mercredi 25 novembre 2009

Marc Aurèle : Pensées pour moi-même


Marc Aurèle


''Pensées pour moi-même'' (IX, 29, 5)



N'espère pas la République de Platon, mais soit content si une petite chose progresse, et réfléchis au fait que ce qui résulte de cette petite chose n'est précisément pas une petite chose !




Je mettrai d'autres extraits de ses pensées plus tard dans ce blog, c'est inévitable.
En attendant, vous pouvez télécharger l'intégralité du texte en format ''doc'', ici :
http://pedagogie.ac-montpellier.fr/Disciplines/philosophie/ressources/Marcaurele_pensees.doc




Marc-Aurèle (121-180)
, cet empereur romain venu de bonne heure à la philosophie à travers la lecture d'Épictète, consacra son existence à la guerre contre les Barbares, dans la région du Danube. Ce fut pendant ces expéditions qu'il écrivit ses Pensées, réunies après sa mort sous le titre À lui-même. Il meurt, sur le front du Danube, en 180, probablement à Vienne.
"
Avec Marc-Aurèle, la philosophie a régné. Un moment, grâce à lui, le monde a été gouverné par l'homme le meilleur et le'plus grand de son siècle ", note Renan (Marc-Aurèle, ou la fin du monde antique, rééd. Le Livre de Poche, Biblio-Essais).

dimanche 15 novembre 2009

Nietzsche : Vérité ? Connaissance ? Art ?


Toujours je reviens à Nietzsche...

La vérité ? la connaissance ? L'art ?
"L'art" : répond Nietzsche.


Le texte ci-dessous provient de son ouvrage intitulé : La philosophie à l’époque tragique des Grecs
Il est extrait de l'une des Cinq préfaces à cinq livres qui n’ont pas été écrits
Celle-ci se nomme : ''La passion de la vérité''

Ci-contre, La Vérité sortant du puits d' Edouard Debat-Ponsan





La vérité ! Folie visionnaire d’un dieu ! Qu’importe aux hommes la vérité !

Et qu’était-ce donc que la "vérité" héraclitéenne !
Et où est-elle partie ? Un rêve envolé, effacé des masques de l’humanité avec d’autres rêves !... Elle n’a pas été la première !
Peut-être un démon impassible ne saurait-il trouver, face à tout ce que nous nommons de ces fières métaphores : "histoire universelle", "vérité" et "gloire", que ces mots :
"En quelque coin reculé de l’univers éparpillé dans les scintillements d’innombrables systèmes solaires, il y eut un jour un astre sur lequel des animaux doués d’intelligence inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus orgueilleuse et la plus trompeuse de l’histoire universelle, mais ce ne fut qu’une minute. A peine la nature eut-elle le temps de respirer que l’astre se figea ; et les animaux intelligents durent mourir. Leur temps certes était venu : car bien qu’ils se fussent flattés d’avoir déjà de grandes connaissances, ils en étaient arrivés, à leur grande déception, à découvrir, en fin de compte, que toutes leurs connaissances étaient fausses. Ils périrent et disparurent avec la mort de la vérité. Tel fut le sort de ces animaux voués au désespoir, qui avaient inventé la connaissance."

Tel serait le destin de l’homme, s’il n’était précisément qu’un animal connaissant ; la vérité le pousserait au désespoir et à l’anéantissement : la vérité de sa condition d’éternel condamné à la non-vérité. Mais l’homme se contente de sa seule foi dans la vérité accessible, dans l’illusion toute proche qui lui inspire une confiance absolue. Ne vit-il pas au fond grâce à la perpétuelle illusion qu’il subit ? La nature ne lui dissimule-t-elle pas la plupart des choses, et, surtout les plus proches, comme son propre corps, dont il n’a qu’une « conscience » fantasmagorique ? Il est prisonnier de cette conscience, et la nature a jeté la clef. O fatale curiosité du philosophe qui le pousse à jeter un regard par une fente de cette cellule, sa conscience, vers son extériorité et ses soubassements : peut-être pressent-il alors combien l’homme s’appuie sur un fond de voracité, d’insatiabilité, de dégoût, de cruauté, de criminalité, et poursuit ses rêves attaché sur le dos d’un tigre.
"Laissez-le attaché", crie l’art. "Réveillez-le", crie le philosophe, dans sa passion de la vérité. Mais tandis qu’il croit secouer le dormeur, il sombre lui-même dans une somnolence magique encore plus profonde ; et peut-être rêve-t-il alors des "idées" ou de l’immortalité. L’art est plus puissant que la connaissance, car c’est lui qui veut la vie, tandis que le but ultime qu’atteint la connaissance n’est autre que… l’anéantissement.


