la même espérance, les oiseaux et les mots reviendront.

Et que leur diras-tu alors ? Qu’il ne te reste plus rien ?
Cette vérité cruelle, ils ne la croiront pas.
Tard la nuit
Ils t’attendront à ta fenêtre, frappant le carreau de leurs ailes,
Jusqu’à ce qu’ils tombent, fidèles. Les oiseaux, les mots, c’est tout un.

Julian Tuwim (1894-1953)