Jean Meslier : Testament d'un abbé athée


Jean Meslier (1664-1729) : Testament



Curé d’Etrépigny et de But en Champagne, natif du village de Mazerni dépendant du Duché de Mazarin, était le fils d’un ouvrier en serge (étoffe de laine) ; élevé à la Campagne, il fit néanmoins ses études et il parvint à la Prêtrise.
C'était un rigide partisan de la justice, et toute sa vie il souffrit de devoir pratiquer et enseigner une religion qu'il détestait. C'est pourquoi il écrivit ce poignant testament, dans lequel il justifia son mépris de la religion chrétienne, comme de toutes les autres.

C'est lui, qui aurait dit : "L’humanité ne sera heureuse que le jour où le dernier des tyrans aura été pendu avec les tripes du dernier prêtre".


Vous pouvez retrouver l'intégralité de son testament ici : http://classiques.uqac.ca/collection_documents/meslier_jean/testament/testament.html


Et vous pouvez bien sûr consulter l'article que lui consacre Wikipedia ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Meslier

Voici donc l'avant propos et un extrait du chapitre II


Avant propos



Vous connaissez, mes frères, mon désintéressement ; je ne sacrifie point ma croyance à un vil intérêt. Si j'ai embrassé une profession si directement opposée à mes sentiments, ce n'est point par cupidité : j'ai obéi à mes parents. Je vous aurais plus tôt éclairés si j'avais pu le faire impunément. Vous êtes témoins de ce que j'avance. Je n'ai point avili mon ministère en exigeant des rétributions qui y sont attachées.
J'atteste le Ciel que j'ai aussi souverainement méprisé ceux qui se riaient de la simplicité des peuples aveuglés, lesquels fournissaient pieusement des sommes considérables pour acheter des prières. Combien n'est pas horrible ce monopole ! Je ne blâme pas le mépris que ceux qui s'engraissent de vos sueurs et de vos peines témoignent pour leurs mystères et leurs superstitions ; mais je déteste leur insatiable cupidité et l'indigne plaisir que leurs pareils prennent à se railler de l'ignorance de ceux qu'ils ont soin d'entretenir dans cet état d'aveuglement.
Qu'ils se contentent de rire de leur propre aisance, mais qu'ils ne multiplient pas du moins les erreurs, en abusant de l'aveugle piété de ceux qui par leur simplicité leur procurent une vie si commode. Vous me rendez sans doute, mes frères, la justice qui m'est due. La sensibilité que j'ai témoignée pour vos peines me garantit du moindre de vos soupçons. Combien de fois ne me suis-je point acquitté gratuitement des fonctions de mon ministère ! Combien de fois aussi ma tendresse n'a-t-elle pas été affligée de ne pouvoir vous secourir aussi souvent et aussi abondamment que je l'aurais souhaité ! Ne vous ai-je pas toujours prouvé que je prenais plus de plaisir à donner qu'à recevoir ? J'ai évité avec soin de vous exhorter à la bigoterie ; et je ne vous ai parlé qu'aussi rarement qu'il m'a été possible de nos malheureux dogmes. Il fallait bien que je m'acquittasse, comme Curé, de mon ministère. Mais aussi combien n'ai-je pas souffert en moi-même, lorsque j'ai été forcé de vous prêcher ces pieux mensonges que je détestais dans le coeur ! Quel mépris n'avais-je pas pour mon ministère, et particulièrement pour cette superstitieuse messe, et ces ridicules administrations de sacrements, surtout lorsqu'il fallait les faire avec cette solennité qui attirait votre piété et toute votre bonne foi ! Que de remords ne m'a point excités votre crédulité ! Mille fois sur le point d'éclater publiquement, j'allais dessiller vos yeux ; mais une crainte supérieure à mes forces me contenait soudain, et m'a forcé au silence jusqu'à ma mort.

Chapitre II : Preuves tirées des erreurs de la foi (extrait)


Les Mahométans, les Indiens, les Païens, en allèguent en faveur de leurs Religions aussi bien que les Chrétiens. Si nos Christicoles font état de leurs miracles et de leurs prophéties, il ne s'en trouve pas moins dans les Religions Païennes que dans la leur. Ainsi l'avantage que l'on pourrait tirer de tous ces prétendus motifs de crédibilité se trouve à peu près également dans toutes sortes de Religions.

Cela étant, comme toutes les histoires et la pratique de toutes les Religions le démontrent, il s'ensuit évidemment que tous ces prétendus motifs de crédibilité, dont nos Christicoles veulent tant se prévaloir, se trouvent également dans toutes les Religions, et par conséquent ne peuvent servir de preuves et de témoignages assurés de la vérité de leur Religion, non plus que de la vérité d'aucune : la conséquence est claire.

2°. Pour donner une idée du rapport des miracles du paganisme avec ceux du Christianisme, ne pourrait-on pas dire, par exemple, qu'il y aurait plus de raison de croire Philostrate en ce qu'il récite de la vie d'Apollonius, que de croire tous les Evangélistes ensemble dans ce qu'ils disent des miracles de Jésus-Christ, parce que l'on sait au moins que Philostrate était un homme d'esprit, éloquent et disert, qu'il était secrétaire de l'Impératrice Julie, femme de l'Empereur Sévère, et que ç'a été à la sollicitation de cette Impératrice qu'il écrivit la vie et les actions merveilleuses d'Apollonius ? marque certaine que cet Apollonius s'était rendu fameux par de grandes et extraordinaires actions, puisqu'une Impératrice était si curieuse d'avoir sa vie par écrit ; ce que l'on ne peut nullement dire de J.‑C., ni de ceux qui ont écrit sa vie, car ils n'étaient que des ignorants, gens de la lie du peuple ; de pauvres mercenaires, des pêcheurs qui n'avaient pas seulement l'esprit de raconter de suite et par ordre les faits dont ils parlent, et qui se contredisent même très souvent et très grossièrement.

À l'égard de celui dont ils décrivent la vie et les actions, s'il avait véritablement fait les miracles qu'ils lui attribuent, il se serait infailliblement rendu très recommandable par ses belles actions : chacun l'aurait admiré, et on lui aurait érigé des statues, comme on a fait en faveur des dieux ; mais au lieu de cela on l'a regardé comme un homme de néant, un fanatique, etc.

Josèphe l'historien, après avoir parlé des plus grands miracles rapportés en faveur de sa nation et de sa Religion, en diminue aussitôt la créance et la rend suspecte, en disant qu'il laisse à chacun la liberté d'en croire ce qu'il voudra : marque bien certaine qu'il n'y ajoutait pas beaucoup de foi. C'est aussi ce qui donne lieu aux plus judicieux de regarder les histoires qui parlent de ces sortes de choses comme des narrations fabuleuses. Voyez Montaigne et l'auteur de l'Apologie des grands hommes. On peut aussi voir la relation des missionnaires de l'île de Santorini : il y a trois chapitres de suite sur cette belle matière.

Tout ce que l'on peut dire à ce sujet nous fait clairement voir que les prétendus miracles se peuvent également imaginer en faveur du vice et du mensonge, comme en faveur de la justice et de la vérité.

Je le prouve par le témoignage de ce que nos Christicoles mêmes appellent la parole de Dieu, et par le témoignage de celui qu'ils adorent : car leurs livres, qu'ils disent contenir la parole de Dieu, et le Christ lui-même qu'ils adorent comme un Dieu fait homme, nous marquent expressément qu'il y a non seulement de faux Prophètes, c'est-à-dire des imposteurs qui se disent envoyés de Dieu et qui parlent en son nom, mais nous marquent expressément encore qu'ils font et qu'ils feront de si grands et si prodigieux miracles que peu s'en faudra que les justes n'en soient séduits. Voy. Matthieu, XXIV, 5, 11, 24, et ailleurs.

De plus, ces prétendus faiseurs de miracles veulent qu'on y ajoute foi, et non à ceux que font les autres d'un parti contraire au leur, se détruisant les uns les autres.




PS : Je me suis permis d'ajouter un commentaire à ce texte, afin d'exposer ma modeste opinion sur le sujet de l'athéisme (voir ci-dessous)

samedi 14 novembre 2009

d'Holbach : La Contagion sacrée


Paul-Henri Thiry, baron d'Holbach (1723-1789)
La Contagion sacrée
Ou Histoire naturelle de la superstition
(Edition : coda poche)


Voici un baron que j'adore, il est trop peu connu à mon goût. Serait-ce parce qu'il était allemand, ou parce qu'il était athée ?








" Tout système religieux fondé sur un dieu si jaloux de ses droits qu'il s'offense des actions et des pensées des hommes, un dieu vindicatif qui veut qu'on défende sa cause, une telle religion, dis-je, doit rendre ses sectateurs inquiets, turbulents, inhumains, méchants par principes et implacables par devoir.


Elle doit porter le trouble sur la Terre, toujours remplie de spéculateurs dont les idées sur la divinité ne s'accorderont jamais, elle doit appeler les peuples au combat toutes les fois qu'on leur dira que l'intérêt du Ciel l'exige. Mais Dieu ne parle jamais aux mortels que par des interprètes, et ceux-ci ne le font parler que suivant leurs propres intérêts ; et ces intérêts sont toujours très opposés à ceux de la société.


Le vulgaire imbécile ne distinguera jamais son prêtre de son dieu. Dupe de sa confiance aveugle, il n'examinera point ses ordres, il marchera tête baissée contre ses ennemis, et sans s'informer jamais du sujet de la querelle (qu'il serait d'ailleurs incapable d'entendre), il égorgera sans scrupule ou s'exposera à mourir pour la défense d'une cause dont il n'est point instruit. Sa fureur se proportionnera néanmoins, à la grandeur du dieu qu'il croit intéressé dans la querelle.


Et comme il sait que ce dieu est tout-puissant et que tout lui est permis, il ne mettra point de bornes à sa propre haine, à sa férocité : il les regardera comme des effets légitimes du zèle que son dieu doit exciter dans ses adorateurs. Voilà pourquoi les guerres de religion sont les plus cruelles de toutes. En un mot, toute âme en qui le fanatisme religieux n'a point éteint les sentiments de l'humanité, est brûlée d'indignation et déchirée de pitié à la vue des barbaries, des perfidies et des tourments recherchés que la fureur religieuse a fait inventer aux hommes.


Ce fut communément au nom de Dieu et pour venger sa gloire que les plus grands forfaits se sont commis sur la Terre. Si je parcours la Terre en demandant à chacun de ses habitants ce qu'il pense de la bonté, de la justice, de la douceur, de la sociabilité, de l'humanité, de la bonne foi, de la sincérité, de la fidélité de ses engagements, de la reconnaissance, de la pitié filiale, etc, sa réponse ne sera point équivoque : chacun approuvera ces qualités, il les jugera nécessaires, il en parlera avec éloge.


Mais si je lui demande, ce qu'enseignent les prêtres, ce que disent les lois et ses souverains, ce que ses usages demandent de lui : jamais nous ne pourrons nous entendre, jamais nous ne tomberons d'accord sur rien.




Chapitre XV page 216
De l’inutilité et de l’impossibilité de corriger ou de réformer la superstition
Des remèdes efficaces que l’on peut lui opposer

De tous les liens qui attachent les hommes à la religion, l’habitude est le plus fort. L’éducation identifie avec nous les opinions les plus étranges, nos premières idées nous restent communément toute la vie. Elles ne nous choquent point dès que nous les avons reçues dans notre enfance, dès que nous les voyons autorisées par l’exemple, par l’opinion publique, par les lois, et surtout lorsque nous les voyons munies du sceau de l’Antiquité.
Ainsi, tout concourt à rendre la superstition chère aux hommes ou à les maintenir dans une honteuse inertie qui les empêche de rien examiner. En matière de religion, presque tout le monde est peuple. Les grands et les riches, occupés de leurs affaires ou de leurs plaisirs, ne songent pas plus que le vulgaire à examiner les fondements de leurs opinions. Presque personne d’entre ux ne se trouve assez gêné par sa religion pour se révolter contre elle. On la quitte et on la reprend suivant que les passions l’ordonnent ; ses spéculations paraissent sacrées à tout le monde, mais l’intérêt le plus faible l’emporte sur elles dans la pratique ; elles n’influent sur la conduite que lorsqu’elles s’accordent avec les passions ou qu’elles les justifient.
C’est ainsi que la religion devient une arme sûre pour nuire aux hommes sans jamais leur fournir des remèdes utiles. Le dieu bon les invite à mal faire, le dieu vengeur et méchant les rends insensés et cruels sans les rendre meilleurs.
Bien des gens sont convaincus de l’utilité et de la nécessité d’une religion, très peu en connaissent les dangers. Les souverains, ou superstitieux ou tyrans, la regardent comme l’appui de leur pouvoir sans vouloir s’apercevoir qu’elle devient leur ennemie dès qu’ils refusent de se rendre ses esclaves.
Les personnes les plus détrompées d’ailleurs des préjugés religieux ne laissent pas de se persuader que la religion est nécessaire pour contenir le peuple. Cependant, ce peuple, sans avoir rien examiné, est toujours prêt à se soulever à la voix de ses prêtres dès qu’on lui dit en gros que sa religion est attaquée. En un mot, les erreurs religieuses acquièrent une solidité inébranlable parce que jamais on ne peut les attaquer sans péril, tandis que ceux qui les défendent sont applaudis, honorés, récompensés. Tout semble donc conspirer à donner à la religion des défenseurs ardents et à décourager ses adversaires.


De nombreux livres de ce sympathique baron se trouvent disponibles chez nos amis sceptiques du Québec :



jeudi 5 novembre 2009

Frédéric Schiffer : Le bluff éthique










Frédéric Schiffer : Le bluff éthique (Essai chez J’AI LU)



La lecture de ce livre m'a bien amusé ! L'idée, c'est qu'il n'y a aucune recette de vie heureuse. C'est brillant érudit et bien sûr plein d'humour.

Soyez néanmoins prudent en le lisant, car la personnalité de son auteur est complexe. Il se définit en effet comme "Nihiliste balnéaire, surfeur émérite" et il semble être l'un de ces aimables dandys réactionnaires qui dissimulent leur ressentiment derrière le chatoyant manteau de l'humour et du style. C'est la lecture d'un article récent de lui sur le site "Causeur" (signalé sur Twitter) qui m'a récemment conforté dans cette désagréable impression. Cela ne retire rien cependant à la qualité de son livre, et qui plus, ce gentleman est tombé un jour sur cet article et a eu l'amabilité de me laisser un commentaire.

Le plus important selon moi, c'est la lecture que l'on fait d'un texte. Libre a lui de trouver le pire dans Nietzsche (référence à son article dans causeur), pour ma part je n’y ai trouvé que le meilleur. La lecture d’un ouvrage est différente pour chaque lecteur et elle révèle les opinions et les angoisses dudit lecteur...


Voici donc 3 extraits, j'espère que vous ne me reprocherez pas de vous faire lire le texte d'un Brice de Nice de la philosophie ! ;-)



‘Illusion de la raison’ - Chapitre IV page 22
Pour paraphraser Xénophane, si les porcs avaient un brin d’imagination et des mains pour peindre des fresques et sculpter des statues, ils figureraient des dieux ayant apparence de porcs et, s’ils se vantaient également de posséder une intelligence dont ils projetteraient les caractéristiques dans l’univers, ils en feraient un monde obéissant à un logos porcin. Les humains se gausseraient de leur « suidéomorphisme ». Mais, quand, à la suite d’Aristote, nombre de philosophes confèrent à la réalité physique une faculté intelligente, artiste et politique, pour ainsi établir la croyance en un « monde », personne ne se moque. Pourtant ils versent tous dans un anthropomorphisme tout aussi naïf, consistant à attribuer à l’univers la dimension de la rationalité – à partir de la croyance en un esprit humain doté d’un principe directeur nommé « raison » - et de la Loi – à l’image des institutions et des juridictions civiles dont les humains essaient de se doter et ce, toujours, à plus ou moins brève échéance, en pure perte. La cécité majeure des rationalistes est de ne pas s’aviser ou, sinon, de ne pas garder en tête :
1) Que la « raison », comme faculté humaine de se représenter le réel, n’est qu’une illusion que la pensée entretient sur elle-même : un double qu’elle se forge pour se nier et se figurer autre qu’elle est, c’est-à-dire, précisément, une faculté mentale génératrice de fictions ou d’abstractions – qu’elles soient des mythes, des idées, des nombres, des figures géométriques, des modèles mathématiques, logiques, philosophiques, etc.
2) Que toute « loi » n’est qu’une convention établie par les humains dans le but de pacifier au maximum leurs relations placées sous le signe de la violence des intérêts et des passions, et, ainsi, à ordonner et stabiliser leur coexistence collective susceptible, à toute occasion, de sombrer dans le conflit généralisé.
A l’évidence, pareil anthropomorphisme, dont nombre de philosophes sont affligés, relève d’une souffrance affective due à une double impuissance humaine : intellectuelle et sociale.
Impuissance intellectuelle. Plongée dans un chaos fantasmatique et sensoriel qui reflète et même grossit l’absence de monde, la pensée ne tolérant pas cette confusion, nie ce théâtre d’ombres et échafaude un monde mental de « réalités intelligibles » - négation et échafaudage que Platon décrit à merveille en relatant, au livre VII de La République, la fuite de ce prisonnier hors de l’immanence ténébreuse, tumultueuse et confuse du néant vers le faux jour ensoleillé de l’être.

‘Des idéologies portatives’ - Chapitre VI page 31
Affranchis du passé, de ses visions progressistes et messianiques de l’histoire, de ses valeurs contraignantes, les « hypermodernes », selon une expression de Gilles Lipovetsky, redoutent un futur à l’image de leurs destinées domestiques et sociales actuelles, mais poussés à leur paroxysme, placées sous le double signe de l’abolition du contrôle, des régulations, des arbitrages, déjà si précaires, de l’Etat, et de l’effacement des balises morales. Inquiets de voir disparaitre les seuls sentiers battus, les seules voies d’un éthos, fussent-elles de garage, qu’ils pouvaient suivre hier encore avec une relative sûreté – un parcours scolaire et universitaire, suivi d’une carrière professionnelle, accompagnée d’une vie de famille et, pour finir, d’une retraite - ; fatigués des divertissements festifs impuissants à les distraire de leur condition de Narcisses égarés ; gagnés par les phobies écologiques du nouveau millénaire ; effrayés par les surenchères de la violence terroriste, les voilà, pour un grand nombre d’entre eux, pris au piège de leur individualisme sans Dieu ni Progrès, avides de sens, de Sagesse, ou de Spiritualité. Pour certains, il est trop tard. Harcelés par les impératifs de production, minés par l’angoisse d’être jetés hors de la course au profit, surdosés en pilules psychotropes, ils se suicident chez eux ou sur leur lieu de travail – à la cadence, selon les statistiques récentes, d’une mort par heure. D’autres se fourrent dans des sectes new age, se convertissent au régime végétarien, se soignent par l’homéopathie, cultivent ou achètent des produits « bio », ne jurent que par l’ «authenticité ». Les plus crédules, alléchés par l’initiation, le mystère, la méditation, « le travail sur soi », affectionnent les livres de sciences ésotériques et de spiritualités bouddhistes indiennes, zen ou tibétaine. D’autres encore, se croyant plus avisés, désireux d’enrichir leur réflexion, de fortifier leur fibre humaniste et de construire leur « monde intérieur », avec ses règles, ses fins, ses repères, et, pourquoi pas, de s’engager au service de l’Homme ou de la Nature, se rabattent sur une culture philosophique agrémentée de références livresques, mais pas trop, garantie par un label professoral. Telle est la clientèle de ces idéologies portatives, à usage personnel, nommées « éthiques », reprises de sagesses antiques, mixées et compilées en livres ou manuels de recettes magiques pour une vie heureuse, joyeuse, réussie et responsable. Dénués bien sûr, du moindre effet bénéfique mental, intellectuel ou thérapeutique sur leurs consommateurs – cela se verrait -, ces produits, en France, assurent au moins la félicité et la réussite éditoriales de professeurs bon teint comme de leurs homologues alter-universitaires et populaires aussi pontifiants. En ces temps de délocalisation massive et brutales des âmes, tous ces bonimenteurs, concurremment avec des « spécialistes » du stress, de la dépression, de la médecine douce, de la « résilience », que sais-je encore, parviennent à se tailler un franc succès commercial sur le marché toujours plus porteur et rentable des raisons de vivre ?




'Critique du stoïcisme' - Chapitre XXXVI, page 88
Vivre c’est perdre et un humain ne peut, par un décret de sa volonté, se débarrasser du chagrin causé par la mort d’un être cher, une rupture amoureuse, la trahison d’un ami, un enfant qui le renie. Chacune de ces pertes s’ajoute au vide qui l’encercle et constitue heure après heure son quotidien. Si par réflexe, il se tourne vers le futur, espérant qu’une providence en fera un présent plus vivable, son instinct de survie sursaute et, sur le champs, cherche à le désabuser – en vain. Le hasard le gratifie-t-il de moments euphoriques ? Trop brefs, ils ne dissipent jamais longtemps ses souvenirs pénibles. Se remémore-t-il des épisodes heureux de son jeune âge – comme le recommanderait un épicurien ? Il sait bien qu’il n’est plus que le protagoniste disparu d’une histoire révolue. Comment son rapport au temps pourrait-il être logique puisque, de sa naissance à sa mort, il est pathologique ? A chaque instant du « processus de démolition » que suit son existence, l’horloge universelle fait sonner en lui la chronologie de l’inéluctable. S’il peut à la rigueur retarder sa détérioration physique et conserver une certaine tenue à son corps, il demeure impuissant à mettre en forme la compacte, poisseuse bouillie de blessures, d’insatisfactions, d’échecs, de déceptions, d’angoisses qui stagne et fermente en son psychisme depuis l’enfance. Fixe-t-il son attention sur la durée entrainant toute chose, il en remarque aussitôt sur lui-même les agressions, les altérations, les offenses. Il se sent asphyxier dans une carcasse pourrissante. D’où son recours au divertissement, c’est-à-dire, comme l’entend Pascal, une agitation et une dispersion dans le présent pour en oublier jusqu’à son passage même. « Sans le divertissement, il n’y a point de joie, note Pascal ; avec le divertissement, il n’y a point de tristesse. » Mais quand le divertissement – l’amusement, le jeu, le sport, le travail, la débauche, le vice, la philosophie et ses « exercices spirituels » - s’avère un analgésique trop léger pour atténuer chez l’humain la maladie du temps, quand il ne suffit pas à le soulager du trouble du passé et de l’inquiétude de l’avenir, reste, plus efficace, l’abrutissement que lui procure le pharmakon de l’alcool ou celui de la drogue – et, plus radical encore, le suicide.
Ce dernier passage n'est pas des plus gais ! Que mes proches ne s'inquiètent pas de la conclusion ! (Si tant est que mes proches lisent ce ''blog notes'')




Quel honneur pour moi ! Frédéric Schiffer est tombé par hasard sur mon blog (voir son commentaire dont je le remercie).
Je vous invite à découvrir son blog qui est bien sûr à la hauteur de son excellent livre : http://lephilosophesansqualits.blogspot.com/